Regards Décembre 1998 - Points de vue

Engagement
L'Amérique violente de Native Land

Par Marcel Martin


En 1934, Paul Strand est un photographe célèbre quand il tourne au Mexique, avec Fred Zinnemann, les Révoltés d'Alvarado, docu-fiction vigoureusement polémique et puissamment lyrique sur une grève de pêcheurs en lutte contre l'exploitation. Par son engagement social, l'oeuvre évoque les grands films soviétiques et par son style s'apparente au Que viva Mexico inachevé d'Eisenstein. Strand est marxiste, comme plusieurs des meilleurs documentaristes de l'époque, dont Joris Ivans, et c'est avec eux qu'il crée en 1937 Frontier Films, un groupe militant auquel on doit de remarquables reportages sociaux à l'initiative de l'administration démocrate dans le cadre de la politique du New Deal de Roosevelt: Power and the land, sur l'électrification rurale; The River, sur la construction d'un barrage dans la vallée du fleuve Tennessee, et surtout The Plow that broke the plains, qui décrit la désertification du Middle West et l'exil forcé de millions de fermiers ruinés.

Alors que fascisme et nazisme sont de plus en plus menaçants, et que la guerre civile fait rage en Espagne et en Chine, Paul Strand et ses camarades entreprennent de dénoncer les atteintes aux libertés civiques perpétrées aux Etats-Unis par des organisations patronales acoquinées avec la mafia et par le Ku-Klux-Klan. Ce sera Native Land (Pays natal), long métrage dont la réalisation, par manque d'argent, durera trois ans et en restreindra considérablement la portée pratique. Quand le film est sorti en 1942, il ne pouvait plus avoir l'impact espéré: c'était la guerre et l'heure était à l'union nationale contre l'ennemi extérieur; ce fut le chant du cygne de Frontier Films.

Au début des années 30, la Dépression a jeté à la rue des millions de chômeurs qui font la queue aux soupes populaires et manifestent dans des " marches de la faim ". La politique sociale du New Deal améliore peu à peu la situation et favorise un sursaut de dignité chez les ouvriers et les fermiers, qui commencent à s'organiser dans les syndicats pour défendre leurs droits civiques bafoués par le grand patronat. Le film inclut de saisissants documents d'actualité sur la brutale et parfois meurtrière répression exercée par les milices patronales et la police officielle sur des manifestants pacifiques. Il reconstitue dans un style documentaire, avec quelques acteurs professionnels mais surtout des participants bénévoles, des faits d'injustice et de violence répertoriés dans le rapport d'une commission d'enquête du Sénat sur les violations de la Constitution et de la Déclaration des droits.

Après la guerre, lui-même en butte aux persécutions maccarthystes, Paul Strand choisit de s'installer en France, où il est mort à 86 ans, en 1976, après une féconde carrière de photographe à travers le monde.

En 1945, Claude Roy caractérisa Native Land comme un film " sobre et dur ", un " essai sur l'injustice, le racisme et le meurtre, considérés comme les beaux-arts de l'Amérique contemporaine ". Et c'est vrai que les cinq épisodes qui le composent incitaient alors à désespérer de la démocratie américaine et que les auteurs espéraient susciter une prise de conscience du public en motivant son indignation. Exaltant longuement, en introduction, l'esprit de liberté des pionniers et l'affirmation du besoin de justice par les Pères fondateurs, le film propose, parallèlement au fervent commentaire dit par Paul Robeson, un travail de raison et de conviction où la maîtrise artistique conforte l'engagement idéologique. Native Land est un film authentiquement prolétarien dont il y a eu peu d'autres exemples dans le cinéma américain, sinon le Sel de la terre (1953) et Harlem Country (1977), qui ont montré, chacun à sa manière, la persistance de l'injustice et de la violence dans l'Amérique profonde.