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Jardins secrets
Par Suzanne Bernard |
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Entretien avec Jean-Claude Lebrun |
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Jean-Claude Lebrun, vous êtes un critique littéraire particulièrement estimé des écrivains que vous suivez depuis de longues années.
Quel regard portez-vous sur nos nouvellistes et la nouvelle en tant que genre, aujourd'hui ?
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Jean-Claude Lebrun : La nouvelle, en France, contrairement aux Etats-Unis, à l'Angleterre et à l'Allemagne, est un genre peu ou mal reconnu, considéré souvent comme mineur.
Nous avons pourtant une histoire de la nouvelle, en France, avec de grands auteurs, notamment au XIXe siècle, et certains de nos auteurs contemporains sont de grands nouvellistes.
Je dirai de ceux-ci que ce sont des " inconnus célèbres ", parce que, en tant que nouvellistes, on les connaît peu, même ceux qui sont importants, comme, par exemple, Annie Saumont, Claude Pujade-Renaud, Georges-Olivier Châteaureynaud, Marcel Schneider ou Eric Faye, un jeune auteur qui se lance dans la nouvelle un peu à la manière de Kafka ou de Buzzati...
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Les éditeurs, obsédés par le " marché ", sont-ils responsables de cette situation ?
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J.-C.
L.
: Oui, il y a des barrages.
Il existe une demande considérable de romans, mais, par principe, on pense que la nouvelle n'est pas " porteuse ", donc " vendeuse ".
Il faut parfois avoir écrit plusieurs romans pour avoir le droit de sortir un recueil de nouvelles...
Beaucoup d'écrivains écrivent des nouvelles en cachette, clandestinement, même des écrivains renommés.
Il faut dire aussi que les critiques " relaient " rarement.
Pour ma part, systématiquement, je consacre des critiques à des nouvellistes, mais, dans la presse, combien de grandes chroniques sont consacrées à des nouvelles ? Presque pas.
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Comment définiriez-vous la nouvelle par rapport au roman ?
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J.-C.
L.
: La nouvelle se distingue complètement du roman, au moins par sa relation avec le temps et par son mode de fonctionnement.
Avec le roman, on travaille sur la longue durée, l'écriture peut emprunter des voies de traverse, suivre des pentes, s'engager dans différents domaines.
Avec la nouvelle, le temps est compté, il faut aller très vite, dans l'efficacité, avec une information resserrée et une action sans possibilité de déviation.
Quelle que soit sa durée, le roman fonctionne par " concrétion ", à la façon d'une huître perlière. Les couches narratives s'agglomèrent, dues aux libertés laissées à l'écriture et aux reprises en main du romancier. La nouvelle, elle, ressemble plutôt à un diamant, c'est-à-dire qu'elle fonctionne par " élimination ". L'auteur enlève successivement des éléments, jusqu'à ce qu'il arrive à un objet parfait, avec des facettes complètement taillées.
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Et comment situeriez-vous la nouvelle par rapport au texte court ?
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J.-C.
L.
: Le texte court, c'est une nouvelle qui, en fait, va vers le roman.
On s'y permet déjà une certaine liberté avec le temps, on ouvre des pistes qui, contrairement à celles de la nouvelle, ne seront pas forcément refermées.
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Peut-on dire que la nouvelle a une autre façon que le roman de se placer devant la réalité ?
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J.-C.
L.
: La nouvelle recoupe les " champs " habituels du roman, généralement.
Cela dit, dans la mesure où elle doit aller vite à son but, elle est sans doute capable de toucher une cible plus rapidement et directement.
Le roman l'atteint aussi, mais par des voies périphériques, ou de façon sinusoïdale.
Le rapport de la nouvelle à la réalité n'est pas supérieur à celui du roman, il est d'un autre ordre.
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Et quand la nouvelle tire du côté du reportage ?
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J.-C.
L.
: Alors là, c'est un autre problème.
La question du " littéraire " se pose.
Je pense que le travail spécifiquement littéraire de la nouvelle implique une certaine infidélité au réel pour mieux y revenir.
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Avec la nouvelle, sorte de " modèle réduit ", comment, selon vous, jouent la langue et l'écriture ?
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J.-C.
L.
: La langue peut gambader dans le roman, alors que la nouvelle représente un exercice de discipline d'écriture.
Il y a des choix linguistiques imposés par la nouvelle, qui sont libres dans le roman, et aussi une " tonalité " qui, dès les premiers mots, doit être tenue.
Le roman, c'est de la musique symphonique, la nouvelle s'apparente à une suite de Bach...
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Peut-on considérer que certains auteurs utilisent leurs nouvelles comme des sortes de " bancs d'essai " pour leurs romans futurs ?
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J.-C.
L.
: Prenons le cas d'André Stil qui a régulièrement alterné romans et nouvelles, nous voyons qu'il a besoin de ces deux écritures, presque en simultané.
Claude Pujade-Renaud fonctionne aussi selon ce système.
C'est un besoin de vivre l'écriture de deux manières différentes, qui ne sont pas forcément complémentaires, mais l'absence de l'une serait préjudiciable à l'autre...
Il y a besoin d'écrire à deux mains à tout moment.
Et ces deux mains peuvent complètement s'ignorer.
Il s'agit moins, à mon avis, de plages de respiration ou de préparation que du besoin de " se recaler " par rapport à la réalité.
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Votre travail de critique est-il différent selon que vous vous trouvez devant un recueil de nouvelles ou un roman ?
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J.-C.
L.
: Je lis les nouvelles plus lentement que les romans.
Je ne peux lire qu'une nouvelle par jour, alors que je lis un roman " dans la coulée ", sans difficulté.
Cela parce qu'il faut, à chaque nouvelle, changer de monde, d'ambiance, de couleur d'écriture.
Chez le même écrivain, l'écriture peut varier énormément d'une nouvelle à l'autre...
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Pour conclure ?
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| J.-C. L. : Je dirai qu'il y a un vrai travail à faire au sujet de la nouvelle. Il faut mettre en avant la nouvelle comme un genre littéraire à part entière, au même titre que le roman et la poésie. |