Regards Janvier 1999 - Points de vue

Chili, justice

Par Paco Pena*


Le refus des Lords britanniques de ratifier l'immunité de Pinochet a provoqué une surprise mondiale. Au Chili, les partisans de l'ancien dictateur restaient incrédules: la Grande-Bretagne, qui avait toujours joui d'une grande sympathie dans le pays, et qui était considérée comme un " allié historique ", avait commis l'irréparable. L'étroite frontière qui sépare la civilisation de la barbarie - et qui fut franchie en quelques minutes par les militaires en 1973 - commença alors, encore une fois, à s'effriter: les habitants des quartiers chics de la capitale chilienne ont donné libre cours à leur haine, jamais démentie, contre le peuple: " Nous sommes dans cette situation parce que nous n'avons pas eu les couilles pour tuer tous les communistes.

A l'autre bout de Santiago, dans l'immeuble où se sont réunis les parents des disparus et des exécutés, la surprise était la même. Mais ceux qui, pendant vingt-cinq ans, n'ont pas cessé de réclamer justice célébraient avec sobriété la bonne nouvelle. Ils pouvaient entamer la fin d'un long travail de deuil. Ce sont ces hommes et ces femmes, surtout ces dernières, qui ont porté tout au long de ces années une grande partie de la douleur et de la dignité des Chiliens.

Les conséquences pour l'avenir du Chili et pour le droit dans le monde que peut avoir la décision des Lords, décision qui a rencontré une approbation presque générale, appellent néanmoins quelques remarques.

En premier lieu, les pressions effrontées des militaires sur le gouvernement Frei mettent en évidence que la " transition démocratique " n'est qu'une mince enveloppe et que le pouvoir réel ne réside pas complètement dans les instances civiles. Il se situe dans les institutions " permanentes ", non élues, non issues du suffrage universel (les forces armées, le pouvoir judiciaire, particulièrement), imposées par Pinochet dans la constitution de 1980. Les dirigeants de la coalition démocrate-chrétienne/socialiste sont allés un peu trop vite en besogne lorsqu'ils ont affirmé à maintes reprises par le passé que le processus de démocratisation était achevé. Joan Garcés, l'ex-conseiller du président Allende, a eu raison, il y a quelques jours à Madrid, lorsqu'il a dit que la transition vers une démocratie véritable ne faisait que commencer.

La détention de Pinochet a eu pour effet la réactivation politique des couches sociales chiliennes aisées qui, depuis le début de la transition, se sont bien accommodées des gouvernements successifs, puisque ceux-ci ne remettaient en cause rien d'essentiel du modèle économique, ni des institutions laissées en place par la dictature. Des avancées démocratiques ont vu le jour au cours de ces neuf ans, mais, en ce qui concerne l'impunité des militaires, les gouvernements de la Concertacion ont appliqué la très curieuse doctrine juridique énoncée dans son temps par le président Aylwin, dite de " la justice dans la mesure du possible ", qui renonçait à poursuivre les coupables des exactions commises pendant la dictature.

Bien que les juges-Lords se soient prononcés seulement sur la levée de l'immunité de Pinochet, leur décision constitue une réparation au déni de justice des tribunaux chiliens. Il a fallu qu'un juge espagnol vole au secours de la justice chilienne. Les Lords ont agi dans le même sens, et leur décision pourrait faire jurisprudence, ce qui représente, de l'avis de nombreux juristes, un pas important dans l'établissement d'un droit international contre l'impunité. C'est une première et on ne peut que se réjouir.

Au Chili, des menaces de plus en plus ouvertes sont proférées par les militaires. Des négociations en coulisses ont lieu pour obtenir le départ définitif de Pinochet de la scène politique. En contrepartie, le gouvernement s'engagerait à obtenir des autorités anglaises et espagnoles son retour au pays. Certains dirigeants socialistes demandent le jugement de l'ex-dictateur au Chili, mais cette exigence a été refusée par l'entourage civil et militaire du vieux général.

En Europe et ailleurs, des voix se sont élevées contre ce qui est considéré comme la prétention de bafouer la souveraineté des Etats. Le même argument est brandi par le gouvernement chilien, pour défendre l'ancien dictateur. Il reste tout de même que la décision des Lords établit une jurisprudence, qui pourrait dans le futur, si elle est détournée, servir les intérêts des pays les plus puissants.

 


* Journaliste chilien

retour