Regards Décembre 1998 - Les Idées

Inédit
Quelle révolte aujourd'hui ?

Par Julia Kristeva*


Absente pour raison de santé à la clôture des Rencontres philosophiques de l'an passé, Julia Kristeva était bien présente pour inaugurer celles de cette année, le 24 septembre dernier, à l'espaceregards. Elle nous a confié le texte inédit à partir duquel elle a prononcé son exposé. C'est pourquoi, en lieu et place de l'habituel compte-rendu, nous le publions. Cette introduction, écoutée par un public si nombreux que l'habituelle salle n'y suffisait pas, ouvrait une discussion d'une rare intensité. Témoignage d'une retraitée en recherche d'elle-même, soucieuse de ne pas dépendre soudain des désirs de son époux. Jeune femme en analyse liant ses révoltes à l'oeuvre d'Aragon et de... Staline ! (Réponse nette de Julia Kristeva). Questions sur le lien entre révolte intime, mouvements des chômeurs et de décembre 1995 (Julia Kristeva acquiesce). Interrogations sur la responsabilité, l'engagement, les "adhésions provisoires", le besoin "d'adhérer", le désir individuel, l'expérience sans précédent d'une homosexuelle sur les journées communistes de Draveil consacrées à l'homosexualité, les droits de l'Homme, l'absolue nécessité de la sublimation créatrice, de l'attention à l'autre, de la sensibilité comme forme de la révolte et signe du féminin, dans l'homme comme dans la femme... Débat trop riche et trop " sensible " pour faire l'objet d'un récit détaillé. Réponses sereines de Julia Kristeva, qui, loin de fermer les réponses, aurait plutôt question à tout. Ce dialogue sur le sens de la révolte intime a finalement mis en scène une pluralité de révoltes singulières, parlées, chacun restant lui-même dans cet acte collectif, ce que Julia Kristeva considère comme une "tradition française", à laquelle elle souhaitait un bel avenir. n J.-P. JOUARY

Depuis au moins deux siècles, le mot complexe et riche que fut initialement le mot "révolte" (1) a revêtu une signification politique. Nous entendons aujourd'hui par révolte une contestation des normes, des valeurs, des pouvoirs déjà établis: depuis la Révolution française la "révolte" politique est la version laïque de cette négativité qui caractérise la vie de la conscience lorsqu'elle essaie de rester fidèle à sa logique profonde; la révolte est notre mystique, synonyme de dignité.

Or, on s'aperçoit de plus en plus aujourd'hui que le " nouvel ordre mondial " - dont il n'est plus nécessaire de louer les avantages démocratiques, malgré ses risques et même malgré les impasses à l'Est - n'est pas propice à cette révolte. Contre qui se révolter si le pouvoir et les valeurs sont vacants ou corrompus ? Et, plus gravement encore, qui peut se révolter, si l'homme est de plus en plus réduit à un conglomérat d'organes - s'il est non pas un "sujet" mais une "personne patrimoniale" dotée d'un "patrimoine" non seulement financier mais aussi génétique ou physiologique, tout juste libre de zapper pour choisir sa "chaîne" ? Je schématise et durcis le tableau de notre actualité pour mieux mettre en évidence ce que nous ressentons tous: non seulement la révolte politique s'enlise dans les compromis entre des partis dont on perçoit de moins en moins les différences, mais une composante essentielle de la culture européenne - une culture de doute et de critique - perd sa portée morale et esthétique. Lorsqu'elle existe, elle est marginalisée au titre décoratif d'alibi toléré de la société du spectacle; quand elle n'est pas tout simplement submergée et rendue impossible par la culture-divertissement, par la culture - "performance", par la culture - "show" (les anglicismes sont ici de circonstance).

