Regards Janvier 1999 - Les Idées

Prospective
Le progrès n'est écrit nulle part: il exige anticipation et volonté

Par Arnaud Spire


Entretien avec Jérôme Bindé*

Jérôme Bindé est l'initiateur, avec Federico Mayor, des "Dialogues du XXIe siècle" qui se tenaient à Paris mi-septembre et avaient pour objectif de favoriser un échange prospectif, pluraliste et interdisciplinaire, sur les enjeux du troisième millénaire. Responsable du programme d'anticipation et de prospective de l'Unesco, il est chargé de préparer, sous l'autorité directe de Federico Mayor, un rapport qui s'intitulera: " Unesco 2020 " en vue d'identifier les missions à long terme, de caractère éthique, intellectuel et scientifique de l'institution. Après les "Dialogues du XXIe siècle ", nous l'avons rencontré.

 
Pouvez-vous nous parler des idées forces qui ressortent de ces Dialogues du XXIe siècle ? Il semble que l'avenir ne puisse être enfermé dans des scénarios prédéterminés, dans le moment même où le catastrophisme et l'optimisme béat apparaissent en recul...

 
Jérôme Bindé : Pas question de dresser un catalogue prédictif et dogmatique des défis du futur. Demandons-nous beaucoup plus simplement si nous sommes prêts pour le XXIe siècle. Si l'humanité veut lui survivre, un certain nombre de défis qui sont déjà bien là doivent être relevés à temps.

D'abord, le défi de la paix. Après la fin de la guerre froide, on a pu croire qu'on s'avançait vers une ère de paix perpétuelle ou qu'on était entré dans l'ère cosmopolitique - pour reprendre le mot d'Emmanuel Kant. Aujourd'hui, on s'aperçoit qu'il y a au moins une trentaine de conflits qui perdurent sur la planète. Aux catégories habituelles de " pays industrialisés ", " pays en développement ", " pays les moins avancés ", il faudrait ajouter une quatrième qui désignerait les Etats en guerre ou les Etats en faillite. Pour ces derniers, le problème du développement est quasiment vidé de son sens.

Il y a ensuite le défi de la pauvreté. Le XXIe siècle sera-t-il synonyme d'inégalités croissantes, le siècle où la pauvreté atteindra un niveau jamais atteint, où l'apartheid social et l'apartheid urbain côtoieront une richesse sans précédent ? Les données du problème sont connues. A l'aube du XXIe siècle, plus de 1 milliard 300 millions de personnes vivent avec moins de un dollar par jour. Certains experts estiment même ce chiffre à un milliard et demi, voire à deux milliards. Je pense en tout cas que ces statistiques vont être révisées à la hausse car la crise financière a jeté des dizaines et des dizaines de millions de personnes supplémentaires dans la pauvreté. Ce défi-là est considérable parce que, même si dans un pays il y a une croissance économique de quelques points, cette augmentation n'est pas suffisante à elle seule, en l'absence d'une juste répartition, pour corriger le fossé des inégalités qui se creuse. Cela pose le problème d'une forme de redistribution des fruits de la troisième révolution industrielle et de la mondialisation.

Cette réalité préoccupante structure un troisième grand défi, celui du développement durable. Si les modes de développement et les styles de consommation qui sont ceux de l'Amérique du Nord devaient être étendus, tels quels, à la planète entière, trois planètes Terre seraient nécessaires pour subvenir aux besoins de la population mondiale. Federico Mayor a souligné, lors de la conférence internationale sur " L'éthique du futur " qui s'est tenue à Rio en 1997, que l'homme d'aujourd'hui s'arroge des droits sur l'homme de demain. Nous commençons à nous apercevoir que nous sommes en train de compromettre l'exercice, par les générations futures, de leurs droits humains. L'humanité a désormais la capacité de s'autodétruire. Qui nous enseignera la maîtrise de la maîtrise ?

Quatrième grand défi: c'est ce que j'appelle le syndrome du bateau ivre. On a parfois l'impression qu'il n'y a pas de pilote dans l'aéronef de la mondialisation. Sénèque, philosophe romain, disait qu'il n'y a pas de bon vent pour qui ne sait pas où il va. Mais il n'est pas non plus de vent propice pour qui a brisé son gouvernail. La plupart des Etats donnent l'impression - réelle ou illusoire - d'avoir perdu leurs instruments d'action et de pilotage, du fait de la mondialisation. Comme si l'histoire était tombée aux mains de " maîtres anonymes ", abstractions qui se nomment " marchés financiers ", " taux d'intérêts ", " taux de changes ", " cours des matières premières ", " indices et artefacts statistiques " de toutes sortes. Retrouver une forme de régulation internationale est un problème d'actualité. Même les pays signataires des accords de Bretton Wood en 1945 en sont devenus conscients puisqu'ils s'attellent actuellement à la réforme du Fonds monétaire international.

Est-ce une critique de l'imprévoyance des élites ? Jérôme Bindé: La question n'est pas tellement de déterminer dans quelle mesure les élites seraient incapables de prévoir. Il y a aujourd'hui de très grandes capacités de prévision, même si cela comporte un certain nombre de marges d'incertitudes. Nous avons par exemple les capacités de prévision d'un changement climatique. Entre le sommet de Kyoto et la conférence de Buenos Aires, s'est produit un essor de la prospective, aussi bien au niveau des institutions gouvernementales publiques que dans le secteur privé. Des efforts financiers sont faits en faveur d'un essor de la prospective. La participation des communautés scientifiques à ce mouvement est le grand fait nouveau de la dernière décennie. Les scientifiques ont fait une irruption en force dans la prospective et l'ont, pour ainsi dire, dynamisée. Par contre, le problème est plus qu'on ne voit pas toujours un lien évident entre ces capacités de prospective qui se développent et les décisions prises. Le maillon faible se trouve dans l'absence de lien entre la vision à long terme et la décision politique ou économique. Nous devons lutter contre cette tyrannie de l'urgence qui prévaut aussi bien dans la sphère financière que sur la scène médiatique ou dans l'arène politique, où presque toujours domine l'obsession de la prochaine échéance électorale.

