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Jardins secrets
Par Suzanne Bernard |
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Chez nous, la nouvelle est la petite soeur pauvre du roman.
Dans l'ombre des combats glorieux de son grand frère, elle connaît de brèves - parfois très belles - aventures, mais qui restent cachées.
Pourtant, quand on explore ses jardins secrets, que de découvertes, de révélations, de trésors ! Nous n'avons pu interroger tous ceux et celles, nombreux, qui fréquentent le frère et la soeur.
Les témoignages recueillis font état de points communs et de divergences.
Il apparaît en tout cas que la fille est ardente, pressée, audacieuse quoique modeste...
Un jour ou l'autre, il faudra bien qu'elle fasse son entrée dans le monde.
Rencontres avec Jean-Claude Lebrun, François Salvaing, Joël Schmidt, Annie Saumont, Brigitte Aubonnet, Michèle Gazier, Mario Pasa, Georges-Olivier Châteaureynaud, Claude Pujade-Renaud et Daniel Zimmermann.
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François Salvaing: L'effet poudre
Quand j'écris une nouvelle, je cherche " la foudre ". Une trajectoire nette, vive, fulgurante, qui va vers sa fin, parfois avec des méandres, mais toujours avec un mouvement souterrain imparable. Il arrive que ce soit seulement en cours de route que je découvre ce que l'histoire a de foudroyant... Quand je m'ensable, c'est que la nouvelle n'est pas bonne, alors je l'abandonne. Par rapport à ce feu, le roman ressemble à de l'eau libre, avec des digressions possibles, des dérives, des bras morts. Mais si je n'avais pas écrit de nouvelles, mes romans ne seraient pas ce qu'ils sont, en particulier le plus récent, la Boîte (Fayard), au trajet net, un ensemble de segments aux histoires entremêlées... Peut-être même ces romans-là n'auraient-ils jamais été. Je suis un écrivain "hors norme", qui change constamment de curiosités, de domaines à explorer. De purs désastres (Balland, 1990, et Folio), c'est la tentative d'organiser des textes (parfois très brefs, cinq à dix lignes) autour d'un thème: l'invasion, la conquête et l'enlisement du conquérant, avec une couleur historique corrodée par des éléments anachroniques. La Marée du siècle (Fayard, 1997) est un recueil de nouvelles qui ont pour seul point commun le " je " des différents narrateurs et narratrices. Au contraire de Purs désastres, l'effet recherché est l'effet de réel. J'ai compris avec ce recueil qu'il ne faut pas alors reproduire simplement les choses, si étonnantes soient-elles. Tout se joue dans l'écriture avec une "présence" nouvelle, l'apport de l'imagination, parfois même la perversion sur l'histoire.
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Joël Schmidt: A l'état libre
Bien que j'ai toujours des histoires dans la tête, je n'ai écrit des nouvelles que sur commande, je ne me vois pas écrivant un recueil de nouvelles. Pour moi la nouvelle doit rester à l'état libre, les miennes se trouvent volontairement dispersées, j'en ai même perdues beaucoup ! Une nouvelle ne peut constituer un résumé de roman, mais elle peut être un tremplin pour un roman. Dans les deux cas, pour moi, même écriture, même climat, mêmes types de personnages solitaires, étranges... La nouvelle correspond à un genre littéraire précis, qui a ses lois et ses règles, dont celle des trois unités. Elle doit être écrite dans l'instant, la linéarité, très vite, d'un seul jet, avec un suspense et une chute finale. Si, pour moi, la nouvelle répond à une impulsion extérieure, le roman, lui, obéit à une nécessité intérieure. La première est de l'ordre du plaisir, le second, du désir ! Ce qui ne veut pas dire que le fait d'écrire une nouvelle ne doive pas être pris au sérieux ! "
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Brigitte Aubonnet: Place aux inconnus
Notre but: découvrir des auteurs ", déclare Brigitte Aubonnet, la directrice de publication de la revue Encres vagabondes, laquelle existe depuis janvier 1994 et paraît trois fois par an. Un comité de lecture choisit les nouvelles qui sont publiées dans la partie " création " (quatre ou cinq par numéro, chacune de dix à quinze feuillets). " Elles nous arrivent par la poste. " C'est la porte ouverte aux talents ignorés, " un tremplin pour ceux qui démarrent dans l'écriture ". Contact est pris même avec les auteurs qui ne sont pas publiés " pour leur apporter un regard extérieur ". Entreprise généreuse. Plaisir aussi, pour le lecteur, des découvertes.
