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Futurs en tête
Par Jean-Paul Abribat* |
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Psychanalyste, je ne pense pas, contrairement à ce qu'on dit et répète, que la psychanalyse soit en rien " dépassée", vers le XXIe siècle.
Ni qu'elle n'ait pas à entrer en "dialogue", en débat, en polémique, voire " en pétard " avec toutes autres approches pratiques du corps, thérapies de la communication (analyse transactionnelle), sexologie, sciences cognitives et neuro-sciences, ethnopsychanalyse...
Freud a d'abord pratiqué l'hypnose et n'a jamais " renié " Sandor Ferenczi, Freud n'a jamais montré " bouche pincée " à l'égard de la biochimie dans le domaine humain !
Mais Freud, et jusque dans la conduite de la cure, avait une liberté que ses épigones ont perdue, soucieux d'ordre, de respectabilité, de ne pas " faire bobo " au patient, ce qui n'est qu'un fantasme du psychanalyste et aboutit toujours au résultat inverse. Cette liberté, pour moi, seul l'enseignement de Lacan (écrits, séminaires et aussi bons mots, gestes et dandysme compris) a su la retrouver, la restaurer, oui la restaurer car il y a une aristocratie de l'esprit, ouverte à tous et à toutes, parfois plus aisément encore qu'à tous... Il a su ou plutôt il aurait su si toujours il n'y avait aussi la " retombée de l'aile", l'inertie qui se nomme appropriation excluante, mise en ordre et en orga, organisation, dogmatisme, du " c'est moi qui l'ai dit et pas toi " et en plus " c'est vrai", culte de la personnalité, politisation et marche au pas des héritiers inamovibles. Ainsi se perdent, c'est-à-dire s'amortissent (Thanatos et Freud disaient " chez l'homme, pas la moindre tendance au progrès") les révolutions. Elles vont au fleuve de l'histoire, ce qui n'est d'ailleurs que justice car " tout ce qui naît mérite de périr", comme, après Anaximandre, Engels a su le redire. S'il existe un jour (pas encore tout à fait aujourd'hui) une école lacanienne, elle sera mobile, tourbillonnante, gaie, car la psychanalyse est gaie science ou elle manque à répondre à la " demande des suppliants ", aux misères de ce temps, aujourd'hui redoublées: le long sanglot des hommes et des femmes exclus, opprimés, exploités, massacrés, torturés, prostitués. Elle ne peut avoir d'autre place: place de liberté, où il s'agit de se tenir en réserve d'endoctriner, de diriger, d'inculquer, de convaincre (con ou pas, disait Lacan). Utopie, dérisoire et naïf espoir, encore ? Non ! nécessité et comme nous l'ont enseigné Marx et Engels: la liberté n'est que la conscience de la nécessité. Par là cette nécessité de répondre à tout ce qui se balbutie comme appel dans la plainte, rejoint, souterrainement, sans aucune déduction mécanique, une autre nécessité, un autre espoir. Notre siècle, qu'on le veuille ou pas, est celui des communismes, de l'aurore des exploités et des opprimés et de leur échec, de leur faillite. Ceci reste à penser (et certainement pas à panser !), c'est-à-dire ceci reste à vivre, jusqu'au bout. C'est seulement ainsi que la porte du millénaire tournera sur ses gonds pour s'ouvrir sur l'avenir imprévisible ! Nous sommes communistes, sans aucun privilège, sans plus aucune lumière qui nous distinguerait (et par là nous séparerait des autres), communistes, c'est-à-dire de plus en plus destinés à nous ouvrir à toutes les autres formes de pensée et de choix, même celles qui nous surprennent, nous choquent, même celles qui nous se mettent le plus "en pétard", non pas pour "aider" mais pour dire. Marx, Engels, Lénine (eh, oui, regardons-y de plus près) n'ont jamais procédé autrement. Seule la liberté, qui n'est qu'un autre nom de l'Eros indéracinable, peut répondre au défi de Malraux, " le XXIe siècle sera spirituel ou ne sera pas ", liberté de vivre, de crier, d'aimer, de jouer, de jouir: la seule mondialisation qui vaille la peine, le poids de la vie elle-même, l'élan des opprimés, des exploités, esclaves, femmes, enfants, partout, toujours, déjà présent, increvable ! Il vaincra; comme n'auront jamais cessé de l'anticiper l'utopie, le rêve et l'art. |
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* Ancien élève ENS-Ulm. Agrégé de philosophie, maître de conférence de sociologie, psychanalyste, membre de l'école lacanienne de psychanalyse. |