Regards Décembre 1998 - Invitation

José Saramago
"Où allons-nous si nous continuons de vivre comme nous vivons ?"

Par Pierre Courcelles


Voir aussi Nobel portugais

José Saramago a été fait prix Nobel de littérature le 8 octobre 1998. Avec lui, pour la première fois, est distingué un écrivain de langue portugaise, un écrivain de nationalité portugaise, et un homme qui se réclame de son appartenance à un parti communiste. Chez lui, le citoyen et l'écrivain ne sont pas, dans l'homme, des parts séparées. Il dit et écrit, haut et fort, les choses du monde tel qu'il va.

 
Comment expliquez-vous qu'il ait fallu attendre depuis 1901 pour qu'un prix Nobel de littérature soit accordé à un écrivain de langue portugaise et de nationalité portugaise, à vous, José Saramago ?

José Saramago: Peut-être est-ce parce que nous sommes là-bas, au bout de l'Europe... Mais, de toute façon, on sait que nous avons une littérature vieille de huit siècles, elle est là. Et il n'y a pas que le Portugal, il y a le Brésil avec de grands poètes, de grands romanciers, ils sont là, à écrire, à travailler. Alors, on peut se demander pourquoi l'Académie suédoise, si généreuse envers d'autres pays, d'autres littératures, n'a pas reconnu ou pas voulu reconnaître la littérature de langue portugaise; peut-être n'y avait-il personne pour lui dire: " Il faut regarder ce qui se passe là-bas, au Portugal. " Je ne sais pas, c'est inexplicable. Mais, vous savez, il y a d'autres pays qui attendent leur Prix Nobel de littérature, les Pays-Bas par exemple, ou la Chine... Finalement, il est arrivé, c'est très bien, et tout le monde est très content... Car le Nobel, c'est aussi une occasion pour la langue portugaise, parlée dans les sept pays de la Communauté des pays de langue portugaise (1), d'être plus visible aux yeux du monde, et visible dans sa diversité linguistique et culturelle. C'est une opportunité offerte aux sept pays pour mettre en place une politique de diffusion de la langue portugaise et de ses littératures.

 
Quelles sont, pour vous, écrivain, les qualités de la langue portugaise ?

 
J. S : Toutes les langues, bien entendu, possèdent leurs nuances, mais le portugais est une langue qui avance à petits pas, où chaque mot, chaque cellule de la phrase comporte des entendus et des sous-entendus qu'il est très difficile de passer dans une autre langue. C'est au moment où il faut répondre aux questions du traducteur ou de la traductrice sur le sens de ce que j'ai écrit que je me rends compte que le portugais est plus riche que je le pense. C'est alors que surgissent l'acquis de la langue et l'implicite des mots; on croit les maîtriser, les connaître, mais ils sont très difficiles à expliquer. Il faut beaucoup de mots pour expliquer le sens d'un mot, et c'est toujours une sorte de redécouverte.

 
On connaît un peu mieux, aujourd'hui, la littérature portugaise contemporaine et vos romans sont traduits en France depuis 1987. En revanche, on sait peu le rôle que vous avez joué dans la littérature de l'après salazarisme. Nuno Judice, universitaire et poète, a pu écrire: " Il y a de toute évidence un avant et un après Saramago dans la fiction portugaise contemporaine, cette séparation étant même plus visible encore que la séparation avant et après la Révolution d'avril 1974. [...] Et ce qui est le plus important, c'est le changement qu'il apporte au niveau de l'écriture ".

 
J. S : J'ai publié quelques livres du temps de Salazar, de la poésie, quelques essais, mais c'est après la Révolution d'avril, il est vrai, à la fin des années 1970, que mon travail a pris plus d'importance en tentant de répondre à une préoccupation d'inspiration nationaliste qui était alors au centre des débats dans les milieux littéraires: qu'est-ce qu'était notre histoire, qu'est-ce qu'était la grandeur de notre passé et de ceux qui l'avaient fait ? Les écrivains, je dirais: presque tous les écrivains ont éprouvé la nécessité d'interroger de plus près notre histoire. Beaucoup de romans ont alors entrepris une révision de notre histoire pour y découvrir la vraie histoire. C'est ce que j'ai essayé de faire, notamment avec le Dieu manchot (2).

 
Aujourd'hui, quel est l'état de la littérature portugaise et quelles sont vos interrogations, à vous ?

 
J. S : Aujourd'hui, ces questions n'ont plus cours, le regard sur notre histoire n'est plus une préoccupation dans la création littéraire. Aujourd'hui, les jeunes écrivains, il y en a beaucoup et ils travaillent bien, cherchent dans d'autres directions. Mais, dans quelle direction et que faut-il dire aujourd'hui ? La société portugaise évolue très rapidement, elle a plus changé dans les dix dernières années que dans les cinquante années précédentes. On se perd un peu dans la multiplicité des directions à prendre, dans la confusion des parcours proposés dont on ne sait pas où ils mènent. C'est peut-être pour ces raisons que j'ai changé, que mon regard sur les choses s'est transformé et que mes romans sont devenus plus abstraits, dans le sens d'une recherche de thèmes plus généraux, qui dépassent l'histoire et la société portugaises, ce qui ne veux pas dire que je ne m'intéresse plus au Portugal. Je regarde le monde tel qu'il est, et c'est un monde que je n'aime pas. Aussi, l'Aveuglement (3) ou Tous les noms (4), sont des constats pessimistes, des regards très frustrés sur le monde, ce sont des points de vue sur le monde actuel qui ne trouve pas et ne semble pas être prêt à trouver des solutions vraiment humaines pour redéfinir ce qu'on continue d'appeler les rapports humains, à mon avis très peu humains.

