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Musique
Par Evelyne Pieiller |
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Drôle d'histoire au fond, le rock.
Le rock'n roll, la pop, le punk, peu importe le détail, ce qu'on appelle, pour faire bref, le rock.
C'était la musique des " jeunes ", des ados, de ceux qui n'ont pas encore de " responsabilités ", comme disent les grands, et qui profitaient de ce temps fastueux où on prend la vie au sérieux, et même au tragique, pour sautiller comme de petits kangourous sur une musique de sauvages, et déclarer qu'il fallait changer le monde. Mais, bizarrement, si les rockers ont vieilli, ils ne se sont pas assagis, et ils ont beau être quinquagénaires, ils ne se sentent portés ni sur les charmes douteux de la préretraite, ni sur les séductions de la résignation. Oui, drôle d'histoire. Les jeunes gens d'aujourd'hui s'épanouissent dans le message, ou dans le recyclage, mais il est peu question de changer le monde, seulement, parfois de l'améliorer. Signe des temps ? Sûrement. Ça n'empêche pas le duo de NTM de faire un travail souvent extrêmement prenant, étonnamment noir, et assez obsédant; ou Stomy Bugsy de décliner son identité, réelle ou fantasmée, peu importe, d'une façon élégante, rigolarde, et charmeuse. Entre autres. Mais dans l'ensemble hip hop, il s'agit avant tout de dénoncer la misère des banlieues, l'injustice du racisme, et l'absence d'horizon, sur fond de "sampling", donc de recyclage de fragments retravaillés, en bref de pratiquer l'agit-prop, pour "sensibiliser": de la chanson "citoyenne", pour reprendre un terme à la mode, mélancolique, fâchée ou ludique, qui rêve davantage de dignité que de la jubilation d'exister. (Un mot au lecteur énervé qui a très attentivement écouté NTM, ou qui raffole de " Motivé ": bien sûr qu'il faudrait nuancer. Mais l'idée, ici, est d'apprécier les grands courants, les dominantes. Et même si les chants révolutionnaires de Motivé sont entièrement shocking-réjouissants, même s'il y a de la radicalité brute chez NTM, dans l'ensemble on trouve surtout des dénonciations d'une situation brutale, plus qu'une aspiration à une vie bouleversante. Ce qui se traduit également dans la musique, qui bricole ce qui existe, plus qu'elle n'invente du nouveau).
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Rap, techno, rock, les détours d'une coexistence
La techno, elle, occupe un territoire complètement différent. Si le rap et ses cousins ont permis à ceux qui n'avaient pas la parole de la prendre, tout en affirmant une identité orgueilleusement revendiquée en marge de la culture officielle, la techno cherche si bien l'officialisation qu'elle se fait parrainer, et reconnaître comme un "art" contemporain, et que les D. J., responsables des montages musicaux, sont désormais labélisés auteurs. Or, la techno, la dance, la house-music, etc., n'ont, elles, aucun message: elles sont des embrayeurs de plaisir, des supports à la fête, des ambiances qui permettent de " s'éclater ". Ce qui n'est pas tout à fait sans rappeler l'époque " disco ", le corps en transe et la tête vidée des soucis de la semaine. Les mots en sont que rythme, la musique naît de l'organisation de citations bidouillées de l'immense répertoire de séquences sonores dont nous disposons aujourd'hui, l'invention est dans le choix, le montage, la mise sous tension. Et le rock, dans tout ça ? Imperturbable, il persévère. La chanson " rive gauche ", comme la chanson " de charme " avaient souffert de l'irruption du twist. Le rock coexiste avec le rap et la techno. Il peut même utiliser le rap (Prince) ou la techno (Bowie): quoi qu'il en semble, ni le rap ni la techno ne sont tout à fait nouveaux, ni étrangers aux grands courants qui ont fait le rock. Mais surtout, le rock a son public. Vieillissant ? Oui, partiellement. C'est un peu plus compliqué. A se demander s'il n'y aurait pas une nostalgie des rêves rock...
