Regards Janvier 1999 - La Cité

Décennie du cerveau
Greffe neuronale en première mondiale

Par Jeanne Llabres


Entretien avec Marc Peschanski*
Voir aussi Un espoir pour les malades , Production de neurones dans le cerveau adulte, un faux vrai scoop

La décennie du cerveau s'achève. Sans prétendre en dresser un bilan exhaustif, regards publiera au long de l'année une série d'articles sur les nouveaux enjeux des neurosciences. Une greffe neuronale, réalisée en première mondiale par l'équipe du docteur Peschanski, illustre les étonnantes capacités du cerveau.

 
Vous venez, de réaliser un pas important dans la recherche sur la maladie de Huntington. Quels sont ses symptômes ?

 
Marc Peschanski : La maladie de Huntington se caractérise par des troubles moteurs et des déficits intellectuels qui empêchent les patients de réaliser des tâches nécessitant une programmation ou une stratégie, même très simple, comme ouvrir une porte ou fermer un robinet. Elle apparaît autour de 35 ans et provoque des mouvements anormaux et une démence. Le patient meurt dans un délai de dix à vingt ans après le déclenchement de la maladie.

 
Avant de procéder à une greffe de neurones chez cinq patients atteints de cette maladie, vous aviez travaillé sur des singes...

 
M. P. : Oui. En fait, nous avons commencé nos recherches voici douze ans sur des rats. Mais il s'avéra difficile de distinguer ce qui était de l'ordre de la déficience motrice ou cognitive chez le rongeur. De plus, il s'agit d'une maladie qui évolue de façon progressive, or nos modèles ne respectaient pas cette chronologie.

A partir de 1990, nous avons injecté, par voie intramusculaire, à des macaques, une substance - l'acide 3 nitro-propionique - qui provoque les mêmes symptômes que la maladie de Huntington. Cette substance, présente dans de la canne à sucre parasitée, fut responsable dans les années 80 du décès accidentel par empoisonnement de milliers d'enfants chinois qui présentèrent les mêmes symptômes que la maladie de Huntington. A partir de là, nous avons pu étudier l'effet des greffes de neurones.

 
Et vous avez observé chez ces macaques une récupération des fonctions intellectuelles ?

 
M. P. : En effet, en greffant des neurones foetaux, à la grande plasticité résiduelle, dans le stratum - partie du système nerveux central qui, en liaison avec le cortex cérébral frontal, règle le comportement - nous avons pu observer au bout de quelques mois la récupération de l'adaptation stratégique chez l'animal. Exemple: un singe atteint de la maladie tente en vain d'attraper une banane en voulant passer la main au travers d'une paroi de plexiglas, sans chercher l'ouverture de la boîte. En revanche, le singe greffé a retrouvé une partie de ses capacités d'adaptation. Il n'a pas persisté dans l'échec et a contourné la boîte pour récupérer la banane.

 
Cela signifie que le cerveau peut recouvrer des facultés que l'on croyait perdues à jamais ?

 
M. P. : Oui. Jusqu'au milieu des années 80, on pensait que le cerveau était un réseau rigide d'éléments irremplaçables, que rien n'était possible concernant sa reconstruction. Aujourd'hui, on le sait capable d'une grande plasticité. C'est son mode de fonctionnement normal. Le cerveau est le théâtre de modifications continuelles dans la vie courante, sans qu'un accident ou une lésion soit à l'origine de ces changements. Aussi, pensons-nous que, comme chez le singe, les neurones foetaux doivent pouvoir se développer, faire pousser des prolongements dans le cerveau adulte de l'homme et que celui-ci doit être capable de les accueillir. Nous verrons dans quelques mois si la condition de ces patients a évolué.

 


* Directeur de recherche de l'unité 421 de l'INSERM, travaille à l'hôpital Henri-Mondor de Créteil.

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Un espoir pour les malades


Le docteur Marc Peschanski, en collaboration avec les chercheurs du CEA d'Orsay, son équipe, vient de réaliser une importante première mondiale en neurobiologie. Elle a démontré que des greffes neuronales pratiquées chez des singes chez lesquels avaient été provoquées des lésions comparables à celles observées chez l'homme lors d'une maladie génétique neuro-dégénérative, la maladie de Huntington (1), permettaient une amélioration des fonctions intellectuelles - adaptatives - chez cez animaux. Forts de ce succès, ils ont pratiqué la greffe chez cinq patients souffrant de la même affection. Les résultats seront connus d'ici un an. n

1. La maladie de Huntington, connue sous le nom de " chorée ", appelée par le passé " danse de Saint Guy ", atteint 6 000 personnes en France. On estime que 12 000 autres, porteuses du gène déficient, développeront la maladie au cours de leur vie.

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Production de neurones dans le cerveau adulte, un faux vrai scoop


Que n'a-t-on pas entendu suite à la publication par le groupe californien de F. Gage d'un article (1) montrant qu'il existait une production de nouveaux neurones dans le cerveau humain adulte ? Fin d'un dogme scientifique ! Avancée thérapeutique majeure ! Scientifiques et neurologues se pressèrent sur les plateaux de télévision et jusqu'à la Une du Monde pour y célébrer l'entrée dans une nouvelle ère des neurosciences.

Cet article ne présente pourtant aucune donnée révolutionnaire. On sait depuis longtemps que, chez le rongeur, de nouveaux neurones sont produits dans au moins deux régions du cerveau adulte: le bulbe olfactif, et le gyrus denté de l'hippocampe. Les mêmes observations avaient été récemment étendues aux primates et d'étonnants travaux avaient été engagés sur la modulation de la production neuronale par l'environnement. Le groupe d'E. Gould à New York avait ainsi établi que la production de neurones dans le gyrus denté était considérablement diminuée chez des primates vivant dans un environnement stressant.

Ce phénomène était donc bien établi chez les primates et il n'y avait guère de raison que l'homme fasse exception.

Les travaux de F. Gage sont-ils plus porteurs d'innovations thérapeutiques ? On songe ici aux maladies dites neurodégénératives (maladies de Parkinson, d'Alzheimer...) caractérisée par la mort de certaines populations neuronales. Ne serait-il pas possible de remplacer les neurones mourants par ces neurones nouvellement produits chez l'adulte ? Dans l'état actuel de nos connaissances, c'est rigoureusement impossible. Dès sa dernière division, un neurone est en effet porteur d'un programme de différenciation qui l'amènera à devenir un certain type neuronal. Ainsi, un neurone né dans le gyrus denté de l'hippocampe adulte est programmé pour devenir un neurone hippocampique, et non par exemple un de ces neurones cholinergiques qui dégénèrent dans la maladie d'Alzheimer. Reprogrammer un neurone nécessiterait une connaissance détaillée des mécanismes moléculaires de cette programmation, encore très loin des connaissances actuelles.

Ni scoop scientifique, ni promesse thérapeutique, l'histoire de la production de neurones chez l'adulte ressemble davantage à un coup publicitaire d'un chercheur-homme d'affaire. La concurrence féroce entre géants de l'industrie pharmaceutique est autant une guerre de la communication qu'une course de vitesse scientifique. n N. C. A.-L.

Par Nicolas Chevassus-au-Louis

1. Erksson et al, Nature medicine (1998) 4: 1313

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