 
Vous avez déclaré que l'Aveuglement ouvrait un nouveau cycle dans votre oeuvre, le précédent s'étant clos avec l'Evangile selon Jésus-Christ (5).

 
J. S : Je dirais que, jusqu'à ce livre-là, je décrivais une sculpture, une statue, en surface et, depuis, c'est comme si j'étais passé au dedans de la statue. Je ne voudrais pas tomber dans de grands mots, dans une rhétorique facile, mais c'est comme si j'étais passé à l'essence des choses - mettez des guillemets... Comme si je m'étais dit: " finis de décrire, il faut plonger dans les choses ". J'essaie de plonger, non pas dans l'esprit humain, c'est beaucoup trop compliqué... Ce qui me préoccupe, c'est le rapport humain. Dans l'Aveuglement, c'est ce que j'ai recherché en me posant la question: " Qu'avons-nous fait de notre raison, raison édificatrice mais aussi raison destructrice, y compris de ce qu'elle avait bâti avant ? " Si on ne fait pas de la raison un instrument pour défendre la vie, c'est que nous sommes devenus des malades. Je n'aime pas dire ce genre de choses, mais... il m'arrive de penser que l'homme, lorsqu'il s'est reconnu intelligent, n'a pas supporté le choc de sa découverte et s'est réfugié dans la folie. Je pense que nous sommes des aveugles et des fous.

 
Il n'y a pas de médecin pour ces maladies...

 
J. S : Le médecin doit lui-même se soigner... Et puis, on ne doit pas rester là, à attendre l'arrivée d'un messie ou de bataillons d'anges du Seigneur qui nous remettraient dans la bonne voie... Le problème, c'est qu'on ne voit pas très bien comment rendre simplement habitable le monde où nous vivons. Au même moment où nous envoyons sur la planète Mars des appareils capables de déterminer la composition chimique des roches, des millions de nos semblables meurent de faim. C'est cela qu'il faut crier.

 
Est-ce que, parmi les aveugles, l'écrivain est un voyant ? Ou celui qui dirait aux autres voyants ce qu'il faut voir ?

 
J. S : Non, car ce serait faire de l'écrivain un messie. L'écrivain est quelqu'un qui tâtonne, qui cherche à poser la main sur les choses, pour les reconnaître et dire ce qu'il croit avoir reconnu. Mais, nous tous, écrivains ou non, nous savons beaucoup plus que ce que nous croyons. Nous pouvons tous plus que ce que nous croyons. Ce sont les circonstances qui exigent de nous peu ou beaucoup. Si la société ne demande rien, nous ne donnons rien. Nous croyons même que nous n'avons rien à donner à la société. Mais si la société exige de nous tout ce que nous croyons, tout ce que nous pouvons, tout ce que nous savons, nous le donnerons, à la surprise générale. On se demandera alors: " Mais où étaient-ils avant tous ceux-là, que faisaient-ils avant ? " Avant quoi ? Avant que la société leur dise de donner le meilleur de ce qu'ils sont. En Amérique centrale, ce qui s'est passé est un désastre effrayant. En Espagne, puisque j'habite aux Iles Canaries, en 24 heures tout le monde s'est mis en mouvement pour apporter l'aide aux populations des pays touchés par l'ouragan. Où étaient-ils avant, les gens qui se sont mobilisés ? Ils étaient là. Ils faisaient leur vie. Mais ils ont été interpellés par un événement et ils se sont mis en marche. Le problème, c'est que nous vivons dans des sociétés qui veulent nous endormir, qui nous disent: " Ne vous préoccupez pas, soyez tranquilles, tout va bien.

 
J'ai lu l'une de vos déclarations où vous disiez que vous étiez de moins en moins intéressé à parler de littérature.

 
J. S : Parfois je me demande même s'il est tout simplement possible de parler littérature... Ce que je tente de faire, c'est de porter mes préoccupations dans l'oeuvre littéraire. Lorsque j'écris, je ne peux pas oublier le citoyen que je suis.

 
Quelles sont vos principales préoccupations ?

 
J. S : Je ne crois pas au bonheur universel, je ne crois pas que puisse arriver le bonheur pour les six milliards d'hommes et de femmes, le bonheur est une affaire individuelle. Ce que je ne peux pas comprendre, c'est cette espèce de folie qui nous mène à l'égoïsme le plus atroce, à l'indifférence méprisable, à la méconnaissance de l'autre qui mène à l'intolérance, à la xénophobie, au racisme. Ce qui me frappe, c'est l'incapacité d'action dans laquelle on a mis les exclus, ceux qui sont privés d'espoir. Je ne préconise pas la révolution, mais... Ce qui me frappe, c'est l'aveuglement de la raison. Nous sommes des êtres rationnels, des êtres sensibles, mais nous ne nous demandons pas quel usage nous faisons de notre raison.

