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Jardins secrets
Par Suzanne Bernard |
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Entretien avec Claude Pujade-Renaud* et Daniel Zimmermann |
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C'est avec leurs propres deniers que Claude Pujade-Renaud et Daniel Zimmermann ont créé la revue Nouvelles nouvelles, qui a vécu six ans, jusqu'à la fin de l'année 1992 et a marqué l'histoire de la littérature contemporaine en donnant un élan à la nouvelle et un support à ceux et celles qui pratiquent le genre.
Bilan: 277 nouvelles inédites d'écrivains contemporains, dont près de la moitié étaient inconnus, publiées, à travers 41 numéros.
Près de17 000 fiches de lecture, 700 recueils de nouvelles analysées...
" Un labeur épuisant mais qui n'aura pas été vain pour faire revivre un genre littéraire tombé en désuétude.
" Une vraie aventure expérimentale restée dans les mémoires.
Les deux fondateurs de Nouvelles nouvelles, qui écrivent des romans et des nouvelles, connaissent bien le genre, aussi " de l'intérieur ".
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Claude Pujade-Renaud : J'ai un rapport particulier à la durée.
J'ai le sentiment de m'être constituée et défaite à travers des moments, dans le morcellement, la fragmentation.
Cela, dans la fiction, la nouvelle permet de le saisir.
Alors que le roman implique une construction, une cohérence, une constante dans la durée, dans une nouvelle on peut s'emparer d'un personnage à un moment donné de son histoire, sans être obligé de reconstituer l'avant ni l'après.
Peuvent alors surgir une histoire ancienne, les intermittences de la mémoire, son travail souterrain, inconscient...
Je ne constitue pas mes recueils de nouvelles, comme le fait Daniel Zimmermann, sur une thématique très affirmée.
Chaque nouvelle se construit d'abord isolément, comme une île.
Mais s'il en a envie, le lecteur peut détecter, d'une nouvelle à l'autre, des correspondances, des résonances qui ne sont pas évidentes au premier abord.
Lire un recueil de nouvelles est assurément moins confortable que lire un roman.
C'est une lecture exigeante.
A la fin de chaque nouvelle, le lecteur se sent comme abandonné, un peu frustré, d'autant que j'aime bien laisser un suspense, un doute, du non-dit...
On peut remarquer qu'il existe aussi maintenant des constructions de romans plus brisées, plus syncopées, où l'on peut déceler peut-être une sorte d'effet en retour de la nouvelle.
Il y a là, déjà, un autre rapport au temps.
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Daniel Zimmermann : Quand je suis rentré de la guerre d'Algérie, comme des centaines de milliers de jeunes Français, j'étais malade de cette guerre.
Je savais que, pour me soigner, il y avait l'écriture.
J'ai finalement écrit une série de textes ultra brefs, violents, des flashes, des coups de poing.
Ils ont donné naissance à un petit ouvrage 80 exercices en zone interdite, édité par Robert Morel, début 1961...
Succès foudroyant, saisie, scandale...
Trente ans plus tard, à la suite de circonstances que je relate en avant-propos à Nouvelles de la zone interdite, je suis revenu, toutes affaires cessantes, sur la guerre d'Algérie avec une autre série de nouvelles, rédigées à toute allure, dans un sentiment d'urgence, avec le même besoin vital que la première fois...
alors que je me croyais " guéri ".
Dans les deux cas, cette forme de nouvelles s'est imposée de manière irrésistible.
Par la suite, après mon roman l'Anus du monde sur les camps d'extermination nazis, je devais écrire une série de nouvelles, le Dieu devenu homme, qui mettent en scène, chacune, un grand écrivain du XIXe siècle.
Une manière, aussi, de " me reconstituer "...
Quand j'écris un roman, je pense chaque chapitre un peu comme une nouvelle, et chaque paragraphe, comme une mini-nouvelle. Cela " rebondit ". J'applique ainsi les leçons de ses maîtres, Diderot, Dumas, Vallès... Il ne faut pas oublier que le feuilleton, c'est une nouvelle en soi, qui laisse le lecteur en suspens... La nouvelle a son origine dans les civilisations orales, avec les conteurs. Par exemple, dans la littérature arabe du Maghreb, où le roman n'est apparu que très récemment. Plus on a été vers la civilisation de l'écrit, plus on a perdu ce sens de l'oral. En tant que forme courte, la nouvelle correspond aussi à une certaine capacité d'attention. n c. P.-R. et D. Z. |
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* La plupart des recueils de nouvelles de Claude Pujade-Renaud ont été publiés par Actes Sud. Ainsi les Enfants des autres (1985), Vous êtes toute seule (1991) Babel, la Chatière (1993). ** Parmi les recueils de nouvelles de Daniel Zimmermann: les Malassis, Julliard 1991, Nouvelles de la zone interdite, Actes Sud 1996, Babel.
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