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Collage Par Emile Breton |
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Théophile de Viau
a écrit au XVIIe siècle quelques-uns des plus beaux poèmes de la langue française. Beaux pour leur musique, beaux pour ce qu'ils laissent entendre du goût du poète pour la vie, de sa confiance dans ses semblables, en ces temps encore secoués par les massacres des guerres de religion. "Il a cru, écrivait il y a quelques années Jean Tortel (Un certain XVIIe, André Dimanche, éditeur), qu'il était bon (moralement bon), de rechercher sans hypocrisie le bonheur terrestre, de vivre "conforme à sa nature", quitte à conduire le beau désir jusqu'où vous poussent les plus secrètes exigences. Il a cru qu'il était bon de débarrasser l'homme de croyances incompréhensibles, de le laver des terreurs provoquées par d'absurdes croyances". Sans doute était-ce trop tôt pour ce siècle malade de la bigoterie sur laquelle Louis XIV allait bientôt asseoir son pouvoir. Ses écrits furent condamnés, lui-même accusé par des sermons en chaire de tout ce qui était par ces prédicateurs tenu pour péché, de la mécréance à la sodomie. S'étant enfui, il fut brûlé en effigie en Place de Grève. Rattrapé, jeté en prison à la Conciergerie dans les basses fosses d'une tour, c'est de là qu'il écrira, pour sa défense ou pour se plaindre de ses amis qui l'avaient abandonné, tout autant sans doute que pour garder espoir en la vie, quelques-uns de ses vers les plus lumineux. Ainsi: "Je cueillerai ces abricots / Les fraises à couleur de flamme..." ou encore, évoquant les bords de Garonne où il était né, et où, se dit-il alors, il aurait dû rester: "J'aurais eu le plaisir de boire à petits traits / D'un vin clair, pétillant et délicat, et frais / Qu'un terroir assez maigre et tout coupé de roches / Produit heureusement sur des montagnes proches..." Enfin libéré, mais banni du royaume, toujours plus ou moins se cachant, il devait mourir à trente-six ans à Paris, en 1626. C'est avec Théophile de Viau que Jacques Prévot ouvre le tome I des Libertins du XVIIe siècle qu'il vient de publier dans la Pléiade. Façon de donner le ton et pour qu'on ne confonde pas ces libertins-là avec des praticiens du libertinage, tel qu'on l'entend ordinairement. Il y avait danger à écrire, à penser et à vivre comme le faisaient Théophile de Viau, Cyrano de Bergerac, Gassendi et quelques autres, si près du temps où avaient été torturés et livrés au bûcher Giordano Bruno en Italie (1600), Vanini à Toulouse (1619). Jacques Prévot dit cela dans une forte préface et dans les notes qui accompagnent chacun des auteurs et des textes publiés. Elles font de ce livre un outil précieux pour qui veut comprendre ce siècle un peu trop souvent ossifié par les tenants du "classicisme" et pour mieux apprendre à vivre en notre vingtième siècle. Car ces hommes furent des géants, qui s'interrogèrent, dit Jacques Prévot, "sur les méfaits de l'ignorance et sur le caractère institutionnel de la frayeur satanique" et qui refusèrent "de soumettre leur conscience aux jugements préfabriqués". Mérite supplémentaire de cette préface et de ces notes: nourries d'une immense érudition, elles n'en sont pas moins passionnées. Et combatives. A l'image des écrivains ici publiés. Car ce sont bien entendu leurs textes, dont certains très peu connus, qui font le prix de ce livre qui donne idée des capacités de résistance de l'homme.