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Annie Saumont: L'unité, c'est un style
Annie Saumont est une de nos meilleures nouvellistes. Elle se consacre exclusivement à la nouvelle depuis la fin des années soixante (1). Elle est d'une modestie parfaite. Chez elle, pas la moindre intellectualité, mais un comportement proche, plutôt, de celui, impulsif, spontané, de certains peintres avec la matière. " J'ai toujours du mal à parler de mon travail." Quand on l'interroge sur son engagement absolu pour la nouvelle, elle répond simplement: " C'est le genre qui me convient. Au bout de dix pages, j'ai raconté l'histoire, je n'ai plus rien à dire ! Il m'arrive même de faire des nouvelles d'une page seulement... Le plus étonnant, c'est que, comme elle le dit si bien elle-même: " Certains sujets pourraient faire des romans. Elle ne cherche pas des thèmes particuliers, au contraire elle a envie d'une variété de sujets de modes d'expression. " J'espère qu'on trouve une unité dans mon style. L'unité, c'est un style qui tient. " Pour parler de l'écriture, elle a la gourmandise d'une enfant: " Quand ça démarre, c'est très jouissif. Ecrire des nouvelles, c'est plus agréable que d'écrire des romans. On ne reste pas enfermé, on recommence chaque fois quelque chose de neuf, de différent. Ses personnages, " ils existent déjà, je les attrape dans la vie au passage. " Ses histoires ? " tout m'intéresse dans la société, au quotidien. Tout vient de l'extérieur. Il suffit d'un mot, d'une impression, d'une émotion... Après, ça se fait tout seul..." Ce qui n'empêche pas un travail acharné de remaniements incessants, pendant des jours, des mois. " C'est un travail purement intuitif. Je ne "choisis" rien. Ça se fait, et je "dégraisse"... " De même, elle sent "quand c'est fini." Quand on lui dit que ses nouvelles sont plutôt sombres, teintées d'une lucidité parfois cruelle, elle sourit: " Bien sûr. Mais la vie est dure, n'est-ce pas ? "
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Mario Pasa: Des livres à tiroirs
Mario Pasa abolit les frontières entre nouvelle et roman. A trente quatre ans, il a publié deux romans qui utilisent, chacun à sa façon, certains apports de la nouvelle. Le Cabinet des merveilles (Denoël, 1995) est constitué de sept " tiroirs " (chapitres) qui possèdent chacun son histoire. Une heure à tuer (Denoël, 1998) est en fait " une longue nouvelle de 127 pages qui représente un pont entre le premier et le prochain livre ". Quel serait votre livre idéal ? Il serait composé d'un ensemble de chapitres qu'on pourrait lire dans n'importe quel ordre. " Au lecteur d'organiser sa lecture. Autant de livres que de combinaisons. " Imaginaire morcelé, temps défait, mais cohérence... " Le terrain clos de la nouvelle permet de ciseler l'écriture, de poser des limites, de travailler, aussi, avec modestie ! " Son auteur de chevet: Maupassant.
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G.-O.
Châteaureynaud: Un art en creux
En sixième, pendant les récréations, je racontais déjà des histoires à une quinzaine de copains, c'étaient alors des variations sur les Schtroumpfs ! Aujourd'hui, dans mes romans et mes nouvelles, j'ai toujours besoin d'inventer des histoires (c'est ma voie royale intime), et je crois plus que jamais à l'imagination " électrique... " Une denrée hélas plutôt rare dans l'actuelle production littéraire. Le roman ressemble à une boule de neige qu'on pousse en avant et qui ramasse tout sur son parcours. Au contraire, la nouvelle est une chose en soi, qu'il faut tenir à l'écart du tapis de neige, pour lui permettre de se développer d'une façon aussi cohérente et dense que possible. Ce qui fait une nouvelle, c'est tout ce qu'on en retranche, c'est un art en creux, c'est dés-écrire. On taille et retaille. J'ai publié environ 75 nouvelles, en grande majorité fantastiques et oniriques, mais avec une quantité non négligeable de nouvelles réalistes et autobiographiques. Mes recueils ne sont pas constitués par thèmes, ils suivent simplement l'ordre chronologique d'écriture (2). Je ne cherche pas une unité dans un recueil, mais l'unité de l'ensemble de tout ce que j'écris. L'ordre chronologique est l'ordre de l'évolution intérieure. Il y a maintenant une accumulation suffisante de textes, avec mes romans et mes nouvelles, pour que cette unité puisse se dégager. J'ai écrit également des nouvelles " renouvelées " de la mythologie latine et grecque, j'ai retraité des thèmes immortels, Orphée, Ulysse, etc. Après trois millénaires d'écriture personnelle en Occident, comment ne pas recommencer à raconter les mêmes histoires ? C'est un trait de notre culture. Au début des années 70, est apparue une génération d'auteurs qui, envers et contre tout, ont choisi de s'exprimer à travers la nouvelle à un moment où elle se trouvait presque à l'état zéro. Quand on fera le bilan de ce dernier quart de siècle, on prendra conscience de l'importance du genre. |
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1. Dix-sept recueils publiés, dont: Si on les tuait ? (Luneau-Ascot 1984, Julliard 1994), la Terre est à nous (Ramsay 1987), qui doit être repris prochainement chez Gallimard. Je suis pas un camion (Seghers 1989). 2. Parmi la huitaine de recueils publiés: le Héros blessé au bras, Grasset, Nouvelles 1972-1988, Julliard, le Jardin dans l'île, Presses de la Renaissance, Librio, le Goût de l'ombre, Actes Sud.
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