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Futurs en tête
Par Axel Kahn* |
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Le tournant du XIXe au XXe siècle était marqué par une confiance pratiquement inébranlable en les bienfaits du Progrès.
Ce Progrès, avec un P majuscule, englobait tous les progrès catégoriels: des connaissances, des techniques, de l'économie...
facteurs de prospérité et d'épanouissement des citoyens.
Ce positivisme scientiste et conquérant a probablement été l'un des facteurs de la rencontre entre des préjugés anciens, ancêtres du déterminisme, de l'héréditarisme et du racisme, et les connaissances nouvelles en biologie: la théorie de l'évolution et les lois génétiques.
C'est ainsi que se sont dessinés les terribles contours idéologiques de l'eugénisme et du racisme qui ont si dramatiquement marqué de leur empreinte la première moitié du siècle.
A l'orée du millénaire prochain, les sentiments du citoyen sont bien différents de ce qu'ils étaient il y a une centaine d'années, tout en étant traversés par de mêmes préjugés et idéologies qui semblent parfois des invariants des sociétés humaines. Deux guerres mondiales technicisées, la bombe atomique et Tchernobyl, le drame de Bhôpal, l'effroyable pollution engendrée par le développement industriel " progressiste " des sociétés de l'Est, l'effet de serre, les scandales du sang contaminé et de l'amiante, et, plus récemment, la vache folle ont mis à mal le principe d'une articulation obligatoire entre le progrès technique et l'épanouissement individuel. De plus, l'augmentation du chômage dans des sociétés de plus en plus automatisées et informatisées renforce sérieusement la circonspection à l'encontre d'une évolution technologique que l'on accuse d'être sa propre finalité, et non plus un moyen d'accès à un bien-être supérieur. De ce fait, la société manifeste aujourd'hui une certaine suspicion, voire un réel désamour envers la science. Positivisme et scientisme font figure d'anachronismes. Et pourtant, dans le même temps, les progrès de l'hygiène et de la médecine ont amené les hommes et les femmes à jouir d'une espérance de vie inégalée et appelée à progresser encore. Le contrôle par les femmes de leur fécondité a contribué puissamment à leur libération, encore inachevée mais probablement irréversible. Pour ce qui les concerne, les biologistes, les médecins et les généticiens disposent aujourd'hui d'outils, ceux du génie génétique, leur ayant permis de faire plus progresser en vingt ans les connaissances sur les mécanismes du vivant que dans l'ensemble des millénaires qui ont précédé. De ces efforts, sont déjà nés de nouveaux médicaments et, plus encore, de réels espoirs d'amélioration du traitement de maladies continuant d'être, aujourd'hui, de redoutables fléaux. En principe, une application raisonnée des méthodes du génie génétique devrait permettre de réaliser de substantiels progrès dans l'amélioration des variétés végétales, facteur de l'approvisionnement en nourriture d'une humanité toujours en expansion, tout en diminuant la pollution due à l'utilisation des produits fertilisants et phytosanitaires. Cependant, nul ne peut ignorer que la génétique présente une particulière susceptibilité à la récupération par les idéologies de la stigmatisation et de l'exclusion. Il en va donc de la responsabilité des biologistes et généticiens, comme en réalité de la société tout entière, de prendre la mesure, tout à la fois, des progrès à espérer et des dévoiements à redouter en ce domaine, afin de se donner réellement les moyens de l'édification d'un efficace système de contrôle démocratique. En son absence, seules les forces du marché, dont les mécanismes propres sont irréductibles à toute normativité morale, imposeront les usages et les abandons, indépendamment de toute référence à la légitimité éthique et sociale de ces entreprises. Cette intervention de la société dans l'usage qui sera fait des nouvelles techniques dérivées de la génétique et des biotechnologies exige que soit améliorée, à tout niveau, la formation des citoyens. En effet, une proportion croissante des choix démocratiques a et aura une importante composante scientifique, ainsi que des implications morales et sociales. Par conséquent, une société dans laquelle la masse des personnes ne pourrait efficacement appréhender les différents niveaux d'un choix qu'on leur demande de faire risquerait d'osciller entre l'abandon aux choix technocratiques ou la paralysie par des réactions émotionnelles et irrationnelles. Enfin, le partage par le public, par tous les pays du monde, de la connaissance et des progrès qu'elle peut alimenter reste un défi essentiel pour les décennies futures. La science et les techniques peuvent constituer un élément d'assujettissement supplémentaire des pays pauvres par les pays industriellement et technologiquement développés; à elles seules, sciences et techniques ne constituent ni une morale, ni la recette magique pour atténuer les inégalités de développement ou pour mettre un terme aux folies humaines que sont les guerres, la violence, la dictature... Tout juste peut-on considérer dans le monde que l'obscurantisme, le fanatisme et l'illettrisme sont plus souvent pourvoyeurs de ces fléaux que la science et les techniques. En résumé, le monde dont je pourrais rêver est celui où la connaissance serait mieux partagée, facteur non seulement d'une poursuite du développement technique, mais aussi d' une amélioration des moyens d'un contrôle démocratique et du partage de celui-ci. Science et Démocratie, Science et Technocratie ou Dictature et Obscurantisme sont trois scénarios possibles pour le futur. C'est de nous que dépend la proportion de chacun qui imprimera sa marque au siècle qui s'annonce. |
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* Médecin généticien, directeur de recherche à l'INSERM, membre du Comité national consultatif d'éthique. |