Regards Janvier 1999 - L'Evénement

Futurs en tête
La fin du monde n'aura pas lieu

Par Umberto Eco*


Je propose de parler non de la fin du monde, et du fait que ce spectacle n'aura pas lieu, mais plutôt de certains phénomènes que la seule logique du hasard pourrait produire dans les siècles prochains - peut-être avant 2100.

 
1. Fin de l'Europe des Etats nationaux.

L'Etat national est une invention somme toute récente (quelques siècles pour la France ou l'Espagne, un et demi pour l'Italie et l'Allemagne). Les moins solides parmi les Etats européens sont déjà en train de s'effondrer. Dans l'univers télématique qui se met en place, deux villes, aussi éloignées fussent-elles l'une de l'autre, sont en contact immédiat: c'est ainsi que se mettront en place aux quatre coins de l'Europe des échanges permanents, commerciaux et culturels, ainsi que des réseaux de villes associées, tandis que l'union représentée par un Etat national perdra progressivement de sa force.

 
2. Cause et conséquence de cette évolution: dans le même temps, fin de l'Europe blanche.

L'Europe sera un continent " coloré ". Or, s'ils sont tous deux " colorés ", pourquoi un citoyen de Barcelone devrait-il se considérer comme appartenant à une famille nationale différente de celle d'un citoyen de Berlin ? Lorsque je dis " coloré ", je ne pense pas (ou pas seulement) à la couleur de la peau: il y aura peut-être aussi des religions " colorées ". Pourquoi pas un christianisme sunnite, un avicennisme anglican, un soufisme bouddhiste ?

 
3. Fin de l'expérience de la fraternité.

Pour faire face à la croissance de la population du globe, on sera obligé de prendre des mesures à la mode chinoise: pas plus d'un enfant par famille. Les notions telles que frère et soeur s'enfouiront dans la mémoire, un peu à la manière de la fée ou de l'ogre des contes de notre enfance. Sans parler de la figure de la nourrice - quel enfant actuel a rencontré une nourrice ? Naturellement, la fraternité survivra en tant que métaphore, mais il sera difficile d'expliquer à un enfant ce que signifie aimer une soeur ou un frère.

 
4. Fin de la démocratie représentative.

Pour gouverner chaque grand " territoire global " sera élu un chef choisi pour ses qualités médiatiques; des groupes très puissants soutiendront un candidat qui aura exactement les mêmes qualités et le même programme politique que le candidat adverse; le choix des citoyens (motivé par les exigences liées à la société du spectacle et non par un choix politique) devenant ainsi une formalité qui ne décide de rien (petit soupçon: nous y sommes déjà).

 
5. Fin de l'éthique.

Toute doctrine morale consiste à proposer un modèle de comportement que l'on doit s'efforcer d'imiter. Si l'imitation ne coûtait pas d'effort, il n'y aurait pas de doctrine morale. D'où la fonction "modélisante" du saint, du sage, du gourou, du héros... Or, la télévision, de plus en plus, propose en modèle la personne absolument normale, telle que lui ressembler ne demande aucun effort pour devenir comme elle. Le cas de Lady Diana est exemplaire à cet égard. L'objectif, aujourd'hui, est de mettre en scène sa propre normalité dans l'univers médiatique. Ainsi le succès éthique (le Bien) n'aura bientôt plus de lien avec la quête de la vertu, mais avec le combat pour la visibilité. Récemment, un test réalisé parmi un groupe de jeunes filles italiennes qui se présentaient pour le concours de Miss Italie a révélé qu'un nombre appréciable d'entre elles considérait Monica Lewinsky comme un modèle positif parce qu'elle a été capable de se rendre médiatiquement aussi visible qu'un président des Etats-Unis.

Je ne suis pas Nostradamus et je ne garantis pas que ces perspectives se réaliseront au cours du prochain millénaire. Mais, puisque la capacité de relever les défis du hasard fait partie des vertus laïques, pourquoi, au lieu de nous interroger sur la fin des temps, ne commençons-nous pas à nous préparer aux échéances possibles du troisième millénaire ?

Extraits de Umberto Eco, Entretiens sur la fin des temps, Editions Fayard, 1998.

 


* Ecrivain.

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