Regards Janvier 1999 - L'Evénement

Futurs en tête
Il reste des espaces à découvrir

Par Jean-Claude Oliva


Entretien avec Claudie André-Deshays*

Claudie André-Deshays s'entraîne à la Cité des étoiles pour le dernier vol à bord de la station Mir, mission dont le départ est prévu pour le 22 février. Elle est la doublure de Jean-Pierre Haigneré, autre astronaute français. Il s'agit d'un vol de longue durée, trois à six mois. Le clou du voyage sera une sortie extra-véhiculaire pour un programme scientifique. " C'est un grand moment pour un cosmonaute quand il ouvre l'écoutille de la station et qu'il regarde le cosmos et la Terre en vision directe et pas à travers le hublot de la station, un moment que chacun attend avec impatience...

" Dans le domaine de l'espace et du vol habité, la grande perspective est la station spatiale internationale (ISS). C'est la première fois qu'un tel projet voit le jour dans le cadre d'une coopération internationale. Ces dernières années, nous avons appris à travailler ensemble. Il a fallu ouvrir les dossiers, les ateliers, les bureaux d'études... Il a fallu harmoniser la façon de travailler avec les hommes et pas seulement la technique. La Cité des étoiles, très soviétique il y a six ans quand j'y suis arrivée, devient de plus en plus un centre international où se croisent Européens, Japonais, Américains et Russes. Cela veut dire se mettre à une culture très différente de la sienne. Tout le monde a fait les efforts, non pour parvenir à une culture commune, mais pour se plier aux règles d'une autre culture, les accepter, vivre avec. Chacun est maintenant capable de comprendre comment l'autre fonctionne. C'est un chemin de dialogue qui rend les échanges plus fructueux. Ce travail en coopération internationale, déjà très fort, va en s'intensifiant.

Maintenant sont mis en place des groupes de travail communs: aucune décision n'est prise sans l'accord des autres parties. Pour les différentes étapes de la construction de l'ISS, pour l'équipement en matériel scientifique, pour son exploitation, son utilisation, tout est décidé par des groupes de travail internationaux. Je ne crois pas que l'on en soit arrivé à une démarche de coopération aussi poussée dans l'industrie nucléaire ou dans le suivi écologique de la planète. L'espace, avec le vol habité, fournit un très bel exemple de compréhension mutuelle pour s'attaquer aux problèmes à résoudre pour le siècle à venir. Cet effort de tolérance, de compréhension s'est effectué au fur et à mesure des travaux réalisés en commun. Dès qu'il y a quelque chose en commun, il faut obligatoirement échanger et dialoguer.

Cela donne déjà des changements de conception. Par exemple, quand deux objets spatiaux s'arriment, l'un est mâle, l'autre est femelle; à l'époque de l'affrontement des deux blocs, lors du premier amarrage entre un vaisseau américain et un vaisseau russe, Soyouz-Apollo, s'était posé la question: qui est le mâle, qui est la femelle ? Actuellement cette question est résolue différemment; on a un noeud d'amarrage plus androgyne, aucun des deux n'a la dénomination mâle ou femelle ! On est arrivé à un compromis pour l'objectif qu'on s'était fixé: arrimer deux systèmes sans considérer que l'un était prépondérant par rapport à l'autre.

Maintenant je souhaite qu'on fasse la démonstration du succès de la station internationale qui est au tout début de sa construction. Face à ces détracteurs, je souhaite qu'elle montre que la présence de l'Homme dans l'espace, au-delà de l'espace proche de la Terre, est absolument nécessaire. Pour le progrès de la science, pour le progrès de la technique et surtout celui de l'humanité. Les contacts après mon vol, les conférences, les courriers m'ont convaincue de l'existence de toute une population de jeunes qui ont besoin d'une motivation pour aller de l'avant, de grands projets devant eux pour s'impliquer, se diriger dans la vie. Le monde est certes confronté à des difficultés, mais il reste des " espaces " à découvrir, des explorations à mener, en complémentarité entre le robot et l'être humain mais où celui-ci obligatoirement sera présent.

On a besoin que l'Homme réalise des choses fortes et belles. L'espace est un très beau modèle dans ce sens. On arrive à motiver des jeunes vers des carrières techniques et scientifiques. Des jeunes me demandent bien sûr comment devenir astronaute. Mais pas seulement. " Vous nous faites rêvez avec les planètes, la conquête d'un monde nouveau, essayer de mieux comprendre d'où est venu la vie, comment elle a pu se distribuer dans l'univers, me disent-ils. Cela nous donne envie de mieux travailler à l'école, d'entreprendre des carrières scientifiques pour construire un robot, une sonde qui permettront de répondre à ces questions. " Si l'on peut donner cet éclat, cet élan à la jeune génération, il faut en profiter. Il faut continuer à allumer cette lueur de curiosité dans le regard des jeunes pour leur dire oui, il y a des choses à faire, à découvrir, et c'est vous qui allez les faire !

On a ouvert un peu le chemin et on compte sur vous pour continuer à nous pousser en avant, pour que l'être humain soit responsable de son avenir, ne se laisse pas dominer par les circonstances écologiques, financières ou politiques. Cet avenir positif repose entre vos mains. Le monde actuel a besoin de cet élan face à la démotivation, à la tristesse régnantes. Un monde virtuel ne peut remplacer la présence de l'Homme dans telle ou telle activité. Ce n'est pas de belles images dans un monde virtuel qui donneront envie d'aller plus loin. Il faut pouvoir s'identifier à un modèle d'individu pour aller de l'avant. Si on est privilégié pour l'accomplissement de certaines expériences, il faut s'en servir pour donner aux autres aussi l'envie de se dépasser. Nous, qui sommes des gens comme tout le monde au départ, avons eu accès au bout du compte à des expériences extraordinaires mais avec difficulté.

 


* Première Française dans l'espace.

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