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Honduras
Par Juan Donald* |
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Voir aussi Amérique centrale Solidarité |
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Ce récit a commencé par un message reçu des Etats-Unis.
Mike, le frère de Juan Donald, père jésuite de la paroisse de Sangrelaya, région de San Pedro Sula, au Nord-Ouest du Honduras, lui écrivait: " Je suis très inquiet pour toi.
J'ai assez vu les dégâts de Fifi pour être maintenant très nerveux.
C'est le second cyclone qui se dirige vers toi.
Je pense que tu es plus près de l'information, quoique je sois collé au poste pour les bulletins sur "Mitch" à chaque demi-heure.
Ils disent qu'il s'agit du quatrième cyclone qui déferle sur l'Atlantique.
Ils disent aussi que les vents soufflent à 180 et 250 milles.
S'il te plaît, prends soin de toi, et tiens-nous au courant, ainsi je pourrai le raconter à Grand-mère.
" Juan Donald, père jésuite d'origine nord-américaine, en mission au Honduras depuis une vingtaine d'années, animateur d'un théâtre local, nous a donc confié la correspondance qu'il a entretenue avec son frère, aux Etats-Unis.
Un témoignage qui dit combien la présence des religieux a été essentielle, moralement et matériellement, dans ces circonstances dramatiques, alors que ni les autorités honduriennes ni les sociétés propriétaires des bananeraies ne sont venues à l'aide de la population de la paroisse de Sangrelaya, près de Port Colomb.
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Mardi 27 octobre
Mike, si tu pouvais divulguer ces informations, tu nous aiderais beaucoup. Les lignes téléphoniques ne fonctionnent pas bien, tous les Honduriens des Etats-Unis essayent d'avoir des nouvelles de leurs parents. La côte Nord est actuellement balayée par des vagues, mais il semble que l'oeil du cyclone restera en mer. Ici, dans les terres, nous n'aurons sans doute pas plus qu'une terrible inondation. " Mitch " avance très lentement, quelque chose comme 3 à 9 km/heure. Il se trouve à 90 km de la côte.
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Mercredi 28, 8h 40
Hier soir, la tempête s'est arrêtée. Elle menaçait d'entrer à l'intérieur du pays mais elle est restée à 50 km de la côte, entre les îles Trujillo et Guanaja. La vallée d'Aguan est isolée: tous les chemins sont coupés, et au moins Tocoa et Sava sont inondées. Les villes de la côte sont très touchées et les îles doivent être dans la même situation. Je crois que la route de Tegucigalpa reste encore accessible. Ici, tout est étonnamment calme, nous avons seulement une pluie constante. Le Rio Pelo monte, mais il n'y a toujours pas d'inondation dans la ville. Les gens qui se souviennent de Fifi sont plus préoccupés par les pluies qui viendraient après le passage de Mitch. C'est elles qui causeraient vraiment les inondations et la mort.
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Mercredi 28, 17 h 47
Il est presque six heures du soir et tout est obscur. Il paraît que cet après-midi, le centre du cyclone a commencé à se déplacer lentement vers le nord-ouest. Tant mieux: cela signifierait qu'il s'éloigne...
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Jeudi 29, 10 heures
Probablement, je ne pourrai pas envoyer ce que je suis en train d'écrire. Les liaisons téléphoniques sont défectueuses. Une pluie d'enfer s'est déchaînée ! Les bulletins prévoient encore au moins deux jours comme ça. Il pleut maintenant à verse; ce n'est plus le genre de pluie qui dure une demi-heure et qui laisse percer le soleil. Depuis hier à 22 heures, le ciel déverse littéralement de l'eau. En vingt ans, je n'ai jamais rien vu de pareil ! Nous ne pouvons sortir du collège San José qu'en jeep: la rue d'en face est un torrent furieux. Le bâtiment du théâtre tient bien et nous avons toujours de l'eau puisqu'elle vient du puits. Si nous avons encore de l'électricité, tout ira bien. Mais elle manque déjà dans le reste de la ville, comme l'eau potable. Nous avons essayé d'atteindre Palermo pour prendre des nouvelles de la famille de Chito, mais nous n'avons pas pu traverser. En ce moment même, il pleut comme en enfer.
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Vendredi 30, 11 h 40
Il y a en ce moment un calme relatif, mais nous ne nous risquons pas à espérer que le pire soit déjà passé. Je me hâte car l'électricité menace d'être coupée d'un moment à l'autre. Hier, nous avons vécu la plus grosse catastrophe jamais imaginée en terme de dégâts matériels (nous n'avons pas de perte humaine). L'infrastructure du pays est totalement détruite: routes, système de distribution d'eau, une grande partie du réseau d'électricité. Presque tous les villages et les villes sont isolés et nous devons attendre que les eaux baissent pour pouvoir évaluer les dégâts.
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Vendredi 30, 17 h 30
Nous avons eu l'occasion, durant la journée, de sortir faire un tour, visiter quelques personnes et constater les ravages de ces pluies diluviennes. Nous avions même l'espoir que le pire était derrière nous, mais, maintenant, il est clair que les choses sérieuses commencent à peine. Il a recommencé à pleuvoir fort vers 16 h. Nuit d'angoisse devant nous. Chito et Erika et leur famille sont venus s'installer au San José pour vivre " l'événement ". Le quartier Palermo est inondé à cause de la crue du Rio Ulua, qui se remplit des eaux de la montagne. Avec cette nouvelle pluie, l'eau nous assaille de deux côtés. D'El Progreso à San Pedro Sula tout est une immense mer d'eau. La situation alimentaire devient de plus en plus difficile. Depuis que les voies de communication sont coupées, il n'y a plus d'approvisionnement. Il n'y a plus d'eau pour boire et se laver.
