|
Futurs en tête
Par Philippe Breton* |
|
|
|
Quelles tendances peut-on discerner, dès aujourd'hui, pour le futur ? Pour le sociologue, ou l'anthropologue, qui s'interroge sur la nature et l'évolution du lien social, c'est-à-dire ce qui fait que les hommes peuvent vivre en société, l'avenir apparaît très contrasté.
De nombreux signes s'accumulent aujourd'hui, dessinant une tendance lourde.
Ils désignent un futur où pourrait bien dominer ce que l'on appelera ici la " grande séparation ".
La difficulté à mettre en oeuvre des mouvements collectifs, la dévalorisation de la notion d' " intérêt général ", le repli sur soi, l'apologie du corps, de la santé et de l'hédonisme, la crise de confiance dans les vertus du débat politique et social, se conjuguent avec un attrait croissant pour ce qui, dans des techniques comme Internet, nous dispense désormais d'être ensemble tout en ayant l'illusion de communiquer en permanence.
Tout se passe comme s'il y avait convergence des tendances les plus désynchronisantes de l'individualisme et des discours les plus utopiques sur la communication sans corps, sans présence, sans engagement et sans frontière, bref virtuelle et purement informationnelle. Cette convergence a un soubassement politique: l'alliance objective qui se noue sous nos yeux entre l'idéologie libérale et les tendances libertaires qui agitent en profondeur, de façon moins visible, nos sociétés tout au long du XXe siècle. Cette convergence porte un modèle de lien social dans lequel les individus vivraient désormais seuls, enfin débarrassés des contraintes du vivre ensemble, tout en pouvant rester en contact en permanence, de façon envahissante, grâce aux nouvelles technologies. " Tout faire depuis chez soi ! " Voilà l'idéal de demain, qui, hélas, semble renvoyer à une tendance lourde, déjà acceptée par une partie de l'opinion. Il y a bien aujourd'hui, un " désir de séparation " qui agite une société où, c'est vrai, il est de plus en plus difficile d'être et de vivre ensemble. Les nouvelles pathologies mentales qui se dessinent dès aujourd'hui renvoient elles aussi à cette séparation qui laisse de nombreuses personnes, sans ressort social et sans projet pour leur vie, privées de tout goût pour la lutte, s'enfoncer dans la dépression, épidémie probable du troisième millénaire. L'individualisme, sous sa forme démocratique, a pourtant constitué un progrès historique en libérant les potentialités de l'individu. Mais il était toujours associé à une conscience civique, à un désir de plus de démocratie, qui semble faire de plus en plus défaut aujourd'hui. Les techniques, qui ne sont que des outils, ont également constitué un facteur de progrès et de libération des hommes vis à vis des contraintes de la nature. Le problème aujourd'hui tient dans la conjugaison entre les dérives libérales de l'individualisme et l'accaparement des nouvelles technologies par une idéologie libertaire qui fait de la suppression de l'Etat et de la " chose publique " un but ultime. Si nous n'y prenons pas garde, cette convergence aboutira demain à cette caricature d'individu qui n'a plus que le marché en guise de lien social et que les technologies comme support de la communication. La " grande séparation ", au-delà des drames humains qu'elle provoque, conduirait, si la tendance ne s'inversait pas à l'aube du troisième millénaire, à éradiquer de notre vie sociale ce qui avait été le ferment du progrès démocratique: le politique, c'est-à-dire ce que nous avions inventé de mieux pour être ensemble tout en restant individuellement libre. |
|
* Chercheur en communication. |