Regards Février 1999 - La Création

Images
La banalité magique des choses

Par Marie Marques


Entretien avec Jean Baudrillard*

Auteur d'un livre culte, le Système des objets (1968), Jean Baudrillard s'est mis à la photographie voici une dizaine d'années. Une exposition et un livre montrent ces images toutes faites d'objets du quotidien.

 

Entre deux conférences à l'étranger, Jean Baudrillard, de retour chez lui, parle de sa relation à la photographie et à l'écriture. Il prend place dans le fauteuil rouge qui fait la couverture de son premier livre d'images intitulé Car l'illusion ne s'oppose pas à la réalité... (1) après avoir installé le visiteur sur le canapé au dessous d'un de ses premiers tirages. Jouant sur la symbolique de l'apparition et de la disparition du maître, le philosophe aborde en préambule la question du niveau de l'interprétation de la lecture, de ce terrible aléatoire auquel tout auteur est livré lorsqu'il dévoile au public son dernier travail.

 

Quand avez-vous commencé à faire de la photographie ?

Jean Baudrillard : Il n'y a pas très longtemps. Une dizaine d'années peut-être. Au début, c'était réellement une activité de diversion. C'était pour ne pas écrire, pour être ailleurs que dans les idées. Pas dans le divertissement, plutôt dans le jeu. Mais un jeu sérieux !

 

Le besoin de regarder ?

J.B. : Photographier, c'était, au sens métaphorique du terme, "passer au désert", c'est-à-dire entrer dans un univers où le sens n'est plus, où la question n'a plus lieu d'être. Photographier, c'était avoir affaire aux apparences, aux objets, aux lumières, aux matières. Les objets environnants m'ont toujours préoccupé. Et les images appartiennent au monde des objets... Les images captent des choses qui ont envie d'être vues. Je capte la séduction propre aux objets. Et parce que les objets vous captent, vous les captez par le regard. Une sorte d'échange, de complicité, se produit...
Voilà, cette exposition est dépourvue de thème général. Quant au livre qui l'accompagne, il ne comporte pas de message particulier.

 

Pourquoi les êtres sont-ils absents de vos images ?

J.B. : Ce n'est pas vraiment voulu. J'ai essayé deux fois. Sans succès. La première, le film est resté vierge et la seconde, la bobine a disparu. J'ai arrêté. Le portrait, c'est difficile. Cela a un sens. Le visage de quelqu'un, il faut arriver à le dépouiller, à le révéler. Pour cela, il vaut mieux faire du noir et blanc, et le noir et blanc, je ne le maîtrise pas... Je fais de la couleur dans l'idée de retrouver la banalité magique des choses environnantes.

 

Vous photographiez donc essentiellement des objets, des traces laissées par les humains. Et, contre toute attente, on découvre, à la fin du livre, ces deux images avec des êtres vivants. Est-ce volontaire ?

J.B. : Vous parlez de l'homme arrêté qui regarde son ombre ? Immobile, il l'observait. La situation était étrange... Un pur hasard. Pris un jour depuis ma fenêtre. Et il y a aussi ces deux personnages qui discutent assis au soleil... Des conditions de prise de vue similaires.

 

La composition de cette seconde image, avec la diagonale du bâtiment et la ligne de lumière qui éclaire le couple est proche de celle des tableaux de Hopper...

J.B. : J'apprécie beaucoup la peinture d'Edward Hopper mais là encore, ce n'est pas voulu. Il arrive fréquemment que les gens disent de la photo au dessus du canapé : "C'est composé, c'est une peinture ?" Mais non, ce n'en est pas une. Simplement un jour, en fin d'après midi, l'image était là...

 

Et ces personnages au milieu du livre qui semblent surgis d'outre tombe et dont on n'est pas certain qu'ils soient réels ?

J.B. : Des comédiens qui composaient des tableaux vivants en fonction du paysage autour. Une soirée privée dans une cour. Leur corps était couvert d'argile. Un très beau spectacle... Il est vrai que leur apparence n'est pas très humaine. Comme d'ailleurs celle de cette femme qui porte sur le visage un masque jaune... Certes, dans ces images, le sujet a disparu mais je vous assure qu'il est là. Quelque part... Le fauteuil rouge, par exemple. On sent que quelqu'un était assis là et qu'il ne l'est plus... Le temps, peut-être aussi la mort, sont-ils passés par là !

 

Cette envie de photographier est-elle venue en voyageant ?

J.B. : Elle a surtout commencé lorsque je rédigeais les carnets, Cools Memories (2). D'une manière générale, à l'étranger, j'ai toujours pris du temps pour voir. Le but du voyage n'est pas uniquement de répandre la bonne parole. Même si j'exporte la pensée française. Ces déplacements ne sont ni totalement du travail, ni réellement du loisir. Lorsque je voyage ou que je photographie, j'essaie de saisir les choses comme si je n'y étais pas, de les saisir en absence, dans leur ingénuité. Ce n'est pas une capture. Ni d'ailleurs saisir pour revoir...

 

Mais n'y a-t-il pas de la nostalgie ?

J.B. : Non. Contrairement à l'écriture, la photo est pour moi un plaisir pur. Bien que dans l'écriture la séduction soit également présente... Vous voyagez, vous roulez et le plaisir est très grand. Je photographie sans souci esthétique... Cela ne m'empêche pas d'imaginer la réaction des gens face à ces images que j'entends déjà : "Il dénonce le complot de l'art et il fait de la photo !" (3)

 

Comment s'effectue le passage du langage des mots à celui des images ?

