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Futurs en tête
Par Marie-George Buffet* |
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Demander à une ministre de la République de rêver tout haut pour les mille ans à venir est déjà un signe de changement de siècle.
L'utopie a osé livrer combat et a regagné du terrain.
Mais elle s'est transformée.
Devenue plus belle parce que confrontée à la société du concret, elle a gagné en possible.
Se projeter vers l'avenir se fait avec plus d'aisance en prenant appui sur le passé.
Les deux décennies qui mettent un point final à ce siècle auront usé du sport comme d'un effet de loupe grossissante.
Un amplificateur du passage d'une société minée par le culte incontesté de la gagne individuelle aux prix de millions d'exclus pour solde de tout compte; à une société en quête de sens, de valeurs, de solidarité.
Qui, dans l'arrogance sonnante et trébuchante des années quatre-vingt, aurait parié sur une équipe de France de football faisant triompher le droit du sol, sous la conduite d'un homme qui mêle à sa passion les mots "travail", "éducation", "éthique", "respect" ? Qui ?
Le rêve d'un autre sport dans un autre monde est déjà devant nous. C'est le rêve d'un sport qui vaut d'abord pour ce qu'il apporte de plaisir personnel, de sensations de bonheur, d'émotions et d'imaginaire collectif. Un sport enfin libéré du marquage obsédant des marchands du stade, du dopage, de l'autocratie, du chauvinisme, du sexisme. Un sport qui nous dirait à sa manière une autre vie sur une autre planète. Je peux alors rêver, raisonnablement, c'est-à-dire concrètement, des premiers Jeux Olympiques en Afrique dans la foulée de ceux de Paris. D'un cent mètres féminin remporté par une Afghane. D'une finale de Coupe de France de Football gagnée par Vitrolles contre Toulon grâce à un but d'un jeune Français prénommé Karim, et à qui il faudrait rappeler que cela n'aurait jamais été possible à l'époque où ces deux villes... Je revendique aussi, et dès maintenant, le droit de ne pas limiter mes utopies concrètes au périmètre sportif. Alors je rêve de pouvoir présenter un jour, à des jeunes qui auront du mal à le croire, le bêtisier des débats sur le PACS et les étonner en leur disant que la parité, on a commencé à en parler à la fin du précédent siècle. Alors je rêve du prix Nobel de médecine aux découvreurs du vaccin contre le sida. De la Palme d'Or du festival de Cannes à un film palestinien qui aurait pour vedette une actrice israélienne. D'un reportage au journal de 20 heures sur l'Algérie qui aurait du mal à faire face à une fréquentation touristique record. Je rêve de banlieues heureuses et multicolores où des jeunes pourront dire comme atout sur leurs CV: je suis du Clos, des Tilleuls ou d'ailleurs. Je vois des jeunes écoutant avec douceur leur grand-père ou leur grand-mère leur raconter leur temps de chômage, de précarité, puis, en s'assoupissant, chantonner du rap. Je rêve enfin, et par anticipation, de toutes les utopies qui naîtront de ces nouvelles réalités. |
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* Ministre de la Jeunesse et des Sports. |