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Bernard Chardère,
tous les cinéphiles (enfin, ceux d'un certain âge) le connaissent. Il fonda la revue Positif au début des années cinquante, créa à Lyon la société de production " Les Films du Galion ", structure décentralisée comme on ne disait pas alors, et les éditions "Premier plan" et réalisa, entre autres, un très beau court métrage, les Canuts. Journaliste, écrivain, auteur de livres sur les frères Lumière ou Prévert, il fut de l'ouverture de l'Institut Lumière toujours à Lyon dont il fait sa base opérationnelle. Bref, il a vécu, ce qui ne nous rajeunit guère, et il vient de lui arriver une très belle aventure: il a retrouvé ses vingt-cinq ans dans la poussière de la maison familiale. Dans le grenier, bien sûr. Ses vingt-cinq ans, soit le journal que, appelé comme sursitaire au service militaire en 1955, il tint entre Clermont-Ferrand où il fit ses classes et divers lieux de la frontière tuniso-algérienne où il fut radio. Il publie ces notes, brutes de décoffrage, sous le titre faussement modeste de Carnets de guère (éditions Climats 34 170 Castelnau-le-Lez). Notations au jour le jour, coupures de presse, lettres d'amis, il y a de tout dans ce journal d'un deuxième classe dont aucune école d'EOR ni peloton d'élèves sous-officiers ne voulurent pour cause de mauvais esprit. De tout, mais surtout quelque chose comme un art de vivre, de se garder droit en cette sombre période de la guerre d'Algérie où pas mal de consciences firent naufrage. Sa résistance à lui. Le 2 février, alors qu'il est, depuis trois mois et demi, à traîner son treillis à la caserne de Clermont-Ferrand, et qu'il est en prison pour trente jours, il écrit: "Gérer une politique personnelle du temps: au bout d'un mois de prison, cela fera bientôt six, c'est-à-dire le tiers... déjà (il faut y croire, à ce déjà). Des "exercices d'un enterré vif" à mener avec désinvolture et application à la fois; surtout, ne pas songer aux jours, aux semaines, mais au courrier, aux journaux, à Positif; s'efforcer de "penser civil", car entrer dans leur système militaire, c'est leur donner prise..." Il y a là une élégance qui est celle de ce garçon rebelle (et qui se réjouit tellement, publiant cela aujourd'hui, de se reconnaître) mais aussi celle d'un temps où Roger Vailland écrivait sur le cardinal de Bernis et où Pierre Kast filmait comme si Marivaux avait inventé le cinématographe.
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Luc Moullet
est un cinéaste atypique, et l'un des plus inventifs de la génération qui entra en cinéma au début des années soixante. En 1971, il réalisait Une aventure de Billy le Kid, western bas-alpin avec Jean-Pierre Léaud dans un de ses meilleurs rôles, démarche de Groucho Marx, impénétrabilité du regard de Buster Keaton. Un grand film très drôle, dans les montagnes de la Haute-Provence que Luc Moullet aimait tellement arpenter que cet amour se lit dans l'image même. Ce film n'est jamais sorti en France, sauf dans des festivals ou ciné-clubs, ni au moment où il fut achevé, ni depuis. C'est qu'il reste un objet inclassable, dans un pays où l'on aime les étiquettes. Il ne connut une carrière honorable qu'en Amérique latine, sous le titre A Girl is a Gun, du nom de la ballade qui, entre ironie et tendresse, scande ses moments forts. Les neuvièmes rencontres cinématographiques de Seine-Saint-Denis avaient, à la fin du mois de novembre, choisi comme thème unificateur, de s'intituler "Résistances" et, pour bien marquer que ce titre pouvait n'avoir pas qu'un sens immédiatement politique, donnèrent une " carte blanche " à Jean-Marie Straub et Danièle Huillet, emblèmes de la résistance à toutes les contraintes dans lesquelles se laisse trop souvent enfermer le cinéma. Naturellement, on put voir alors quelques-uns de leurs films, mais aussi Une aventure de Billy le Kid, qu'ils avaient tenu à présenter eux-mêmes. Etonnante soirée, avec Jean-Marie Straub marchant de long en large devant l'écran pour répondre à toutes les questions et rappelant que, malgré la précarité dans laquelle ils vivaient, avec Danièle Huillet, ils étaient des privilégiés, "parce que, ajoutait-il, nous avons réussi à faire 99% de ce que nous voulions faire". Pour ajouter cependant: "Résister, bien sûr, on est content d'avoir fait ça toute notre vie, mais ça fatigue, on ne vient à marcher comme Groucho Marx, (ce qu'il mime aussitôt, reins ployés), on a les reins malades, les nerfs malades. et puis, à chaque film, la liberté se restreint ". Chronique écrite, en ces jours de souhaits de bonne année, pour rappeler que si, de siècle en siècle, il ne fut jamais facile de résister, on ne saurait pourtant vivre qu'ainsi. |