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Architecture
Par Marie Marques |
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Entretien avec Jean-Louis Cohen* Voir aussi Les Entretiens du Patrimoine |
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En avril 1998, Jean-Louis Cohen remettait à Catherine Trautmann le rapport qu'elle lui avait demandé sur la création d'une Cité de l'architecture et du patrimoine au Palais de Chaillot, à Paris.
Il évoque les problèmes de mise en oeuvre de ce projet qui devrait aboutir en 2001.
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Voilà un peu plus d'un an que Catherine Trautmann vous a confié la création de la Cité de l'architecture et du patrimoine.
Il semblerait qu'il y ait controverse sur votre nomination (1) ?
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Jean-Louis Cohen : Je suis effectivement mis en cause par une très faible fraction du monde des architectes, qui ont signé cet été une pétition demandant plus de place pour la création contemporaine dans le projet.
Ce texte a été relayé par la presse, alors que les multiples soutiens que le projet de Chaillot a recueillis, et qui n'ont pas pris cette forme pressante, ne l'ont pas été.
Autre épisode, au printemps dernier, le Monde a qualifié l'entreprise de " boulimique ", alors que je venais juste de perdre vingt kilos ! Mais, peut-être, le journaliste voulait-il dire que le projet de la Cité de l'architecture présentait une ambition dévorante, qu'il ratissait large et qu'il tendait à avaler une série d'institutions ? En ce qui me concerne, j'ai préféré voir dans cette remarque une reconnaissance critique du fait qu'il s'agissait d'une opération avec des perspectives larges.
Sans doute, cette ampleur et l'articulation inévitable - et souhaitable - de l'architecture et du patrimoine suscitent-elles l'hostilité de ceux qui préféreraient que la " promotion " de l'architecture reste plus confidentielle ? Cela dit, les préoccupations des signataires de la pétition me paraissent être complètement légitimes.
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Au-delà de son caractère anecdotique, cette controverse ne met-elle pas en exergue une fracture, entre ceux qui protègent la ville et ceux qui la développent ?
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J.-L.
C.
: On touche ici la problématique générale du projet de la Cité de l'architecture et du patrimoine qui est de rapprocher des groupes, des équipes opérant en vase clos.
Il y a dans ce pays des milieux professionnels et culturels qui s'ignorent et se jalousent.
Les lignes de fractures séparent en l'occurrence à la fois les " tendances " propres à l'architecture, profession historiquement divisée et rebelle à toute forme d'auto-organisation durable; elles séparent aussi les projeteurs des enseignants et des chercheurs, le monde de l'entreprise et celui de la formation; en dépit de l'organisation remarquable de centres d'architecture comme Arc-en-Rêve à Bordeaux, ou plus modestement, de " Maisons de l'architecture ", comme celle de Rhône-Alpes, il y a également un fossé entre les institutions parisiennes et les régions.
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La Cité de l'architecture et du patrimoine, placée sous la houlette de la DAPA (2) semble être la tête de pont de cette direction du ministère de la Culture ?
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J.-L.
C.
: L'idée est de fabriquer un lieu où l'on puisse se parler et montrer ce qu'on fait.
Aujourd'hui, tout le monde travaille dans son coin, refuse de regarder l'autre, jusque dans les écoles d'architecture.
S'il y a une pulsion " boulimique " dans ce projet, elle est de dévorer ces conditionnements pour créer des raccourcis entre milieux isolés.
Un problème que je peux citer à titre d'exemple est celui de l'opacité historique des relations entre le monde de la recherche et celui des décideurs en matière de ville.
On fait mine aujourd'hui de découvrir les dégâts causés par la politique des grands ensembles, mais il suffisait de lire à l'époque les enquêtes sociologiques de la première moitié des années 1960.
Tout avait été vu et décrit par Paul-Henry Chombard de Lauwe ou Henri Coing.
Leur message n'a pas été entendu car perçu comme dissident par les forces politiques et les groupes de techniciens.
Aujourd'hui encore, les activités de recherche publique, pourtant stimulantes et provocatrices, restent ignorées de beaucoup de ceux qui décident.
Pas tous, heureusement, et des cercles où circulent idées et hypothèses alternatives existent.
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Finalement, votre projet n'est pas si éloigné de celui qui a présidé à la création de Beaubourg, tout au moins dans l'idée de regrouper dans un seul lieu les différents aspects d'un même domaine ?
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J.-L.
C.
: L'échelle du projet est différente.
En matière de budget de fonctionnement, de personnel et de collections, le Centre Georges-Pompidou est entre 8 et 10 fois plus important que ce que sera le Centre de Chaillot.
Ce n'est pas un nouveau Beaubourg même si l'enveloppe spatiale du Palais de Chaillot est considérable.
Si on regarde les choses du point de vue européen et international, il est clair que la France n'a pas su, à ce jour, se doter d'un lieu de référence pour l'architecture, le patrimoine bâti et les réflexions sur l'espace urbain.
De tels lieux existent en Europe et jouent un rôle croissant.
Le Centre de culture contemporaine de Barcelone est un lieu dans lequel l'architecture a une grande place et qui s'intéresse aussi fortement à la littérature, à l'art et au cinéma.
L'Institut d'architecture néerlandais de Rotterdam est un lieu de débats, un centre d'archives au rayonnement national, dans un petit pays, très intégré il est vrai.
Le Musée allemand d'architecture fonctionne depuis quinze ans, et a eu un rôle fondamental dans les transformations de la culture architecturale, bien que son statut municipal le handicape aujourd'hui.
Des projets du même ordre émergent en Italie et ailleurs en Allemagne.