Au risque d'aggraver mon image de personne dramatique qui se plaît à noircir l'actualité, je tiens à me présenter par mon roman: Possessions (2). Sur fond d'intrigue policière, on découvre dans une ville imaginaire, emblème du village planétaire et qui porte le nom de Santa Barbara, le corps d'une femme décapitée, Gloria Harrison, traductrice de son état, et mère d'un enfant difficile. Le lecteur constatera que plusieurs assassins sont en fait les auteurs de cette mort, avant la décapitation finale. Dans cette image de la souffrance féminine et maternelle qui résume la difficulté d'être femme, j'ai mis beaucoup de mon expérience personnelle: la femme décapitée, c'est moi. Je suis également l'enquêtrice qui mène l'investigation policière, aux côtés du commissaire principal Northrop Rilksy: une autre femme, Stéphanie Delacour, journaliste parisienne. Car, dans cet univers mafieux et virtuel qu'est Santa Barbara, l'enquête est encore possible: " tu peux savoir ", dit en substance au lecteur le roman policier, qui est le genre populaire où se maintient vivante la possibilité du questionnement. N'est-ce pas pour cela que, quand on ne lit plus, on lit encore des romans policiers: degré zéro de cette aptitude au jugement qu'est l'interrogation, notre seul rempart contre la "banalité du mal" ? Je considère mon roman Possessions, et tant d'autres, comme une forme basse de la révolte: mais les autres, moins basses, sont-elles vraiment plus efficaces ? De surcroît, l'univers des femmes me permet de suggérer une alternative à la société robotisante et spectaculaire qui met à mal la culture révolte: cette alternative, c'est tout simplement l'intimité sensible. Possédés par leurs sensibilités et leurs passions, certains êtres continuent à se poser néanmoins des questions. Je suis persuadée qu'après tant de projets et de slogans, plus ou moins raisonnables, plus ou moins prometteurs, lancés par le mouvement féministe depuis les années soixante-dix, l'arrivée des femmes au premier plan de la scène sociale et morale aura comme résultat de revaloriser l'expérience sensible - comme antidote à la ratiocination technique. L'immense responsabilité des femmes eu égard à la survie de l'espèce - comment préserver la liberté de nos corps tout en assurant les conditions optimales pour la vie de nos enfants ? - va de pair avec cette réhabilitation du sensible. Le roman est le terrain privilégié d'une telle exploration - et de sa communication au plus grand nombre. A côté et en plus de la culture de l'image, de sa séduction, de sa rapidité, de sa brutalité et de sa légèreté -, la culture des mots, la narration et la place qu'elle réserve à la méditation, me paraît être une variante de révolte minimale. C'est sans doute peu de chose. Mais êtes-vous sûrs que nous n'avons pas atteint un point de non-retour à partir duquel il faudrait re-tourner aux petites choses: ré-volte infinitésimale pour préserver la vie de l'esprit, et de l'espèce ? La révolte donc, comme retour-retournement-déplacement-changement, constitue la logique profonde d'une certaine culture que je voudrais réhabiliter devant vous, et dont l'acuité semble aujourd'hui bien menacée. Mais revenons encore une fois sur le sens de cette révolte qui me paraît spécifier si profondément ce que notre culture a de plus vivant, et de plus prometteur.

 
Similitude et différences avec le " retour-rétrospectif "

Depuis Socrate-Platon, et plus explicitement encore dans la théologie chrétienne, l'homme est invité à un "retour": certains d'entre vous en conservent encore la trace, sinon la pratique. Telle est notamment la visée du "redire" de saint Augustin, fondé sur le lien rétrospectif au déjà-là du Créateur: la possibilité de questionner son propre être; de se chercher soi-même ("se quaerere": quaesto mihi factus sum) est donnée par cette aptitude au retour, qui est simultanément remémoration, interrogation et pensée.

Cependant, le développement de la technique a favorisé la connaissance de valeurs stables, au détriment de la pensée comme retour, comme recherche (comme " redire ", comme se quaerere). Par ailleurs, la désacralisation du christianisme - mais aussi ses propres tendances intrinsèques propices à la stabilisation, à la réconciliation dans l'immuabilité de l'être -, ont déconsidéré, quand elles ne l'ont pas rendu impossibles, ce "combat" avec le monde et avec soi qui caractérise aussi l'eschatologie chrétienne. Dès lors, l'interrogation des valeurs s'est transformée en nihilisme: entendons par "nihilisme" le rejet des anciennes valeurs au profit d'un culte de nouvelles valeurs dont on suspend l'interrogation. Ce qu'on a pris pour une "révolte" ou une " révolution " depuis deux siècles, tout particulièrement en politique et dans les idéologies accompagnatrices, fut le plus souvent un abandon du questionnement rétrospectif au profit d'un rejet pur et simple de l'ancien, pour que de nouveaux dogmes prennent sa place.

