Regards Janvier 1999 - Les Idées

Prospective
L'an 2000, fin ou commencement?

Par Arnaud Spire


La prospective " scientifique " a longtemps servi à maintenir les peuples dans une sorte d'état de soumission à l'ordre existant. Aujourd'hui, on assiste à la fin des scénarios du futur. Un nouveau type de prospective se met en place. Au diapason de la pensée des possibles et de l'intégration de l'aléatoire dans les différentes formes d'explication du réel.

Longtemps, les recherches sur l'évolution future de l'humanité ont été sous influence de l'idéologie de la compétition entre les deux grands systèmes politiques de développement qui s'opposaient sur la planète pendant les années dites de " guerre froide ". L'avenir du libéralisme était présenté par ses partisans comme l'aboutissement heureux d'une véritable " révolution conservatrice ". Quant au socialisme étatique, autoritaire et bureaucratique, rares sont ceux qui doutaient qu'il ne finisse par trouver en lui-même les forces nécessaires pour enrayer ses terribles dérives. Si l'histoire en a décidé autrement, c'est que le mal était autre qu'on ne le supposait. L'idéologie de la compétition et du " rattrapage " du capitalisme par le socialisme a profondément occulté la différence essentielle des deux logiques de développement. Cette dernière se situe au niveau des finalités. Dans le premier cas, il s'agit de préserver la domination du capital sur la société, ou l'emprise du travail mort sur le travail vivant et donc de ne changer que pour mieux conserver. Dans le second, il s'agit de donner libre cours aux vivantes capacités des individus pour qu'ils participent, ensemble et en permanence, à l'invention du meilleur des mondes possibles. Telle est en effet la visée communiste sur l'avenir. Cependant, dans les deux cas, les moyens mis en oeuvre ont été affectés, jusqu'ici, d'une tendance à devenir à eux-mêmes leur propre fin. D'où l'apparente universalité du processus de " bureaucratisation " tel que l'ont caractérisé, dans les années soixante, l'économiste américain Walt Whitman Rostow et le sociologue français Raymond Aron, comme logique faisant globalement obstacle au passage de la société traditionnelle à " la société de consommation ".

En 1969, l'économiste prévisionniste Léon Lavallée tenta, avec quelques autres, de jeter les bases d'une prospective qualifiée de " marxiste ". Cette recherche culmina avec la parution, dans la collection "Problèmes" aux Editions sociales, avant même la fin de la décennie, d'un essai modestement titré: Pour une prospective marxiste. L'auteur partait du constat de la multiplication de "travaux consacrés à la prospective ou à certaines de ses parties" dans des " documents d'Etat ", émanant notament de pays d'Europe de l'Est sous influence soviétique.

L'objectif avoué était de "réveiller" les "marxistes français" qui, trop nombreux, "consacraient unilatéralement leurs efforts à la connaissance du passé lointain et d'un présent sans cesse passé, sans les relier, à l'instar de Marx et d'Engels, à l'avenir". "Nécessairement, écrivait déjà Léon Lavallée, notre tentative doit comporter des erreurs, mais pour ce qui est ou se révélera principalement inexact, comme pour ce qui apparaîtra comme principalement exact, inspirons-nous de ce jugement du physicien américain Oppenheimer: "On peut apprendre que ce qu'on a appris est à accepter sous réserve, mais ceci est encore apprendre''." Cette prospective, bien que articulée sur la croyance en un développement intrinsèque des forces productives et l'accélération de l'histoire qui en résulterait (effet de la fameuse révolution scientifique et technique), dévoie le besoin social de prévoir qui se fait jour dès les événements de Mai-68. Où va le monde ? Personne, ou presque, ne se risque plus à parier sur des avenirs antagoniques. S'instaurent les conditions d'une pensée de la pluralité des possibles. Rappelons que, dès fin 1962, Georges Pompidou, alors premier ministre, avait chargé un groupe baptisé " 1985 " d'étudier ce qu'il serait utile de connaître dès à présent de la France de 1985 pour éclairer les orientations générales du Ve Plan.

