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Etude
Par Muriel Steinmetz |
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En cette fin de deuxième millénaire, les enfants continuent d'être exploités, violés, maltraités.
Une volumineuse histoire leur est consacrée qui permet de saisir leur statut, de l'Antiquité à nos jours.
Dès les premières pages de l'Histoire de l'enfance en Occident (en deux tomes) d'Egle Becchi et Dominique Julia, le ton est ainsi donné: " l'Histoire de l'enfance ne saurait être une histoire de progrès. " Il est à cela deux raisons, l'une théorique et l'autre de simple observation. L'enfant n'est pas un être doux, victime et bourreau impossible. Les deux assassins de Liverpool, en février 1993, n'avaient-ils pas dix ans ? Quant aux études sur l'enfance, Ariès en tête (l'Enfant et la vie familiale sous l'Ancien Régime), ne sont-elles pas tributaires de l'époque de leur composition ? Ne convient-il pas, du coup, de revisiter les archives d'un oeil neuf, à l'aune de notre présent ?
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Aujourd'hui, effritement des rites de passage à l'adolescence...
De nouveaux champs d'investigation, comme l'histoire de l'éducation - en essor -, celle de la pensée médicale, celle de la famille, permettent en effet d'exploiter des éléments jusqu'alors ensevelis. C'est pourquoi Ariès et son obsession de dater l'origine du sentiment de l'enfance (encore absent, selon lui, au Moyen Age) doit être, selon les auteurs, revu avec prudence, malgré le respect dû à ce pionnier, compte tenu de nouvelles sources mises au jour. L'un des grands mérites de l'Histoire de l'enfance en Occident est d'exploiter des disciplines peu didactiques, dans le but de mieux cibler le sujet. Les auteurs se sont notamment penchés sur la représentation de l'enfance dans l'art, aussi bien que sur les jouets. D'emblée, cette somme passionne, en tant qu'elle interroge aussi le moment où nous sommes. Si, dès la Grèce la plus antique et jusqu'à la toute fin du XIXe siècle, l'enfant est inclus dans une série de rites de passages - contrainte éducative, rites initiatiques à Athènes, majorité juridique (inventée par les Romains), première communion, etc. - de tels seuils sont aujourd'hui brouillés, la sortie de l'adolescence n'ouvrant plus automatiquement à la vie d'adulte, la fin des études ne correspondant pas forcément au départ du foyer familial ou à l'accès à un emploi stable. Dès lors, la césure entre enfance et adolescence, jadis si forte, est beaucoup moins marquée. Autre facteur de complexité: l'hypermédicalisation de la procréation, qui relègue le désir d'enfant loin derrière le contrôle de sa " fabrication ". L'enfant devient un produit, voire un cliché échographique, le corps de la femme un objet public et la naissance un acte médicalement assisté. Enfin, autre modification de taille: la cellule familiale, aujourd'hui éclatée, conduit à privilégier la figure du beau-parent, laquelle complique le rapport à l'autorité, légitime ou pas. Bref, l'enfance est ici traitée comme un problème, dans l'énoncé duquel se donne à lire la spécificité de chaque époque; vue d'ensemble, souci de particularité et changements d'échelle dans l'analyse étant conviés à l'unisson.
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Dans la Rome antique, pas de deuil d'un enfant de moins de trois ans...
Le petit d'homme est simple esquisse d'être humain en Grèce, dûment châtié par un maître, assimilé à un animal et à la femme par Aristote. Dans la Rome antique, il est jusqu'à sept ans " infans " (celui qui ne parle pas), à l'âge où poussent ses dents définitives, indispensables, selon les Anciens, à l'élocution et on le compare - durant ce laps de temps - " à un corbeau ou à un perroquet, lesquels savent des mots mais ne savent pas les mettre en place ". Au Moyen Age, du fait d'une attention plus soutenue, l'enfant se voit doté d'une nature ambiguë, laquelle balance entre le bien et le mal puisqu'il est à la fois " puer " (pur, en latin, selon une éthymologie approximative) et avide, jaloux, indocile, voleur, menteur. Ainsi s'offre-t-il en modèle à la spiritualité chrétienne, non sans susciter la méfiance. L'éducation l'inscrit alors dans une théorie de l'homme fait, le guide vers l'abandon de l'enfance et l'on ne souffre de lui nulle initiative. Toutefois, dans l'iconographie, l'enfant n'est déjà plus un adulte miniature. Il possède ses caractéristiques propres, qu'une pédiatrie naissante observe avec attention. Durant la Renaissance, il est envisagé comme un être perfectible, doté d'un vrai petit caractère, si bien que les projets éducatifs sont pour lui taillés sur mesure. Du moins dans le meilleur des cas. Car l'enfance est aussi inscrite dans le champ social. On y échappe peu. L'analyse de la condition des " enfants sans enfance ", errant dans les rues, tôt abandonnés au tambour de l'hospice par des parents trop pauvres, dès sept ans travaillant, contrebalance furieusement ces nouveaux signes d'investissement affectif et économique en un temps, le XVe siècle, où croît l'importance du travail individuel ou par petits groupes.
