Regards Janvier 1999 - Points de vue

Femmes et féminisme
Coriaces inégalités

Par Jackie Viruega


Un simple morceau de phrase de Spinoza, " le délirant, la bavarde, l'enfant ", où le fou, la femme et l'enfant étaient (...) des êtres sans raison aux yeux de l'homme de raison (...) fut l'origine de mes recherches ": Geneviève Fraisse revient, dans son dernier ouvrage, les Femmes et leur histoire, sur " cet impensable qui déclencha (son) désir de retrouver les pistes d'une raison possible des femmes ". Elle y convoque des figures singulières du féminisme - Germaine de Staël, Louise Michel, Clémence Royer... - et présente des textes qui " tentent d'éclairer les diverses définitions de la raison des femmes; celle de l'idéalisme cartésien (...); celle du matérialisme (...) ". Comment écrire l'histoire des femmes ? En liant les systèmes de la philosophie, de Rousseau à Derrida, et les données empiriques de l'histoire, depuis la Révolution française - qui inaugure l'ère démocratique où l'exclusion des femmes de la cité semble un principe, mais non un élément structurel définitif puisque l'inclusion est possible - jusqu'à l'inscription de la parité dans la Constitution. Elle décèle dans la parité " non une discrimination positive, mais la tentative (...) d'une reconnaissance de l'universel concret qui accueille les deux sexes de l'humanité ". " La parité veut le partage du pouvoir, or le pouvoir se partage partout (...).

L'absence de partage du pouvoir économique, Margaret Maruani nous en parle dans l'ouvrage qu'elle a dirigé, les Nouvelles Frontières de l'inégalité, auquel ont participé plus de 30 chercheurs, les meilleurs spécialistes internationaux de la question. Ils y démontrent que la réelle féminisation du marché du travail s'est faite sous le sceau de l'inégalité et de la précarité. " Entamée au début des années 60, la féminisation du salariat se poursuit inexorablement (les femmes sont salariées à 90%) mais (...) il est peu de domaines où une mutation sociale d'une telle ampleur se soit effectuée sur un fond d'inégalités aussi coriaces. " Qui paraissent encore plus injustes qu'hier: " Les femmes sont globalement plus instruites que les hommes, mais demeurent notablement moins payées, toujours concentrées dans un petit nombre de professions féminisées, plus nombreuses dans le chômage et le sous-emploi. " Les auteurs soulignent " l'atonie en faveur de l'égalité " des politiques publiques et remarquent que " le droit à l'emploi pour les femmes passe, quel que soit le contexte sociétal, avant le droit au temps libre; tout indique que ce qui est généralement désigné au masculin neutre comme du temps libre est du temps de travail domestique et familial pour la majorité des femmes.

Plus instruites les femmes ? Certains insinuent qu'il " y aurait un problème entre les femmes et les sciences, voire entre les femmes et le savoir en général ", dénonce Michèle Le Doeuff, dont le livre le Sexe du savoir (masculin, of course !) est " né de la perplexité "; due à des énoncés du genre: " les femmes surtout illettrées, c'est-à-dire les femmes qui ne revendiquent pas la culture masculine (sic !). " La science une affaire d'hommes ? " A l'époque, écrit Michèle Le Doeuff, où 30% des savants sont des savantes, le phénomène idéologique qui cherche à toute force à réinscrire dans la culture un prétendu problème entre femmes et savoirs semble répondre, sur le mode du déni fantasmagorique, à l'entrée en masse des femmes dans l'univers des éprouvettes et des simulations numériques.

Les journaux intimes féminins passionnent Verena Von der Heyden-Rynsch. Ce phénomène proprement européen devient au XXe siècle un espace de liberté pour la création. Féminin, il présente le paradoxe d'être écrit sous le signe de l'altérité et de mettre en scène le "toi " plus que le " moi ". L'auteur explore ce genre littéraire selon son usage: l'éveil et le culte du moi (notamment chez George Sand ou Germaine de Staël ); l'introspection et l'altérité (chez Lou Andreas Salomé, Virginia Woolf ou Isabelle Eberhardt); Eros et sexualité (Anaïs Nin, évidemment) et critique sociale (de Simone Weil à Anne Frank).

La garçonne, assure Christine Bard, résume la légende des années vingt. Le mot s'impose en 1922 avec le roman de Victor Margueritte et le succès foudroyant de la coupe de cheveux du même nom. Le personnage androgyne, qui dérange et scandalise, met en scène l'hésitation entre la masculinisation et l'invention d'une nouvelle féminité. Les féministes du début du siècle ne se reconnaissaient pas en elle et estimaient que le mot sortait de l'imagination masculine, à juste titre, car le premier à l'avoir utilisé fut Huysmans, quelque peu misogyne. La garçonne témoigne cependant à sa manière ambivalente du féminisme.

 


Geneviève Fraisse, les Femmes et leur histoire, Folio histoire, 615 p.

Margaret Maruani (sous dir.), les Nouvelles Frontières de l'inégalité, hommes et femmes sur le marché du travail, La Découverte, 283 p, 180F.

Michèle Le Doeuff, le Sexe du savoir, Aubier, 1998, 378 p., 130F.

Verena Von der Heyden-Rynsch, Ecrire la vie, trois siècles de journaux intimes féminins, Gallimard, 306 p., 160F.

Christine Bard, les Garçonnes, modes et fantasmes des années folles, Flammarion, 160 p., 149F.

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