 
Les futurs d'hier ne sont pas ceux de demain

Aussi, même Jacques Lesourne, l'ancien directeur du Monde qui fut, au temps des princes conceptuels de la Ve République, spécialiste en " scénarios du futur ", par l'intermédiaire de l'alors très giscardienne revue Futuribles, ne fut pas assez naïf pour faire sienne, vingt ans plus tard, la thèse de monsieur Fukuyama dressant, au lendemain de l'effondrement de l'Union soviétique, l'acte de décès de toute prospective passée, présente et future. Thèse que l'on peut résumer en trois phrases: " Le communisme est mort, le capitalisme a gagné, l'histoire est finie. " Pour Jacques Lesourne, croire que l'année 89 ajouterait à la mort du communisme l'avènement du paradis libéral sur terre aurait été "une formidable erreur de perspective". L'ancien directeur d'Interfutur s'arrête, pour ce qui est de "l'après-communisme", au seuil de la prospective. Pas question, écrit-il dès le début de l'année 1990, dans ce domaine, d'enfermer l'avenir des peuples dans on ne sait quel scénario du futur. La seule nouveauté d'évidence est, selon lui, que les futurs d'hier ne seront pas ceux de demain.

Confronté à l'impossibilité d'enfermer des aspirations populaires de plus en plus fortes - notamment à la paix, à la démocratie et à la survie de l'humanité -, l'Unesco a créé récemment un Office d'analyse et de prévision chargé de coordonner "la préparation du XXIe siècle" (sic). Dépassant la vieille alternance nourrie par le catastrophisme intéressé des uns et l'optimisme sournois des autres, la prospective que développe cette institution mondiale dit se garder de vouloir imposer aux peuples quelque avenir que ce soit. Il n'est plus question, pour préparer leXXIe siècle, que de "prévoir pour prévenir". Faute de devenir, indépendamment de la transformation des rapports sociaux, une force productive "directe", la science agrandit le champ des possibles. Plus question d'appeler à l'action seulement quand l'urgence est là, c'est-à-dire quand il est déjà trop tard. La fin des scénarios qui emprisonnaient le futur va de pair avec la naissance d'un type nouveau de prospective qui inclut l'aléatoire comme l'une de ses dimensions majeures. N'est-ce pas là, d'ailleurs, ce que souhaitaient, fondamentalement, les pionniers évoqués ci-dessus, dans leurs tentatives visant à fonder une prospective " scientifique " ?

C'est dans cet esprit d'anticipation et de renouvellement de la prospective que se sont déjà tenus, sous l'égide de l'Unesco, plusieurs "Dialogues du XXIe siècle", à Paris et à Rio deJaneiro. Ce que l'on peut dire, c'est qu'à quelques centaines de jours de l'heure considérée comme fatidique, il apparaît principalement que rien n'est joué. Si un intérêt grandissant pour les prévisions tendancielles se manifeste dans les opinions publiques, peut-on encore le cataloguer comme la suite de ces grand'peurs millénaristes dont l'historien Georges Duby affirmait dans l'An mil qu'elles sont "au coeur de l'histoire de la condition humaine " et non spécifiques au millénaire. Ne doit-on pas plutôt regarder cette curiosité pour l'avenir comme une tentative de conjurer les peurs contemporaines ressenties face aux menaces de solitude, de misère, et de violence ?