Aujourd'hui, à Paris, seul le Pavillon de l'Arsenal assume cette fonction de diffusion de l'architecture auprès du public, mais avec un spectre étroit géographiquement.
Les expositions et les conférences sont centrées sur la capitale.
A côté d'institutions qui rendent compte des cultures fondatrices du XXe siècle, comme le Centre Pompidou ou de structures comme l'Arsenal, il y a, dans une métropole de dix millions d'habitants, une place pour un lieu qui embrasserait l'ensemble de la culture architecturale dans ses dimensions passées, contemporaines et prospectives.
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D'un point de vue plus pratique, vous êtes architecte et historien de l'architecture et vos nouvelles fonctions vous obligent à considérer les microcosmes de l'architecture contemporaine, du patrimoine, les attentes des élus et des professionnels.
Comment allez-vous vous y prendre pour brancher tous ces fils ?
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J.-L.
C.
: Je souhaite d'abord et c'est, au delà des expositions prévues et des collections montrées, l'objectif de Chaillot, que ces milieux disparates parviennent à se penser comme partageant un espace commun.
Le domaine de l'architecture, alors qu'il a trait aux objets les plus publics de la ville et du paysage, est géré par des professionnels aussi fermés que divisés et qui parfois semblent jouir de cet isolement; c'est en quelque sorte une discipline célibataire.
Or, l'architecture est, par nature, publique, polygame et polyandre.
Il est clair qu'aujourd'hui les Français pensent que les architectes sont en partie incompétents, notamment pour ce qui est de l'habitation, et que les architectes, quant à eux, dénient aux habitants et à la population la moindre compétence alors qu'elle en a une en matière de paysage, d'usage de ville et, précisément, d'habitation.
Il est important d'essayer de réajuster ce rapport, de trouver des canaux de discussion, de permettre une écoute réciproque.
A côté de cela, le projet de Chaillot est aussi fortement marqué par la présence du Musée des monuments français ?
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J.-L.
C.
: Il s'agit de réhabiliter la collection de ce très étonnant musée, fondé en 1879 sous l'enseigne initiale de Musée de sculpture comparée de Viollet-Le-Duc.
Longtemps traité comme un parent pauvre par sa tutelle, il est entré dans un processus de rénovation, d'abord par la politique d'expositions menée par Guy Cogeval, aujourd'hui à la tête du Musée des Beaux-Arts de Montréal, puis par la préparation d'un projet qui sera pour lui une renaissance.
Il rouvrira ses portes avec une exposition internationale intitulée " Le triomphe du Baroque ".
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Vous avez été le commissaire de l'exposition sur les architectures des années 30, présentée dans ce musée en 1997.
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| J.-L. C. : Effectivement. Ce n'était d'ailleurs pas ma première exposition. Auparavant, il y avait eu Paris-Moscou et le centenaire de Le Corbusier en 1979 et 1987 au Centre Pompidou, l'exposition permanente du Pavillon de l'Arsenal, et de nombreux projets aux Etats-Unis et en Allemagne... Ma première vraie intervention sur Chaillot remonte à 1994, lorsque Jean-Marie Pérouse de Montclos et Jean-Marie Vincent réfléchissaient sur le " Centre du patrimoine ". A cette époque j'avais fortement suggéré, et je m'étais fait engueuler par le ministère de l'Equipement qui en avait la tutelle, que l'Institut français d'architecture, une institution au potentiel énorme mais extrêmement isolée, rejoigne ce projet afin d'y insuffler une dimension contemporaine. Et, aujourd'hui, ma position n'a pas changé parce que la Cité de l'architecture et du patrimoine est avant tout l'anamorphose de la DAPA, cette grande direction du ministère de la Culture qui regroupe l'ensemble des services du patrimoine et de l'architecture. |
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* Directeur de l'Institut français d'architecture. 1. Le Monde du 25-05-98, du 20-11-98 et du 24-11-98. 2. Direction de l'Architecture et du Patrimoine, officiellement créée en septembre dernier et dirigée par François Barré.
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Les Entretiens du Patrimoine
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Manifestation publique et unique dans le genre, les dixièmes Entretiens du Patrimoine, qui se sont déroulés durant trois jours, fin novembre dernier, à Paris, au Palais de Chaillot, étaient cette année présidés par Regis Debray. Sur la sellette, la question de " L'abus monumental ". Une problématique qui préfigurait symboliquement la présence de la future Cité de l'architecture et du patrimoine à venir dans ce site et à laquelle ont individuellement tenté de répondre une quarantaine d'intervenants triés sur le volet par le fondateur des Cahiers de Médiologie. Ces derniers, à l'adresse d'un public composé essentiellement de professionnels, ont progressivement défriché les raisons, les fonctions, les formes, les usages, les lieux, les postures du " monument ". Des interventions conceptuelles finalement assez proches de la vraie crise existentielle qui taraude depuis une dizaine d'années le milieu de la conservation du patrimoine. En effet, qui, quoi, ne mérite pas le qualificatif de monument à compter du fait que l'objet au sens large du terme, génère de la mémoire et rassemble un peuple, un groupe, un individu autour d'une forme, d'une trace, d'un message ? Cette interrogation monumentale mais abusivement théorique n'a rien simplifié. Au contraire, elle a élargi une définition déjà vaste, accroissant de fait les doutes en matière de classement. Détachées du magma ambiant, trois interventions évidentes et rafraîchissantes, celles du psychanalyste Serge Tisseron, du critique d'architecture François Chaslin et de l'artiste allemand Jochen Gerz. |