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Géographie
Par Francine Perrot |
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Entretien avec Sylvain Braunstein* Voir aussi IGN, service public de la cartographie |
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Les instruments qui servent à fabriquer la carte, dont on a longtemps dit qu'elle n'était utile qu'aux artilleurs, ont une longue carrière pacifique devant eux...
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La maîtrise du territoire par la couverture cartographique est une composante de la souveraineté des Etats.
Comment s'est passé le transfert de souveraineté pour les anciennes colonies ?
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Sylvain Braunstein : A l'époque de l'empire colonial, les contribuables français ont financé la couverture des 12 millions de km2 par des cartes au 1/200 000e, pour le bénéfice d'entreprises qui exploitaient les richesses d'Afrique ou d'Indochine, et pour la réalisation de grands aménagements qui perdurent aujourd'hui.
Des entités autonomes de production cartographique ont été constituées (Service cartographique en Indochine, en Algérie, à Dakar etc.) chapeautées par une Inspection générale.
Ces entités sont d'abord devenues des agences IGN (Institut géographique national), puis sont passées aux mains des Etats nouvellement indépendants.
Cela représentait des locaux, des moyens techniques, certains documents servant à établir des cartes, comme les négatifs des photos aériennes. L'IGN a parfois rendu un service de conservation de ces documents de valeur historique et patrimoniale et a conduit des missions de coopération en Afrique: en permanence, des avions de l'IGN étaient sur place pour des prises de vue selon un calendrier fixé, comme en France, mais avec une fréquence différente. Des liens extrêmement forts ont été tissés avec les populations locales; en effet, ces missions représentaient des emplois, mais aussi le symbole de la maîtrise du territoire.
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Ces pays ayant gagné leur indépendance ont-ils pu maîtriser leur cartographie ?
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Sylvain Braunstein : Parfois, la cartographie IGN est la seule existante.
Les services locaux se sont peu à peu mis en place, le dernier en date étant celui du Niger.
Mais, à la fin des années 1960, les grands bailleurs de fonds (c'est-à-dire le ministère français de la Coopération, la Banque mondiale) ont considéré que les photos satellites rendaient obsolète la cartographie établie à partir des photos aériennes et des levées sur le terrain.
Les financements ont cessé brutalement, les pays ont dû établir leur programme propre et se battre pour obtenir des fonds.
Or, de fait, la carte topographique est plus immédiatement utilisable et indispensable au développement du pays.
Ainsi, le prétexte " technique " a caché un désengagement dans un domaine essentiel de la coopération, pour l'évaluation et la mise en valeur des ressources naturelles entre autres choses ! Les grands groupes comme Elf, pendant ce temps, avaient leur propres moyens de cartographie.
Plus grave peut-être, cela a privé certains pays " neufs " de la conscience de l'espace commun, indispensable pour fonder une nation.
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Et aujourd'hui, quelles possibilités de coopération voyez-vous ?
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Sylvain Braunstein : La cartographie est désormais réalisée sur fond d'images aériennes ou satellitales: ce sont des spatiocartes avec placage d'une couche thématique, c'est-à-dire une série de renseignements sur un thème (topographie, formations végétales, activités agricoles, etc.).
Le tout est enrichi par l'usage des bases de données et de systèmes d'information géographique: ainsi toute l'information géographique peut être contenue de façon cohérente, comme en couches superposées; on peut donc regrouper ou croiser les informations pour faire également des statistiques et pas uniquement de la cartographie.
Ce sont des pistes pour renouveler la cartographie des pays en développement, pour servir les grands projets, par exemple, l'aménagement des fleuves, l'occupation des sols.
L'Union européenne a financé une partie d'une base de données d'occupation du sol qui s'appelle Corinelandcover, qui, étendue à l'Afrique du Nord et au Liban, devient Medgeobas; les préoccupations sont environnementales, mais c'est un outil formidable parce que c'est une information cohérente en vue continue d'un bout à l'autre de l'Europe au 1/100 000e ou 1/50 000e.
Les Palestiniens sont intéressés, et on peut imaginer le progrès que cela représenterait pour les pays d'Afrique qui ne sont couverts qu'au 200 000e c'est-à-dire de façon beaucoup moins précise.
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Qu'est-ce qu'une expérience actuelle de codéveloppement ?
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| Sylvain Braunstein : C'est, par exemple, celle de Geocuba, une entreprise récente née de la reconversion d'activités militaires, très performante. Elle doit trouver de nouveaux financements, car les commandes d'Etat ne couvrent que 30% des besoins. Or, l'entreprise-mère était en relation avec l'IGN jusqu'à la fin des années 1970. Et ses besoins d'aujourd'hui rencontrent la recherche de collaboration de l'IGN. Cuba est touchée actuellement par la prolifération d'une forme d'acacias, nommée " marabout ", qui occupe aujourd'hui la moitié des pâturages et dont seulement 10% peuvent être défrichés chaque année. La coopération possible porte sur la cartographie de l'île à partir d'images SPOT ou de bases de données du type Corinelandcover, appelées pour l'occasion Carigeobase. Ce qui sera fait pour Cuba pourra l'être pour d'autres îles des Caraïbes et pour d'autres applications que la surveillance du " marabout ". En l'occurrence, un autre organisme français est impliqué dans ce projet; si la collaboration cartographique a pour objet de suivre en continu l'extension de "l'envahisseur", le CIRAD (centre technique forestier tropical) de Montpellier travaille à la recherche d'une valorisation. La carte remplirait alors pleinement son rôle d'auxiliaire des spécialistes du développement économique. La question du financement n'est pas réglée; c'est un enjeu important, car ce projet aurait une valeur pour toute la région; il créerait un vivier d'experts locaux, capables de transmettre un savoir-faire; qu'on imagine par exemple les possibilités d'évaluation des dégâts après un cyclone ! Pour l'IGN, ce serait un succès commercial aux retombées très profitables. Un bel exemple de codéveloppement sur la base d'un progrès scientifique et technique appliqué au développement durable et créateur d'emplois. |
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* Photo-interprète à l'Institut géographique national. |
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IGN, service public de la cartographie
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L'IGN est né d'un des derniers décrets du gouvernement républicain le 27 juin 1940, sur les cendres du Service géographique de l'Armée.
Il a joué et joue un rôle majeur pour la connaissance du territoire, l'évaluation des ressources, la mise en valeur et le développement régional.
Il n'est pas un chantier de construction d'infrastructures qui ne se rattache aux points géodésiques et de nivellement mesurés par l'IGN.
Les outils qu'il a développés et son savoir-faire sont sollicités pour l'agriculture, l'environnement, les statistiques de toutes natures, les transports, l'aménagement de l'espace.
L'histoire de la cartographie est celle de l'adaptation des outils militaires à l'information géographique civile.
Ses instruments, autrefois la photo-aérienne et l'avion, sont aujourd'hui l'image numérique et le satellite.
Les systèmes d'information géographique (systèmes d'information permettant la superposition d'images, la rédaction cartographique automatique, ou encore le traitement de documents d'origine et d'échelle différentes) et les systèmes de positionnement par satellite sont les deux éléments de la révolution qui s'est déjà amorcée.
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