 
Agir, c'est prévenir

A une époque où l'ordre actuel du monde n'est plus conçu comme une fatalité, où l'éloge de la révolte persévérante perce dans bien des domaines, où les mutins apparaissent plus souvent comme des précurseurs et où l'appropriation du futur relève du réalisable dès lors qu'on s'en préoccupe, la prévision de l'avenir ne peut plus se poser en termes de résignation: "Préparons-nous vraiment le XXIe siècle, lorsque nous tolérons l'éducation des femmes ?", demande Federico Mayor, premier responsable de l'Unesco. "Ce qui est à l'ordre du jour, c'est d'élargir le cercle des décideurs et de donner à la visée prospective son sens pluriel." La pensée du futur a besoin d'utopies qui ne blessent pas la mémoire. C'est à cette seule condition qu'elles peuvent encore nourrir l'action. "Refuser l'illusion utopique ne signifie pas qu'il faille renoncer à l'action anticipatrice. " Le philosophe Jean-Joseph Goux a défendu, au cours d'un de ces premiers " Dialogues du XXIe siècle ", l'idée qu'il était grand temps de revisiter les utopies passées afin de favoriser l'émergence de nouvelles utopies qui aident à repenser la conception du futur. Pour cela, l'institution mondiale qu'est l'Unesco a décidé de tourner le dos aux bilans séparés aussi bien qu'aux généralités spéculatives. Sans doute le mouvement le plus profond est-il celui qui induit mondialement le divorce de la production et de l'échange des marchandises d'avec les mouvements de capitaux. Mais ses répercussions sont multiples et suffisamment spécifiques pour mériter chaque fois l'analyse la plus concrète possible. Le sémiologue italien Umberto Eco estime, dans un livre collectif titré Entretiens sur la Fin des temps (1) que "rien ne nous prouve que les gens soient angoissés à l'annonce du troisième millénaire (...) et (même) qu'il y a dans la société une préoccupation particulière à propos de l'an 2000". Certes, une abondante littérature voit d'ores et déjà le jour à propos de cette échéance, mais c'est à chaque fois pour contester le fait qu'un simple problème de calendrier puisse être à l'origine d'un tel remue-ménage. Quatre entretiens, dans cet ouvrage, éclairent ce que sous-tend l'idée d'une "fin des temps".

 
Entretiens sur la fin des temps

Stephen Jay Gould précise, en paléontologue, que la vie sur terre a déjà connu cinq effacements presque complets dont l'un, consécutif à la chute d'un astéroïde sur la Terre, fut suivi de la disparition des dinosaures et de celle de 95% des espèces vivantes. Jean Delumeau, en historien, retrace les rêves millénaristes suscités par l'annonce d'une prochaine apocalypse. Umberto Eco, sémiologue, communique ses craintes sur la prolifération non hiérarchisée des informations. Et Jean-Claude Carrière, se présentant en honnête homme du XXIe siècle, affirme que ce qui s'est réduit, ce n'est pas l'espace mais notre aptitude à le parcourir et que le temps rétréci fait apparaître l'espace plus court.

Sous le titre Millénium - le mot, qui désigne le règne de mille ans promis par la Bible, n'est plus guère usité en français -, Stephen Jay Gould a tenté, de son côté, une Histoire naturelle et artificielle de l'an 2000 (2). Le biologiste américain a passé la plus grande partie de sa vie à démontrer qu'il n'y avait aucune raison "scientifique" pour considérer qu'il aurait, à cette occasion, le privilège de vivre quelque "transition réelle" que ce soit. L'auteur ne fait aucune prédiction sur l'avenir de l'humanité, ni sur celui des individus, ni sur les villes, ni sur les nations, ni sur les galaxies. Il avoue, avec beaucoup d'humour, se limiter, pour ce qui est des prévisions, "à annoncer un considérable afflux de livres sur le millénaire" ! Son travail porte plus sérieusement sur "l'interaction entre l'inflexible réalité et l'incertaine interprétation humaine". S'il lui semble licite de définir le jour par une rotation complète de la planète, le regroupement de jours en ensembles de sept unités, les semaines, résulte de décisions arbitraires propres à certaines civilisations. "Il se peut, écrit encore Stephen Jay Gould, que la vieille idée selon laquelle la numération décimale aboutit à craindre l'échéance de l'an mil puis celle de l'an 2000 ait quelque chose à voir avec nos dix doigts. " Mais cette possibilité n'a aucune universalité... " Si nous avons dix doigts, ce n'est qu'un hasard de l'histoire car les premiers vertébrés terrestres avaient six à huit doigts de chaque côté et la réduction à cinq doigts qui s'est produite par la suite ne peut être considérée comme une évolution inévitable." D'ailleurs, le passage au troisième millénaire a déjà eu lieu. Tout avait été calculé. C'était le 23 octobre 1997 à midi, exactement 6000 ans après l'an 4004. Rien ne s'est passé. Et les prévisions de l'Apocalypse selon St Jean ou de l'archevêque James Ussher en 1650 ont rejoint la longue liste des prophètes ayant échoué. Qui, dans ces conditions, on est enclin à croire qu'en l'an 2000 se déclenche quelque cataclysme que ce soit. Chacun se préoccupe plutôt de réserver sa table pour fêter cette échéance au champagne ou d'adapter son système informatique au chiffre 2, de 2000.

