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Futurs en tête
Par Charles Tordjman* |
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Savons-nous vraiment pourquoi vivre ensemble aujourd'hui ? Et ce qui nous relie, et ce qui nous rassemble, le savons-nous, nous, les frères humains ?
Ce qui nous sépare de nous-mêmes, c'est comme une inadéquation entre soi-même et le cadre de soi-même. Ce qui nous sépare de nous-mêmes, c'est que notre parole intime ne parvient pas vraiment à cadrer avec notre parole publique. Bien sûr, c'est difficile de faire coïncider soi-même avec son cadre. C'est bien pourtant cela, cette coïncidence qui devrait légitimer notre engagement de parole. Le théâtre a cette chance de privilégier dans sa raison d'être cette question du vivre avec soi-même, du vivre ensemble. Le théâtre est un des rares endroits qui permet de rassembler dans un endroit public les vivants qui parlent à d'autres vivants. Lorsqu'il coïncide avec lui-même, le théâtre va ouvrir les trappes fermées du monde. Celles qui refoulent, excluent. Aujourd'hui et demain, notre travail urgent est là. Ouvrir les trappes du monde. C'est peut-être cela parler à d'autres vivants. Une circulation de paroles, d'imaginaires, de colères et d'écoute qui donne à la langue tout le bonheur de savoir qu'elle porte sens vivant. Le théâtre ne peut pas être le modèle du monde, le théâtre ne donnera jamais les réponses aux questions du monde; mais il peut élargir le territoire de questions, et il peut dire, il doit dire aussi la nécessité du partage des questions. Et particulièrement partager avec ceux qu'on a mis hors de la loi commune, comme exclu de nous-mêmes. Ne pas laisser le monde en paix. Dire ce qui nous agite. Dire même la pelote emmêlée qu'on porte au fond de soi. Donner donc priorité au vivant et pas forcément du plus pur. Donner priorité au vivant, c'est donner priorité à ce qui ouvre, ou à ce qui est fermé tant à l'intérieur qu'à l'extérieur, considérer que ce qui fuit, en nous, de nous est la source même de la vie. |
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* Directeur du Théâtre de la Manufacture, Centre dramatique national Nancy-Lorraine. |