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Grands Lacs
Par Pierre Barbancey |
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Quatre ans après le génocide au Rwanda, la région des Grands Lacs connaît un nouvel embrasement.
Il compromet l'émergence de la renaissance africaine.
L'ex-Zaïre, rebaptisé République démocratique du Congo (RDC), est à la croisée des lignes de force qui traversent le continent noir. Sa position géographique le soumet aux influences de l'Afrique australe, orientale et centrale. La richesse de son sous-sol est convoitée par les transnationales. Est-il possible de concevoir un développement durable au bénéfice des Congolais et des peuples de la région ?
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Rassemblement autour d'un mobile commun, la chute de Mobutu
Le 29 mai 1997, Laurent-Désiré Kabila prenait officiellement ses fonctions de président de la République démocratique du Congo (RDC). Lors de cette prestation de serment, cinq chefs d'Etat (venus d'Angola, du Burundi, du Rwanda, de l'Ouganda et de la Zambie) des neufs voisins immédiats de l'ex-Zaïre étaient présents. Tous ont contribué à la chute du régime de Mobutu. D'autres pays de la région ont aussi soutenu, d'une façon ou d'une autre, le mouvement de Kabila: l'Erythrée et l'Ethiopie liés à l'Ouganda dans leur soutien à la rébellion du Sud-Soudan hostile à Karthoum, le Zimbabwe, la Namibie et, dans une moindre part, l'Afrique du Sud. L'Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo (AFDL) regroupait quatre formations: le Parti de la révolution populaire (PRP) de Laurent-Désiré Kabila, le MRLZ, Mouvement révolutionnaire pour la libération du Zaïre de Mosasa Miumataga, le Conseil national de résistance pour la démocratie (CNRD) de Kisassa Ngandu et l'Alliance démocratique des peuples (ADP) de Deogratias Bugera. L'AFDL a également reçu le soutien de groupes américains tels que American Mineral Fields, soucieux de préserver l'avenir de leurs intérêts miniers. On les retrouve tous une nouvelle fois partie prenante, directement ou indirectement, dans le conflit ouvert le 2 août par une rébellion à l'est de la RDC et contestant le pouvoir de Kabila. Seule différence mais de taille: l'alliance régionale de fait qui s'était constituée quinze mois plus tôt pour évincer le dictateur à la toque léopard a volé en éclats. Et pour cause... Un rassemblement aussi hétéroclite s'était fait sur le plus petit dénominateur commun, en l'occurrence en finir avec Mobutu. L'Ouganda, et surtout le Rwanda, ont, dès le départ, soutenu la rébellion Banyamulenge au Nord et au Sud-Kivu (majoritairement, des tutsis d'origine congolaise), voire stimulée, en vue de détruire les bases hutus existantes à l'intérieur des camps de réfugiés en territoire zaïrois, en particulier les milices interahamwe. Paul Kagamé, vice-président rwandais, déclarait d'ailleurs en novembre 1996: " Ma priorité n'est pas qu'il y ait une zone tampon, c'est de ne pas avoir de milices du tout. " L'Ouganda a le souci de " nettoyer " le Nord-Est des groupes armés hostiles à Kampala et soutenus par le Soudan. Cet objectif rejoint la volonté américaine de contrer le Soudan islamiste. L'Angola, intervenue plus tard, est également préoccupée par la présence au Zaïre des troupes de l'UNITA de Jonas Savimbi.
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Les grandes puissances diamétralement opposées
Les grandes puissances adoptent deux attitudes diamétralement opposées. La France soutient Mobutu jusqu'au bout. Les Etats-Unis, conscients des bouleversements en cours, soucieux de créer un contrepoids à une Afrique australe décidément trop indépendante et désireux de garder le contrôle sur la succession de Mobutu, incitent l'Ouganda et le Rwanda à épauler les Banyamulenge, tout en accordant une aide plus directe. Laurent-Désiré Kabila s'empare du pouvoir en mai 1997. Le choix de cet homme, qui dirige une guérilla depuis trente ans, n'est pas dû au hasard. D'origine luba, il donne une dimension nationale à la rébellion tutsie. Il ne s'agit pas à proprement parler d'une victoire populaire, même si les Zaïrois voient partir avec joie Mobutu. Les conseillers rwandais et ougandais, c'est-à-dire tutsis, sont omniprésents. Parmi eux, deux figures majeures se détachent, éléments moteurs dans les événements déclenchés le 2 août. James Kabarehe, officier de l'armée ougandaise, mis à la disposition de Kabila par Yoweri Museveni, et devenu chef d'état-major des Forces armées congolaises (FAC). Bizima Karaha, tutsi du Congo, ministre des Affaires étrangères de Kabila avant sa démission au milieu de l'été. En quinze mois, tous ces paramètres, auxquels il faut ajouter l'adhésion de la nouvelle République démocratique du Congo à la Communauté de développement de l'Afrique australe (SADC), vont s'entrechoquer et provoquer une crise dont les conséquences se font encore sentir.
