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Modernité
Par Pierre Courcelles |
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Un grand nombre [des poèmes de Mallarmé] sont, surtout dans la dernière partie de son oeuvre, à peu près inintelligibles.
Cette obscurité voulue tient à l'esthétique du poète, qui cherchait dans les mots, moins la signification intellectuelle et les rapports logiques, que la valeur et les relations musicales.
C'est ce que pouvaient lire les possesseurs du Dictionnaire La-rousse du XXe siècle en six volumes, édition de 1931, volume 4, page 627. Ainsi, 33 ans après la mort du poète, le rédacteur de la notice restait dans l'incompréhension de l'oeuvre tout en pointant, sans le vouloir et donc sans pouvoir l'assumer, le déplacement opéré par Mallarmé: le poème est inintelligible si on ne trouve pas son intelligibilité dans " la valeur et les relations musicales ", justement. La " logique " des rapports entre les mots n'est que d'un faible apport, en fait, cette " logique " n'existe pas, tout simplement. Ce qui est à l'oeuvre, c'est bien autre chose que l'association de mots qui font sens ou image. Stéphane Mallarmé est moderne pour de multiples raisons, il l'est aussi en ce sens que sa poésie va au-delà des objets dont elle se sert, visant le " Tout " hégélien, découvrant le monde de ses apprêts, s'approchant de l'Absolu qui en est le sens caché. Ce sont les mots déportés de leur sens commun qui vont à et font ce sens-là, caché sans doute mais seulement jusqu'à l'abandon par le lecteur de la codification utilitariste des mots. Pour défaire le vieux discours, il fallait donner la parole aux mots, chargés de retisser un sens à ce monde figé dans le passé, sourd à son présent. L'oeuvre pure qui fut sa quête n'était pas un retrait du monde. La complexe dialectique des mots, jusqu'à son énigme, ouvrait un autre monde: celui de la " parole essentielle " qui s'inscrit contre la " parole immédiate ". Sa poésie qui pouvait (peut toujours) paraître élitiste, aristocratique n'était qu'une précaution nécessaire à sa survie. Breton écrira: " ...il semble imprudent de spéculer sur l'innocence des mots. Mallarmé s'est détourné de l'explication du monde tel qu'en parlait son siècle pour en donner le rôle aux mots, au chant, au rythme de leur enchaînement: c'est sa modernité, elle n'est pas enfermée dans le XIXe siècle, elle continue de parler à notre temps. Paul Claudel: " Mallarmé est le premier qui se soit placé devant l'extérieur, non pas comme devant un spectacle, ou comme un thème à devoirs français, mais comme devant un texte avec cette question: Qu'est-ce que ça veut dire ? " Stéphane Mallarmé, maître du Symbolisme ? Soit. Mais ce n'est pas par ce lien qu'il domine la littérature de son temps. L'oeuvre a été débarrassée, du moins peut-elle l'être, de ses voiles initiatiques, orphiques et mystiques dans lesquels on l'avait enseveli. Elle est là, blanc souci, assemblée en un lieu prémonitoire, celui du dernier poème, Un coup de dés jamais n'abolira le hasard, où il est ecrit, noir sur blanc: Rien n'aura eu lieu que le lieu (...) excepté peut être une constellation. |
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Mallarmé, Oeuvres complètes, Tome I, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1998, 1600p., 390 F. Nouvelle édition présentée et annotée par Bertrand Marchal. La précédente édition date de 1945, publiée sous la direction de G. Jean-Aubry. Mallarmé, 1842-1898, un destin d'écriture, ouvrage collectif sous la direction de Yves Peyré, éditions Gallimard/Réunion des musées nationaux, 1998, 205p., 290 F. Publié à l'occasion de l'exposition organisée par le musée d'Orsay et la Bibliothèque littéraire Jacques Doucet, musée d'Orsay, Paris, du 29-09-98 au 02-01-99. Jean-Luc Steinmetz, Stéphane Mallarmé, l'absolu au jour le jour, éditions Fayard,1998,616 p.180 F. Revue Action Poétique, n°152, automne 1998, 90 F. Ce numéro comporte un dossier de dix textes et poèmes consacré à Mallarmé, sous le titre, " Mallarmé, d'ailleurs ". Revue Europe, n°825-826, janvier-février 1998, 110 F. Numéro consacré à Mallarmé, comportant 25 études et textes. Mallarmé, Ecrits sur l'art, éditions GF Flammarion, 1998, 410p., 62 F. Présentation, notes, bibliographie et chronologie par Michel Draguet Du côté d'Internet, on trouvera le site créé par la ville de Sens (où Mallarmé vécut une partie de sa jeunesse): http ://www. mallarm. org/poete.
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