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A l'époque moderne, on soumet l'enfant à la catéchisation de masse
Les infanticides sont fréquents. Ce délit est nommé " oppressio infantium", ce qui signifie l'étouffement. Déjà la Grèce, sur décision du géniteur, se débarrassait des indésirables, filles en tête, tandis que, dans la Rome antique, pour de semblables raisons, porter le deuil d'un enfant de moins de trois ans n'avait aucun sens. Au début de la Renaissance, la charité s'organise toutefois pour leur venir en aide, par le truchement d'institutions religieuses, qui accueillent aussi les " oblats ". Dès l'époque moderne, les enfants seront soumis à une catéchisation de masse. Ils en deviennent la cible privilégiée, car malléable à loisir et l'on tente de faire d'eux, très jeunes, des individus chrétiens pour la vie. Le catéchisme infiltre les manuels scolaires et l'on apprend à lire en assimilant la doctrine. En cette période troublée, où perdure la chasse aux sorcières, l'enfant tient aussi un rôle effarant pour un drôle de drame, puisqu'il peut témoigner comme un adulte et comme lui être puni de mort. Enfant-sorcier. Le voici du coup doté d'une véritable identité juridique. Quant au XVIIe siècle, l'Histoire de l'enfance en Occident s'attache aux bribes d'enfance populaire, les autres, bourgeoises et aristocratiques, ayant évidemment laissé des traces infiniment plus riches. C'est l'un des grands mérites de l'ouvrage que d'évoquer les foules d'enfants jetés sur les routes par la disette et les crises économiques à répétition, tandis que, dans le même temps, administration et religion tendent à les emprisonner. Mais cela s'accompagne de campagnes de scolarisation pour les petits indigents, surveillés et punis à l'hôpital, où l'on ne fait pas alors que soigner.
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Au siècle des Lumières, il suscite des débats philosophiques...
La discipline de fer qui règne en ces lieux (comme " utile à l'ordre public ") véritable orthopédie du corps et de l'esprit, aura une postérité contradictoire. Le projet de Jean-Baptiste de la Salle constitue une sorte de révolution, car il exige l'apprentissage de la lecture dans la langue maternelle, au détriment du latin. Sa réussite drainera les élèves d'autres couches sociales, moins attirés par la gratuité que par la qualité de l'enseignement. Dans les classes dominantes, les pratiques contraceptives naissantes iront désormais de pair avec l'investissement affectif et scolaire. Certes, on aime les enfants, pas au point d'en faire à la chaîne. Les bibliothèques pour enfants apparaissent au XVIIIe siècle et les conseils d'un Rousseau dans son Emile les escortent à plus d'un chef. Avant d'être envoyé à l'école, le rejeton de parents privilégiés aura un précepteur à domicile. Le souci d'une bonne éducation et l'exigence affichée d'une modernisation de l'enseignement sont autant de signes des temps. Par ailleurs, se déchaînent les débats philosophiques autour de la figure de Victor, l'enfant sauvage découvert dans l'Aveyron. N'est-on pas en présence de l'homme de la nature ?
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Au XIXe siècle, on commence à s'occuper des enfants handicapés
Le débat porte alors sur l'éducabilité de l'homme, puisque l'éducation devient la panacée du siècle. Au XIXe siècle, le thème prend de l'ampleur, puisque cette époque constitue un moment clé dans l'histoire de ceux que l'usage international rassemble sous la dénomination " d'enfants handicapés " et que l'on appelait auparavant " anormaux " (terme issu des concours hippiques !). Un champ singulier se dessine, dans lequel l'enfant trouve encore un nouveau statut. En un mot comme en cent, cette Histoire de l'enfance en Occident, par la qualité de l'érudition mise en jeu, la multiplicité des pistes ouvertes et la profondeur de la réflexion qu'elle suscite, s'avance sous l'espèce d'une étude littéralement bouleversante, au fil de laquelle il apparaît que l'éducation est enfin devenue, sans conteste, le point crucial qui permet à chaque humain en devenir de structurer sa personnalité. |
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Histoire de l'enfance en Occident, sous la direction d'Egle Becchi et Dominique Julia, en deux tomes (" De l'Antiquité au XVIIe siècle " et " du XVIIIe siècle à nos jours "), respectivement 475 et 515 pages, 170 F chacun. Editions du Seuil. |