Regards Décembre 1998 - Points de vue

Marinina
La meilleure major du roman noir russe

Par Serge Leyrac


La débâcle en Russie n'est pas qu'économique. Quelques années d'ultralibéralisme ont quasiment désertifié un panorama littéraire et une édition jusque-là luxuriants, contre vents et marées, censure et conformisme. Dans ce désert de désolation, un genre pourtant s'épanouit: le roman policier. Et si vous voulez vous faire une idée de ce qu'est la Russie d'aujourd'hui, le roman noir est un passage obligé et l'un de ses meilleurs auteurs, sinon la meilleure, Alexandra Marinina. Elle devient enfin accessible au lecteur français avec la publication d'un premier roman au titre symbolique, le Cauchemar.

Alexandra Marinina est, à elle seule, un personnage romanesque. Lieutenant-colonel de la police judiciaire, elle a démissionné, en 1996, du ministère de l'Intérieur. Jusque là, elle avait mené une double carrière de policier et d'écrivain. Désormais, seule subsiste la femme de plume qui puise dans l'expérience du criminologiste. Les Russes, tous sexes confondus, dévorent les romans de cet auteur prolifique. Elle en a déjà une vingtaine à son actif, en produit quatre par an et, si le Bon Dieu lui prête du souffle et longue vie, elle remplira des rayons entiers de nos bibliothèques. Plus de six millions d'exemplaires vendus dans son pays. Des éditeurs étrangers qui se l'arrachent. Le succès.

Les raisons de cette réussite fulgurante sont simples comme bonjour: par-delà une intrigue complexe et prenante, le lecteur russe reconnaît son univers quotidien. Ce monde réel devant lequel les romanciers " sérieux " se recroquevillent, Marinina s'y enfonce avec une délectation sereine. La prose de la vie se combine chez elle avec les problèmes affectifs, la poursuite des criminels et, en dernière analyse, la quête inlassable de la vérité de son personnage désormais célèbre, le major (commandant) de la milice, Anastasia Kamenskaïa. Cette jeune femme, ni belle ni laide, fringuée couleur rase-muraille, chaussée en baskets quand le climat le permet, peut se rendre attirante en cas de besoin. " Le reste du temps, elle était une petite souris qui ne payait pas de mine ", plutôt froussarde, nulle au tir et aux sports de combat, frileuse, paresseuse, fumeuse invétérée, pas femme d'intérieur pour un centime, rien d'un James Bond en jupon ni d'une Wonderwoman. Mais c'est une championne toutes catégories en informatique, un cerveau mathématique et analytique hors pair, couvé et rudoyé par son chef, le colonel Gordéev.

Dans le Cauchemar, par exception, Nastia Kamenskaïa est chargée d'enquêter sur l'assassinat de Viktoria Eremina, hôtesse d'accueil, en fait call-girl dans une société privée, dont le corps a été découvert à 75 kilomètres de Moscou. D'ordinaire, Nastia reste confinée dans les bureaux de la brigade criminelle moscovite où elle traite les informations. Ce qui ne l'empêche pas de connaître bien des aventures. Cette fois, son chef lui confie cette mission en désespoir de cause, la corruption a gagné certains de ses hommes et Kamenskaïa est la seule en qui il puisse avoir confiance. On trouve là, d'entrée, le thème récurrent chez Marinina de la corruption, ce cancer généralisé de la société russe. Nastia y est confrontée tout au long de son enquête.

Anti-héros caractérisé, dotée d'une vie intérieure très riche et quelque peu névrotique, Anastasia Kamenskaïa est souvent présentée comme le double de son auteur. Même âge sensiblement, Marinina est née en 1960, même expérience professionnelle, même connaissance des langues étrangères. Au vrai, Marinina s'est mise en scène sous la double hypostase du major Kamenskaïa et de son amie Tatiana Obraztsova, juge d'instruction à Saint-Pétersbourg et... auteur de romans policiers. n S. L.

Alexandra Marinina, Le Cauchemar, Seuil, 1998, 360 p., 110 F.