Regards Décembre 1998 - Hors-sujet

Si le Père Noël n'existait pas

Par Evelyne Pieiller


Arrivent les frimas, arrive Noël, arrive le temps des cadeaux. Et pourquoi diable, si l'on ose dire ? Quel est le rapport entre Noël et les cadeaux et, d'ailleurs, qu'est-ce qu'un cadeau ?

Tout le monde connaît l'histoire des Mages, que plus tard on rebaptisera Rois. Gaspard, Melchior et Balthazar, magiciens venus d'Orient, suivent l'appel d'une étoile qui leur a appris qu'un enfant allait naître, qui serait le véritable roi des hommes. Les Mages vont offrir à l'enfant la myrrhe, l'or et l'encens, substances précieuses et symboliques, parfums de l'Arabie et richesse étincelante qui sont un hommage aux trésors qu'apporte l'enfant-dieu, le royaume de l'amour et de l'esprit, subtils comme les essences aromatiques, inestimables comme l'or pur. Mais, d'une part, on fête les Rois à l'Epiphanie, et non pas à Noël, d'autre part, ce qu'ils déposent devant le nouveau-né s'apparente bien plus à une offrande qu'à un cadeau. Car l'offrande est " un don offert sur les autels, dans les temples et les églises ", autrement dit c'est ce qui est proposé à un dieu, non sans quelque arrière-pensée: le dieu satisfait entendra la prière, alors que le dieu à qui rien n'est donné risque d'avoir l'oreille inattentive, sinon même l'orgueil froissé; auquel cas, il a tous les moyens de se venger.

 
Saint Nicolas le Lorrain

Pourtant, ce sont bien des cadeaux que le Père Noël entasse dans sa hotte, et qu'il vient déposer au pied du sapin, après un périple aventureux qui le fait venir du Grand Nord jusqu'aux sombres et périlleux conduits de cheminée. L'apparition du Père Noël est, malgré ses allures de légende immémoriale, toute récente: un peu plus d'un siècle. Etonnant, non ? Etonnant, et remarquablement confus, et complexe.

Au départ, il y a Saint Nicolas, qui redonne vie à trois enfants égorgés par un boucher. Ledit boucher, sanguinaire et économe, a découpé trois gamins perdus, et les a transformés en petit salé, qui attendent l'acheteur dans un tonneau approprié. L'acheteur est long à venir, puisque au bout de sept ans, le petit salé est intact dans son tonneau. Saint Nicolas arrive, et demande: " Du p'tit salé je veux avoir Qu'il y a sept ans qu'est dans le pressoir ! " Le boucher, troublé, apporte le petit salé, et, miracle, les enfants reviennent à la vie.

Cette légende, lorraine, est contée dès le XIIe siècle, et, à la fin du Moyen Age, la Saint Nicolas, le 6 décembre, est fêtée également en Flandre, en Allemagne et en Hollande. L'évêque se retrouve nanti d'une belle barbe blanche et d'un âne affectueux, et il vient récompenser les enfants sages. On n'a encore ni le père Noël, ni le cadeau, puisqu'il s'agit ici d'encouragement à la vertu; d'autant que les enfants méchants, eux, seront punis: par le double maléfique du bon Saint Nicolas, le Père Fouettard. Les gentils reçoivent des oranges ou du pain d'épice, les autres trouvent des oignons, du crottin ou même des verges dans leur malheureux petit soulier.

D'autres provinces ont leur propre distributeur de bons et mauvais points, toujours double: souriant pour les enfants obéissants, menaçant pour les petits vauriens. Mais deux influences vont se conjuguer et se renforcer pour créer une variante adoucie de St Nicolas: l'annexion de l'Alsace et de la Lorraine en 70, la mode américaine un peu plus tard.

 
Fusion avec Santa Claus

En 1870, ce sont deux cent mille habitants de l'Alsace et de la Lorraine qui émigrent, notamment en région parisienne. C'est ainsi que des coins de banlieue deviennent alsaciens, c'est ainsi que se diffuse l'image du vieillard aux récompenses; mais c'est par sa fusion avec Santa Claus que va naître le Père Noël. Santa Claus, importé aux Etats-Unis par les Allemands, n'est autre que Saint Nicolas, bien sûr, revu et corrigé par des écrivains, qui vont lui inventer les rennes, la houppelande, et la trogne rubiconde.

Pour la première fois en 1904, le Larousse signale le Père Noël. Dans les villes, des chômeurs se déguisent pour réjouir les enfants; le Père Fouettard a disparu, reste quand même l'idée de récompense. Peu à peu, les besoins du marché aidant, et le culte de l'enfant devenant un des phénomènes du siècle, seule demeurera l'idée de " cadeau ", élargi aux adultes. Noël, surtout depuis la Deuxième Guerre, est désormais la fête du cercle de famille, réunie autour de jolis petits paquets étincelants.

On peut se demander si l'offensive " Halloween ", qui ne fait guère au fond que répéter l'offensive de jadis sur Noël, ne vient pas ressusciter le Père Fouettard; Halloween est le domaine des esprits maléfiques, mais ce sont désormais les enfants qui prennent l'initiative. Si on n'est pas gentil avec eux, alors... Sauf que, quand on commence à traiter avec les forces obscures, on ne sait trop jusqu'où elles iront... Halloween redonne sa part d'ombre au cadeau, ce que montrait admirablement le film de Tim Burton, l'Etrange Noël de M. Jack, où un spécialiste de Halloween voulait à tout prix supplanter le Père Noël. Et c'était une catastrophe. Parce que, malgré toute sa bonne volonté, le pauvre M. Jack n'avait pas compris ce qu'est un cadeau.

On ne saurait l'en blâmer: rien de plus mystérieux que le cadeau, ce geste " pour rien ", pour faire plaisir, pour le seul bonheur de l'autre. Initialement, le cadeau est le trait de plume dont les maîtres ornent leurs exemples. Puis il désigna une fête, offerte principalement des dames. Enfin, il devint synonyme du présent que l'on fait à quelqu'un. En d'autres termes, le cadeau est caractérisé par sa gratuité: il est un luxe pur, à l'opposé de toute rentabilité - d'où la tristesse profonde liée aux cadeaux " utiles ", navrante antinomie; le cadeau, c'est cette fonction magnifiquement improductive, pour parler comme Georges Bataille, cet acte splendide et modeste par lequel on montre à l'autre qu'on le remercie d'exister.

 
Un rituel du tendre

C'est bien beau toutes ces considérations, mais ça n'a rien à voir avec les vitrines des grands magasins en décembre ? Non, bien sûr... Mais peu importe. La frénésie du marché ne doit pas faire oublier que le chat qui apporte un oiseau à son maître, l'enfant qui sourit à sa mère, l'amoureux qui chante pour sa belle, tous, ils font des cadeaux, c'est-à-dire qu'ils inventent une façon de concrétiser l'affection. Que nos sociétés aient éprouvé le besoin de le faire à date fixe relève peut-être de la récupération marchande, il est néanmoins probable que s'exprime aussi là la nécessité de ritualiser ce qui, toujours, échappera à l'économie: les gestes suscités par la tendresse.

Jean-Louis Hue, Dernières nouvelles du Père Noël, Livre de Poche.