 
Quelques jours après que le prix Nobel vous fut décerné, dans le cadre de la VIIIe Conférence ibéro-américaine, à Porto, qui avait pour ordre du jour la globalisation de l'économie et la coopération inter-régionale, vous avez fait des déclarations remarquées sur la globalisation et la démocratie.

 
J. S : S'il y a un débat qu'on ne parvient pas à ouvrir, c'est bien celui sur la démocratie: " Qu'est-ce que c'est la démocratie ? " Je réponds: ce n'est rien, la démocratie. On ne peut pas parler de démocratie si le pouvoir n'est pas démocratique, comme c'est le cas. Le vrai pouvoir n'est pas démocratique parce que le vrai pouvoir est économique, tout le monde le sait. IBM, Mitsubishi ou Coca Cola ne se présentent pas aux élections, ils n'ont pas de représentants directs au Parlement. Les gouvernements, les pauvres, s'occupent de bien administrer la vie des citoyens, mais les grandes décisions, celles qui décident du sort du monde et de chacun d'entre nous, sont prises par les multinationales, ça aussi tout le monde le sait. Ce n'est pas pessimiste de dire que la démocratie est à peu près vide de contenu, c'est l'évidence même de tous les jours. Et la globalisation n'est évidemment pas démocratique. Supposons que la globalisation ait été mise en place par le communisme, on dirait: " La globalisation est un totalitarisme ", et avec raison. Ce qu'on nomme néolibéralisme, moi je l'appelle capitalisme autoritaire, tout simplement. C'est lui qui pose ses conditions, c'est lui qui dit: " Vous serez exclus si vous ne respectez pas les règles qui sont les nôtres.

 
Vos prises de positions, peu habituelles chez un écrivain et encore moins chez un prix Nobel de littérature, comment sont-elles reçues par les pouvoirs politiques et économiques ?

 
J. S : Pour être clair, prenons le gouvernement de mon pays, mais ça vaut pour d'autres gouvernements, il est poussé par des forces auxquelles il ne peut résister. Moi, et d'autres, nous sommes du côté où on peut résister, un peu. Mais sans illusion. Ce que je dis n'a aucune importance. C'est comme si je disais: " Il pleut. Les gens sont trempés par la pluie, mais il continuent à dire il fait beau. Et moi, je dis: il pleut. " Je dis ce que je dis, j'écris ce que j'écris, voilà tout. J'ai des amis dans le gouvernement portugais, mais jamais aucun d'entre eux ne m'a dit, par exemple: " J'ai lu ce que tu as écrit sur la globalisation... " C'est comme si, mis à part mes livres, tout le reste était entre parenthèses. On ne me dit pas: " Tu as raison " ou: " Tu as tort ". On efface le dit par le silence. Parfois, je me dis qu'il vaudrait mieux me taire, si personne n'écoute. Mais, en fait, ce qu'il faut comprendre, c'est que le gouvernement ne gouverne pas, il est là comme élément décoratif, pour nous rassurer, pour nous donner l'illusion que tout est normal. Mais, derrière les beaux et grands discours, il y a la réalité que les citoyens vivent et qui n'a rien à voir avec les discours, et ils doivent se rendre compte que ça n'a rien à voir avec ceux qui nous disent: " Ne vous inquiétez pas, tout va bien.

 
Pourtant, les hommes politiques dont vous parlez, s'ils lisent vos livres, doivent bien se rendre compte que votre roman l'Aveuglement, par exemple, dit sous une forme littéraire allégorique ou métaphorique ce que disent vos prises de position.

 
J. S : Oui. Sans doute. Mais, encore une fois, ils sont poussés par des forces qui ne leur permettent pas de faire le lien.

 
Il continue de pleuvoir. Faut-il se révolter ?

 
J. S : Oui. Il ne faut pas attendre la venue d'un nouveau Messie. Car, où allons-nous si nous continuons de vivre comme nous vivons ? n

Propos recueillis par Pierre Courcelles le 6 novembre 1998 à Paris, Fondation Gulbenkian.

 

 


Nobel portugais


Né en 1922 dans la province de l'Alentejo de parents travailleurs ruraux qui émigrent à Lisbonne, José Saramago commence par exercer le métier de serrurier. Il devient ensuite journaliste et traducteur. Il publie son premier roman en 1947, Terra de pecado (Terre de péché). Il attendra 1977 avant de publier son deuxième roman, Manual de pintura e caligrafia (non traduit en français). C'est en 1982, avec Memorial do convento (traduit en français, en 1987, sous le titre le Dieu manchot), qu'il accède à la reconnaissance et à la célébrité. Il a publié, depuis, six autres romans, des essais, des pièces de théâtre et un journal qui comporte quatre volumes (non traduits en français).

retour