J.B. : Entre les deux, il y a à la fois de la complicité et de l'antagonisme... La photographie m'est venue à un moment de fatigue des idées. Ce n'est pas que l'on répète toujours la même chose mais ces dernières années, le débat intellectuel s'est assez rétréci. En revanche, le champ de l'image est infatigable et la variété des apparences infinie. Les images mettent fin à la théorie. Je reste toujours dans les idées mais quand je photographie, je ne pense pas au sens. C'est pour cela que je voudrais que ces images soient vues dans leur forme littérale... Lorsqu'on fait un livre ou une exposition, on vous transforme inéluctablement en "porteur de sens". Vous cherchez à effacer les références et malheureusement les commentaires de ceux qui regardent, qui lisent, vous y ramènent... Maintenant, le réflexe est devenu général. Aujourd'hui tout est décrypté d'avance. Les journaux vous livrent une information prédigérée, et les images de télévision se montent à la manière des ready-made. Le sens est déterminé d'avance... A travers ces images, j'ai voulu retrouver l'objet, c'est-à-dire perdre le sujet, me perdre en tant que sujet, et retrouver l'objet afin de le montrer dans son immédiateté, mais y suis-je vraiment bien arrivé ?

 

A montrer la présence de l'absence ?

J.B. : Oui, c'est cela. Il y a un jeu entre la présence et l'absence et il s'agit de passer de l'une à l'autre dans le même moment. Lorsqu'on photographie une image, la sélection du regard entre bien entendu en ligne mais elle est automatique, comme lorsqu'on écrit.

 

Avec quel type d'appareil travaillez-vous ?

J.B. : Avec un appareil simple et automatique. Et aussi avec un Canon qui comporte un objectif 200-300. Cela me pose d'ailleurs un problème parce que j'entre dans le détail des choses. Alors là, tout devient magique ! Avec le zoom, je passe de l'autre coté du miroir. Je suis dans Alice au pays des merveilles...

 

Vous sentez-vous particulièrement envahi ou dominé par les objets ?

J.B. : Non, et je ne l'ai jamais été. Et je me suis toujours largement préservé des objets de la consommation. Quant à ceux que je photographie, ils sont uniques, incomparables. Aujourd'hui, quels sont les objets qui envahissent ? Il y a la télévision et j'en ai eu une très tard, et il y a l'ordinateur et je n'en aurai jamais.

 

Pourquoi avoir intitulé ce recueil d'images : Car l'illusion ne s'oppose pas à la réalité ?

J.B. : Parce qu'il n'y a pas de réalité sans représentation de la réalité et qu'à travers ces photographies, j'ai voulu éviter le détour de la représentation, trouver l'apparence pure des choses. Les objets existent mais je ne les prends pas pour des matières réelles. On se ballade dans l'illusion et l'illusion radicale est positive... Si je devais encore combattre quelque chose, ce serait cette prétendue objectivité ! Je préfère savoir aux choses un destin plutôt qu'une destination. Maintenant, tout est immergé par la fonction, par la valeur dans un échange généralisé ! J'essaie de trouver des choses incomparables et irréductibles qui fonctionnent entre elles sur le mode de la complicité, de la séduction, de l'attraction. J'essaie de sortir des objets de consommation. Maintenant, je critiquerais bien aussi le virtuel...

 

Ce que de toute manière vous faites lorsque vous le qualifiez de "solution finale" !

J.B. : Mais cela en est une. La substitution du monde par son double, le dédoublement à l'identique par le clonage. Terminé la transcendance, on est dans l'immanence, dans le hic et nunc, dans le substituable ici et maintenant. Le virtuel est un mode d'extermination du corps, de la sexualité, de la durée. On quitte le temps historique, le temps vécu pour de l'immédiateté, de l'opérationnalité. L'illusion radicale est perdue.

 

Pour quelle raison ?

J.B. : Parce que tout est réalisé, tout est concrétisé. La technique traite tout, donc réalise l'utopie. Il n'y a plus d'imagination possible. On est dans l'hyper-réel, dans la métastase. Alors qu'avec la photographie, on reste dans l'illusion, celle qui consiste à inventer une autre scène, à transfigurer la forme et le regard.
Avec le virtuel, les visions sont homologues, conventionnelles. L'autre disparaît au profit d'un royaume où l'on entre en contact avec le même. Il n'y a plus d'altérité. Voilà pourquoi la photographie est pour moi un mode d'apparence heureux du monde et ce, quoi que contienne l'image.


"C'est l'objet qui nous pense...". Exposition jusqu'au 13 mars 1999, FNAC Montparnasse, 136 rue de Rennes, 75006 Paris. Rencontre avec Jean Baudrillard, le 4 février à 18 H. L'exposition sera présentée du 6 avril au 17 mai, Galerie du Chateau d'eau, à Toulouse.

* Philosophe.

1. Jean Baudrillard, Car l'illusion ne s'oppose pas à la réalité... Editions Descartes et Cie, 180 F.

2. Jean Baudrillard, Cools memories I et II, 1980-1990. Le livre de poche, 1993, 281p., 48 F.

3. Jean Baudrillard, le Complot de l'art ; Illusion, désillusion esthétique ; entrevues à propos du complot de l'art. Editions Sens & Tonka, 1997, 200 F.

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