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Gouaille, brio et panache, de la vie qui se réveille
Parce que, par exemple, Manset, Arno, Thiéfaine, non seulement sont toujours là, mais jouissent d'un succès épatant. Hubert-Félix, le Jurassien, replié sur ses terres, qui passe rarement à la radio, quasi jamais à la télé, affiche complet à ses concerts, mystère... Manset, l'ermite, dont les entretiens sont si rares qu'ils font événement, et dont les chansons ne passent jamais sur les ondes, parce qu'elles sont bien trop longues, vend ses albums comme une star... Et Arno, le merveilleux, bafouillant, bégayant, insolent Arno, a enfin conquis un public à sa mesure. Les quinquas sont flamboyants. Et ils n'ont renoncé à rien. Hubert-Félix fête ses vingt ans de carrière " officielle " - officielle, parce qu'il a évidemment commencé avant - par un album-anthologie, et par des concerts, dont un à Bercy, illico complet, tant et si bien qu'il en refera un autre petit en mars. Hubert-Félix est un bouffon lyrique, un romantico-cynique aux blagues de potache doué, qui a toujours su saisir l'air du temps en petites phrases saisissantes: de "tout corps branché sur le secteur est appelé à s'émouvoir" à "Soleil cherche futur" en passant par "Dernières balises avant mutations", ses chroniques "bluesymentales" naissent de l'intimité pour articuler un malaise plus général, avec une ironie rigolarde, cassée, et joueuse. Thiéfaine a mauvais esprit (" c'est pas parce qu'on aime pas les gens qu'on doit aimer les chiens "), une audace têtue à dire ce qui (le) coince et une vitalité dans la mise en boîte sophistiquée qui en font un héros de nos âges dépressifs. Or, Thiéfaine a un public juvénile, où se mêlent ses vieux admirateurs. Sa gouaille, son brio, son panache, portés par un rock bien carré et une voix qui scande sarcastiquement donnent à son goût anar de la dérision et à sa colère moqueuse devant les idioties du monde un élan joyeux, une vigoureuse santé, qui transforment la mise en pièces en désir que ça... déménage. Et c'est peut-être ça, le rock: de la vie qui se réveille, et qui réclame qu'on soit magnifique. Arno, c'est un autre monde, entre punk et blues, Arno, c'est une voix incroyable, cassée, rauque, de travers, splendide d'émotion " deans ", lyrisme retenu, et qui crée à elle toute seule une scène, qui nous met à elle toute seule dans la confidence dandy, provo, insolente, d'un homme qui marche sur un fil et se demande si au prochain pas il ne va pas tomber, Arno le Flamand d'Ostende, un peu anglais, un peu russe, attaque le français comme une langue qu'il réinvente et l'anglais comme une langue intérieure, il martèle, il arrache, il embrouille, c'est le chant du désordre qui trouve paradoxalement son harmonie en se mettant à l'unisson de ce qui vibre d'électricité dans les rêves, sans sentimentalité, sans chercher la séduction: âpre, crissant, nécessaire, porté par une section rythmique impitoyable, il chante ce luxe indispensable que sont les contradictions, et les bêtises, et la bagarre pour non pas survivre, mais vivre, surtout quand on ne sait pas comment s'y prendre. Arno, c'est pas propre, c'est pas correct, c'est pas "tendance", Arno, c'est déglingué, c'est insolent, c'est le chant bouleversant, hénaurme, de ceux qui ne comprennent vraiment pas pourquoi il faut " s'adapter ". Quant à Manset... c'est un cas. Jamais de scène, un minimum de promo, et une voix unique, bizarre, incantatoire, improbable, sur des musiques de transe lente, en boucle, hypnotiques, extraordinairement travaillées et d'apparence toutes simples, pour des chants prenants comme des prières, où se dit la folie du monde, et le désir d'une paix intérieure impossible.
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La musique des adultes turbulents, insoumis et inquiets
Manset, qui a longtemps vécu à Saint-Denis (tiens, comme NTM) dit la misère et les vies fracassées, et le chemin vers des îles lumineuses, et la dérision des compromissions, et les fêlures de ceux qui ont connu la brûlure de l'idéal, et ne veulent pas l'oublier. Manset, c'est lent, décalé, inefficace, et c'est une splendeur-rock; qui donne, étincelant, poignant, le goût de rendre la terre habitable, le besoin de ne pas se satisfaire de ce qui est, l'envie que le désir - d'aimer, de faire, de susciter, de repousser les frontières, le désir, quoi - circule et resplendisse, nourri par la douleur de ce qui est. Rock. On a cru que c'était la musique de la jeunesse turbulente. C'est aujourd'hui la musique des adultes turbulents; et insoumis; et inquiets; et qui ne veulent pas renoncer à l'inquiétude, et à ce qui brille en elle d'horizons. Ce fut une génération chanceuse, qui eut le bonheur de ne pas avoir à se battre contre l'absence d'espérance. C'est sa responsabilité de continuer ainsi à faire entendre ses contradictions, et ses aspirations. |
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Hubert-Félix Thiéfaine, Thiéfaine, 78-98, Sony. Manset, Jadis et naguère, EMI,. Arno, Charles and the White trash, european blues connection, Dela.
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