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Pour des politiques africaines décidées par les Africains eux-mêmes
Si les premières mesures prises par Kabila en mai 1997 satisfont la population, notamment la baisse du prix des denrées de première nécessité, ses pratiques politiques avec l'interdiction de tous les partis à l'exception du sien, la constitution d'un gouvernement sans concertation, créent une instabilité politique dans le pays. Faute d'un véritable soutien national, il s'appuie essentiellement sur ses alliés étrangers, particulièrement rwandais, ce qui ne plaît pas aux Congolais qui voient d'un mauvais oeil les principaux postes des services de sécurité occupés par des tutsis. Du côté de la SADC, on craint également un trop fort ancrage de la RDC à l'Ouganda et au Rwanda. Le 28 juillet 1998, Kabila limoge James Kabarehe qui rejoint rapidement Kigali, accompagnés de plusieurs centaines de combattants tutsis. Le 2 août, Goma et Bukavu, capitales du Nord et du Sud-Kivu, provinces orientales de la RDC, frontalières avec l'Ouganda, le Rwanda et le Burundi, sont prises par les hommes du " commandant James ", soutenus par les Banyamulenge qui s'estiment persécutés. Un pont aérien est mis en place entre Goma et Kitona (2 000 km plus à l'ouest). L'aide logistique ougandaise et rwandaise, en hommes et en matériels, est évidente. Des dizaines de soldats fortement armés s'emparent de la base de Kitona puis remontent vers Kinshasa: Moanda, Banana, Matadi puis Inga tombent comme des fruits mûrs. Le coup est audacieux mais facilité par la faiblesse des Forces armées congolaises, le retournement de militaires anciennement mobutistes (les ex-FAZ) en rééducation à Kitona et, surtout, par ce qui paraît le point d'orgue d'une stratégie élaborée depuis de longs mois par Kabarehe et ses mentors: la nomination, des mois auparavant, de cadres de confiance aux endroits stratégiques . Le même schéma que celui de l'insurrection de 1996 semble se reproduire avec, au final, un coup d'Etat national: réactivation d'une rébellion à dominante tutsie dans le Kivu, appui des Etats-Unis, entrée de troupes rwandaises et ougandaises en territoire congolais, création d'une structure politique (cette fois, le RCD, rassemblement congolais pour la démocratie), dirigeants non tutsis comme caution " nationale ". On trouve ainsi Lunda Bululu, un Katangais, Ernest Wamba dia Wamba, originaire du Bas-Congo, Jean-Marie Kabassele, ancien représentant en France de l'opposant historique Etienne Tschisekedi et Arthur Zahidi Ngoma, adversaire de la dernière heure de Mobutu, anti-Kabila convaincu et considéré par certains comme " l'homme de la France ". L'avancée des rebelles est si rapide, qu'au milieu du mois d'août les jours de Kabila semblent comptés. Sa situation est d'autant plus délicate que son attitude intransigeante, le non-respect des engagements pris indisposent les pays de l'Afrique australe qui peuvent l'aider. Le 17 août, Laurent-Désiré Kabila se rend à Luanda (Angola) pour y rencontrer ses homologues angolais et namibiens. Quelques jours plus tard, il obtient un engagement militaire de ces armées, auxquelles s'ajoutent les soldats du Zimbabwe. Ce qui les anime n'est pas tant soutenir Kabila qu'empêcher une éventuelle longue période d'instabilité. L'Afrique du Sud, fidèle à la stratégie de Mandela de règlement négocié des conflits et peut-être sous la pression de groupes économiques, continue à prôner une solution diplomatique. L'intervention de plusieurs pays de la SADC est déterminante. Les troupes angolaises s'emparent de Kitona puis des principales positions rebelles à l'ouest. Autour de Kinshasa, des affrontements se déroulent. La rébellion est en déroute. Fort de ses nouveaux succès militaires et surtout d'une nouvelle popularité activée par une habile propagande gouvernementale anti-tutsie, Kabila souhaite porter l'estocade jusque dans le fief oriental des rebelles. Malgré les multiples discussions engagées début septembre entre les différents protagonistes, à l'exception de la rébellion (sommet de Victoria Falls au Zimbabwe, sommet des non-alignés à Durban en Afrique du Sud, rencontre des ministres des Affaires étrangères à Addis-Abeba en Ethiopie), les conditions d'un cessez-le-feu n'étaient pas remplies et les combats se poursuivent. Tant que les problèmes de fond (réconciliations nationales, développement, coopération régionale, non-ingérence des grandes puissances...) ne seront pas résolus, la région ne connaîtra pas de stabilité et de paix durable. Les grandes puissances et singulièrement la France peuvent y contribuer au lieu de faire de l'ingérence larvée. Cela suppose la volonté d'aider à l'émergence de politiques africaines décidées par les Africains eux-mêmes. |