Regards Février 1999 - La Création

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Dans le bleu de l'action

Par Jim Palette


Depuis quelques années, Marie-Paule Nègre suit les actions musicales du festival Banlieues bleues (1). Une exposition de ses photographies restitue la richesse du travail accompli avec la population au coeur des quartiers de la Seine-Saint-Denis.

 

L'aventure a commencé il y a presque dix ans, en 1990. Le festival de jazz Banlieues bleues, créé six ans auparavant par Jacques Pornon et son équipe, est en plein développement et sa réussite déjà une évidence. Pourtant, avec cette réussite pointe un danger, celui de n'être plus tout à fait la manifestation vivante, largement impliquée dans la vie de la cité dont elle avait fait dès le début son principal objectif. De voir se creuser le fossé entre un public de festivaliers d'un côté et, de l'autre, la population de certains quartiers, proches des lieux de concerts, mais que les conditions de vie, les inégalités sociales et culturelles maintiennent à l'écart. Banlieues bleues va donc réagir ; en mettant en place un véritable dispositif de pratique et de diffusion de la musique. Les "actions musicales", ensemble complémentaire de résidences d'artistes, d'orchestres, de stages de pratique ou de formation, de rencontres, de conférences, sont nées.

 

Des Banlieues bleues au blues des banlieues

De son côté, Marie-Paule Nègre, qui, un an plus tôt, vient de participer à la création de l'Agence Métis (qui se donne pour but de valoriser l'écriture photographique propre à chacun de ses membres), sort d'une longue fréquentation avec le monde du jazz. Elle parcourt les festivals, suit les musiciens (Martial Solal, Carla Bley, Max Roach, Dave Holland, Jimmy Giuffre, Archie Shepp pour n'en citer que quelques-uns), réalise des pochettes de disques. "Après ces quinze années j'avais envie de m'intéresser à d'autres mondes, d'autres milieux, d'autres formes de vie". En 1988, le Secours populaire français lui commande, ainsi qu'à d'autres photographes, un reportage sur les nouvelles formes de pauvreté, et c'est un choc. "Comme avec mes reportages j'avais finalement approché beaucoup de phénomènes de société, et qu'en plus je souhaitais conserver des liens avec le jazz, la rencontre avec Banlieues bleues s'est faite tout naturellement." On était encore loin cependant du projet ambitieux dont l'exposition rend compte.

 

L'impact d'une photo hors du spectaculaire

"Au départ, ils voulaient simplement une trace des actions musicales pour leur journal. Et puis moi je trouvais tellement passionnant ce travail qui se faisait dans les écoles, dans les collèges, tellement réussi sur le plan pédagogique, que je me suis senti l'envie d'en parler beaucoup. Parce qu'il y avait quelque chose d'exemplaire dans des endroits souvent vraiment difficiles, où les gens accrochent sur peu de choses, à voir naître, se développer une vraie assiduité, et en plus, au bout du compte, un résultat artistique intéressant. On n'était plus au niveau d'une simple animation. Après la deuxième année, j'ai discuté avec Jacques Pornon et je lui ai dit qu'il fallait faire quelque chose de plus fouillé autour du rapport qui s'établissait entre les musiciens et les jeunes. Qu'on essaie de le faire ressortir encore plus. Comme c'était un projet sur la durée, ça n'a pas forcément été facile à mettre en place. Mais pour finir, je crois que nous y sommes arrivés."

Si, dans son essence, le sujet est difficile, parce qu'il cherche à capter toutes sortes de liens qui tiennent souvent de l'indéfinissable ("Ça n'est pas un sujet où les photos sautent aux yeux, tout se passe dans la relation entre des êtres"), si du coup il oblige à une présence constante ("il faut voir énormément de choses avant parfois de trouver la photo que l'on cherche. Certains jours, je me demandais si vraiment j'y arriverais...") et à pas mal de "contorsions" à défaut de posséder le don d'ubiquité (le festival est implanté sur quinze villes de la Seine-Saint-Denis), sur le plan strictement photographique il comporte des problèmes propres : "La difficulté particulière dans ce genre de sujet, c'est d'essayer de se renouveler pour ne pas ennuyer l'oeil. Photographiquement, c'est assez compliqué, et ça le devient de plus en plus au fil des années. C'est peut-être un peu technique, mais visuellement, cette situation de vis-à-vis entre les musiciens et les adolescents, et comment le mélange s'opère, n'a rien d'évident. Si vous voulez, ce ne sont pas des photos spectaculaires, et c'est là que j'ai rencontré des difficultés. Comment arriver à faire en sorte qu'on ne s'ennuie pas dans une exposition ? J'espère qu'on ne va pas s'ennuyer..."

 

Durant ce moment de grâce entre musiciens et jeunes...

Parmi tous les musiciens, jazzmen, qui ont mis au service de ces actions musicales leur temps, leur métier, on pourrait presque dire leur affection au contenu social qui est le leur, Marie-Paule Nègre cite en exemple David Murray qui a énormément travaillé pour Banlieues bleues ("des choses ambitieuses qu'il a toujours réussies"), Joe Lee Wilson pour le gospel et Guem qui prépara le big band des percussions africaines. Elle se souvient enfin avec émotion de la Carnavalcade de juin dernier, pendant laquelle elle a pris ses dernières photos. "Tout le monde s'est retrouvé dans la rue à défiler et à jouer des musiques que chacun avait étudiées pendant des mois. Il s'est toujours produit ce moment de grâce lors du concert final entre musiciens et jeunes. Ce sentiment tout à coup de transcender un travail qui a été long, lent, ardu, et pas simplement parce qu'ils étaient sur scène, cet aspect-là ils l'ont oublié assez vite. Car l'enjeu, c'était de faire un véritable travail d'ensemble." Rien de spectaculaire, mais bien davantage pour beaucoup probablement.


"Dans le bleu de l'action". Photographies de Marie-Paule Nègre. Exposition présentée par le Forum de Blanc-Mesnil et l'Agence Métis, avec le soutien du Conseil général de la Seine-Saint-Denis. Place de la Libération, Le Blanc-Mesnil. Du 9 février au 30 avril.

1. La 16e édition de Banlieues bleues en Seine-Saint-Denis se tient du 9 mars au 16 avril 1999. Renseignements : 01 49 22 10 10.

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