 
L'an 2000, un non-événement ?

Dans leur grande majorité, les hommes de science, les philosophes tiennent pour acquis que l'an 2000 ne changera pas la face du monde. Que cet anniversaire oblige à des bilans et ouvre un champ d'interrogations inédit sur ce qui menace l'avenir de la planète est un de ces paradoxes qui ponctuent l'histoire de la pensée aléatoire qui accompagne depuis leur origine les recherches de causalité. Qu'il s'agisse de Stephen Jay Gould ou d'Umberto Eco, dans leurs entretiens sur "la fin des temps", comment ne pas remarquer que les hommes ne sont jamais parvenus à concevoir que les choses arrivent par hasard, et qu'ils ont dans le même temps une sainte horreur du hasard. C'est pour cela qu'ils ont toujours eu besoin d'inventer des histoires qui expliquent symboliquement ce qui est arrivé. Comme l'écrit encore Stephen Jay Gould, "les êtres humains sont des créatures en quête de structures. (...) Ils ont besoin de découvrir des régularités et de les agencer à l'aide de récits". C'est Giordano Bruno - brûlé en place publique en 1600 pour expier le crime d'avoir mis en question l'une des fables les plus puissantes de l'histoire - qui disait très justement que nos théories sur l'ordre de la nature peuvent fonctionner soit comme des "véhicules", soit comme des chaînes (3).

Nous retenons donc tous notre souffle dans l'attente d'un événement qui n'en sera pas un. Cela alimente la tendance au pessimisme du philosophe Jean Baudrillard: "Ce n'est plus l'avenir qui est devant nous, mais l'impossibilité d'en finir. La prévision, qui est comme la mémoire du futur, s'efface en proportion exacte de la mémoire du passé. Quand tout devient visible, plus rien n'est prévisible." Le philosophe estime qu'au-delà de la fin s'étend le domaine du virtuel, l'horizon d'une réalité programmée dans laquelle "toutes nos fonctions deviennent progressivement inutiles" (4).

Subsiste la question posée par le philosophe Alain Badiou dans son séminaire au Collège international de philosophie: "De quoi le XXe siècle a-t-il été la fin et de quoi est-il le commencement ?" "L'hypothèse qu'il s'agira de vérifier est que, au bord de son achèvement, ce que le siècle demande à la pensée, c'est non pas le renversement du platonisme mais la fondation d'un platonisme des multiplicités; non pas la renonciation politique mais la proposition d'un communisme des singularités; non pas la déconstruction de la métaphysique mais une nouvelle théorie des vérités" (5).

 


1. Jean-Claude Carrière, Jean Delumeau, Umberto Eco, Stephen Jay Gould, Entretiens sur la fin des temps. Editions Fayard.

2. Stephen Jay Gould, Millénium. Histoire naturelle et artificielle de l'an 2000. Editions du Seuil.

3. Entretiens sur la fin des temps, p. 302.

4. Jean Baudrillard, A l'ombre du millénaire ou le suspens de l'an 2000. Collection " L'ombre du zèbre... n'a pas de rayures ", Editions Sens et Tonka. 32 p, 40 F.

5. Alain Badiou, De quoi le XXe siècle a-t-il été la fin, et de quoi le commencement ? Séminaire au Collège international de philosophie.

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