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Samedi 31, 11 heures
Compte tenu des jours antérieurs, aujourd'hui est un jour tranquille. Les orages sont passés ce matin, le soleil essaie de se montrer. Pour la première fois, cette semaine, nous avons pu voir la montagne. L'oeil du cyclone est maintenant sur Tegucigalpa, un peu plus loin. Hier soir, Edy et moi nous disions que cette semaine notre échelle de valeurs avait changé: " Leurs maisons ne sont que sous l'eau ", cela veut dire qu'il n'y a pas trop de problème. Il s'agit simplement d'attendre que l'eau baisse de niveau, nettoyer la saleté. Nous, jésuites, nous sommes réunis hier soir pour échanger nos impressions. Nous nous sommes occupés de tout. Il est impossible de donner la moindre estimation réaliste des dégâts, ni dans El Progreso, encore moins pour les autres régions. Une chose est sûre: le pays entier a été détruit comme un pare-brise de voiture quand un caillou le frappe. L'économie est détruite dans la mesure où l'essentiel de l'économie néolibérale est centrée ici sur l'exportation, et il faudra au moins plusieurs mois, voire plusieurs années, avant que le transport terrestre puisse être rétabli, pour que l'activité portuaire reprenne. Le problème immédiat, c'est la nourriture et l'eau (c'est si ironique que l'eau soit un problème). Un aspect remarquable dans cette situation, c'est que les supposées " autorités " aient tout simplement disparu. Concernant les soldats, j'en conclus qu'ils ont tous été affectés au personnel de TV, vu qu'ils figurent sur toutes les images ! Les gens des quartiers ont formé des comités de vigilance pour protéger les maisons du pillage (chose commune en temps normal mais qui, avec la situation, a empiré). Cela reste une des nombreuses manifestations impressionnantes de la solidarité du peuple devant son abandon total de la part des " autorités ".
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Samedi 31, 20 h 30
Nous vivons, aujourd'hui, une relative accalmie. Nous avons eu quelques averses légères. La situation est stable, à l'aune des paramètres dont nous disposons. Le cyclone a frappé durement Tegucigalpa. Il semble que cela fut aussi dur là-bas qu'ici. Peut-être même pire vu les conditions géographiques de la capitale. Ici, le Rio Ulua a reflué pendant la journée, il était à cent mètres du théâtre, mais il a baissé. Un des grands problèmes maintenant est de sauver les gens des bananeraies. Tous les champs sont inondés. Quelques barques se sont bien risquées sur l'eau, en vain. La radio a commencé à demander qu'ils tentent de se diriger vers El Progreso par la digue. La vallée entière est sous les eaux. Il nous faudra trouver d'autres lieux pour héberger la population, les réfugiés accueillis chez nous étant déjà bien entassés... Le problème matériel majeur reste celui de l'eau potable. Le second, celui de la nourriture. Il y a peu de provisions et leur prix a augmenté de façon astronomique. Plus grave, la peur et la panique que les gens avaient contenues pendant tous ces jours ont commencé à surgir: il y a des rumeurs folles de tous côtés, par exemple, qu'El Progreso va disparaître...
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Dimanche 1er novembre, 21 h 30
C'est un jour d'une incroyable tranquillité, comparé aux précédents. La situation se normalise relativement. Nous avons déjà du soleil ! Même ici à San José nous avons eu un dimanche presque normal: les gens ont joué au foot sur le terrain et des enfants couraient un peu partout. Le linge étendu au soleil, toutes les autres affaires que les gens avaient pu récupérer dans leurs maisons, toutes ces choses empilés dans les couloirs du collège, tout nous fait espérer que bientôt nous retournerons à la normalité, mais... Le point le plus critique s'est déplacé vers les travailleurs et leurs familles qui sont restés piégés dans les bananeraies. Personne n'a pas pu encore atteindre les cabanes des bananeros. Ces gens n'ont ni mangé ni bu pendant tous ces jours, le soleil est une " bénédiction inespérée ", car ils attendent le secours par les toits. Mais les rayons leur brûlent la peau. Ils souffrent de différents maux, champignons, gonflement des pieds, toux... Les " autorités " civiles et militaires sont toujours absentes. La seule qui mérite notre reconnaissance, c'est la Compagnie d'électricité. Les ouvriers ont réalisé un travail impressionnant, coupant des lignes à haute tension là où il le fallait et rétablissant le courant là où c'était nécessaire. L'eau est le point le plus délicat, la nourriture vient en second. Le problème de l'eau multiplie les risques d'une épidémie de choléra. Les médicaments seront un nouveau problème d'ici une paire de jours.
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Lundi 2, 9 heures
La situation dans les bananeraies reste désespérée et nos "maisons de refuge " ont de plus en plus de difficultés. Les autorités civiles et militaires sont toujours absentes; les responsables de la Compagnie bananière aussi pour le sauvetage de leurs propres travailleurs, pourtant l'aspect le plus important du drame actuel. Et comme nous l'avions soupçonné, le gouvernement a annoncé que toute l'aide internationale arrivant au pays ira à Tegucigalpa, le reste du pays devra se débrouiller tout seul face à l'avenir... n Traduit de l'espagnol par Carlos Abrego |
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* Père jésuite, curé de la paroisse de Sangrelaya, Colon. |
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Amérique centrale Solidarité
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regards se joint évidemment aux initiatives de solidarité lancées dans la presse communiste le 20 novembre.
Voici les coordonnées du Secours populaire français où vous pouvez adresser vos dons :
SPF - 9/11, rue Froissart, 75140 Paris Cedex O3, CCP 654 37 H Paris
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