Il y a de plus en plus de personnalités conscientes des nécessités de la prospective, mais il y a comme une sorte de déficit de volonté politique qui fait que les décisions des dirigeants sont prises la plupart du temps en fonction de pressions à très court terme. C'est à cette situation qu'il faut remédier en encourageant le débat public. Car les "politiques" sont très sensibles aux évolutions de l'opinion publique, comme on l'a vu pour les questions d'environnement. Même si cette évolution est insuffisante et si les sommets - comme ceux de Rio et de Kyoto - ont pu décevoir par une sorte de timidité dans les décisions prises, des décisions collectives ont été arrêtées. Par exemple, des objectifs de réduction des gaz à effet de serre ont été fixés. Il y a bien eu évolution, même si le fiasco de la conférence de Buenos Aires marque un coup d'arrêt provisoire. Tout le problème est de savoir si cette évolution est assez rapide par rapport au temps qui, lui, nous est compté.

 
Pensez-vous que l'on doive inscrire la montée des périls planétaires et l'appropche de l'an 2000 dans une pensée faite de possibilités plutôt que de certitudes ?

 
Jérôme Bindé : La question de l'eau fournit un bon exemple. Il s'agit d'un bien très inégalement réparti à la surface du globe. Les pays souffrent donc très inégalement de l'aggravation du problème. Certains, comme le Canada, n'en souffrent pas du tout. D'autres sont terriblement affectés. On pourrait bien sûr souhaiter davantage de solidarité pour remédier à ces inégalités. Mais le point clé n'est-il pas de modifier la culture de l'eau dans un certain nombre de régions du monde ? Il y a, par exemple, à l'Unesco, un programme scientifique qui s'appelle le " Programme hydrologique international " auquel coopèrent des scientifiques du monde entier. De nouvelles technologies agricoles permettent de prévoir, pour l'irrigation, des économies en eau. Je ne suis pas de ceux qui pensent que le tout technologique est la solution à ce genre de problème. Il y aura aussi à prendre des décisions de type politique. Exemple, sur la répartition de l'eau entre les besoins urbains et les campagnes. Je pense au désastre de la mer d'Aral qui est la conséquence d'une mauvaise gestion des ressources en eau dans toute une région, et ce durant plus de trois décennies.

Il y a aussi d'autres voies à explorer. Systématiser le recyclage de l'eau, par exemple. En même temps, on ne peut pas écarter totalement la question du prix de l'eau. Longtemps considérée comme un bien gratuit, l'eau a été de ce fait très mal gérée. Ce qui importe, c'est de ne pas faire payer aux pauvres un prix exorbitant pour l'eau, comme c'est malheureusement le cas dans de très nombreux pays - des pauvres peuvent parfois payer leur eau vingt fois plus cher que des riches parce qu'ils ne sont pas reliés aux systèmes d'adduction d'eau et qu'ils doivent donc recourir aux porteurs d'eau. C'est donc sur le plan de la justice qu'il faudrait placer la question du prix de l'eau.

 
Vos " Dialogues du XXIe siècle " ont mis en évidence qu'au pessimisme de certains se heurtait l'optimisme d'autres. De même, l'idée d'une pluralité de possibilités se heurte à une croyance encore fortement enracinée chez beaucoup en des vérités conçues comme des certitudes absolues. Quelle est votre position personnelle ?

 
Jérôme Bindé : Si vous interrogez un météorologue, vous ne lui demanderez pas s'il est optimiste ou pessimiste ! On lui demande quelles sont ses prévisions, si besoin est quels sont les modèles et les bases de ces prévisions, et le cas échéant on vérifie si sa prévision est exacte ou erronée. La question de la possibilité et de la certitude est tout autre. Ce qui importe, c'est de savoir si on fait de la bonne ou de la mauvaise prospective. Dans ce sens, il ne saurait y avoir de pessimisme absolu. L'idée selon laquelle l'humanité aurait toujours évolué dans le sens du pire est une idée qui, comme Kant le notait déjà, s'anéantit d'elle-même. Sinon il n'y aurait plus d'humanité depuis longtemps. L'historien Thucydide disait qu'un dirigeant politique ne doit pas avoir seulement les mains propres, mais qu'il doit avoir aussi les yeux propres. Ce qui compte, c'est d'avoir le regard acéré et, surtout, de savoir ce que nous souhaitons, de le vouloir et de le faire. Il y a, dans la prospective, un aspect normatif qu'il ne faut pas écarter. Où souhaitons-nous aller et comment y aller ? C'est parce que la prospective explore des possibilités plutôt que des certitudes qu'elle comporte en elle un message optimiste. Non pas dans le sens d'une croyance au progrès inéluctable, mais dans le sens où nous avons une marge de liberté qui fait du progrès une possibilité.

 


* Directeur de l'Office d'analyse et de prévision de l'Unesco. Ancien maître de conférence à l'Ecole polytechnique, Jérôme Bindé a participé à divers ouvrages et publié de nombreux articles sur des questions de culture, de société et de prospective. Il est notamment l'auteur de Prêts pour le XXIe siècle ? (1998), de l'Ethique du futur: pourquoi faut-il retrouver le temps perdu ? (1997), le Sommet de la ville: les leçons d'Istanbul, (1996).

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