Quand on dit " révolte ", quand les médias emploient le mot " révolte ", on entend généralement ni plus ni moins que cette suspension nihiliste du questionnement au profit de prétendues nouvelles valeurs qui, en tant que "valeurs" précisément, ont oublié de se questionner elles-mêmes, et de ce fait ont fondamentalement trahi le sens de la ré-volte que j'essaie de vous faire appréhender. Le nihiliste n'est pas un homme ré-volté au sens où nous avons compris ce terme et dont vous lirez désormais le développement plus patient que je ne saurais le développer aujourd'hui dans Sens et non-sens de la révolte. Pouvoirs et limites de la psychanalyse (3): le nihiliste pseudo-révolté est de fait un homme réconcilié dans la stabilité de nouvelles valeurs. Et cette stabilité, illusoire, se révèle être mortifère, totalitaire: je n'insisterai jamais assez sur le fait que le totalitarisme est le résultat d'une certaine fixation de la révolte à ce qui est précisément sa trahison, à savoir la suspension du retour rétrospectif, qui équivaut à une suspension de la pensée. Hannah Arendt a brillamment développé cette réflexion.

Je cherche, dès lors, des expériences dans lesquelles se prolonge et se renouvelle ce travail de la ré-volte qui, quoiqu'au prix d'erreurs et d'impasses, ouvre la vie psychique à une infinie re-création. Car, ne nous faisons pas d'illusion: il ne suffit pas de raviver la permanence de la ré-volte, que la technique aurait bloquée, pour atteindre le bonheur, ou on ne sait quelle stabilité sereine de l'être. La ré-volte expose l'être parlant à une insoutenable conflictualité dont notre siècle s'est arrogé précisément le redoutable privilège de manifester la nécessaire jouissance et les impasses morbides. Mais tout autrement que ne le fait le nihiliste fixé dans la célébration de son rejet pur et simple de l'"ancien", ou dans la positivité sans retour du " nouveau ".

Nous en sommes là: renoncer à la ré-volte par un repli sur des "anciennes valeurs", ou même des "nouvelles" qui ne se retournent pas sur elles-mêmes, ne se questionnent pas; ou, au contraire, reprendre sans relâche le retour rétrospectif pour le conduire jusqu'aux frontières du représentable - du pensable - du soutenable: jusqu'à la "possession". Frontières, telles que certaines avancées de la culture de notre siècle les ont mises en évidence.

La ré-volte de l'homme moderne n'est pas une reprise pure et simple du lien rétrospectif qui fonde le for intérieur de l'homme chrétien, rasséréné dans sa quête qui s'achève par son retour au summum esse. Tout en empruntant le chemin du questionnement rétroactif, l'homme moderne le conduit à une conflictualité désormais inconciliable et qui, bien qu'elle ait pu se produire aux marges de l'art ou de la mystique dans l'histoire antérieure, n'a jamais atteint ni le paroxysme ni l'ampleur qu'on lui constate dans la modernité.

Comme le concept de "processus" distingue l'histoire moderne de celle de l'Antiquité basée sur le destin et le génie des grands hommes, le concept d'"auto-organisation" spécifie l'histoire contemporaine qui, à notre siècle, se fait à coups de crises. De même, je soutiens que le concept d'homme ré-volté distingue l'homme moderne aussi bien de l'homme de la chrétienté réconcilié face à Dieu (coram Deo), que du nihiliste qui est son envers enragé, mais symétrique.

 
La psychanalyse comme ré-volte

En quel sens la " ré-volte " - telle que nous pouvons l'entendre avec Freud qui nous invite à re-prendre l'inconscient diabolique, et avec certains écrivains contemporains explorateurs des états limites du psychisme - n'est pas le rapport rétrospectif du tendere esse au "pas encore" ou au "déjà plus" ? Risquons une première réponse: elle s'en distingue notamment en ce que la tension vers l'unité, vers l'être ou vers l'autorité de la loi, bien que toujours à l'oeuvre dans cette ré-volte moderne, s'accompagne plus que jamais des forces centrifuges de la dissolution et de la dispersion.

Plus encore, de cette conflictualité advient une jouissance, qui n'est pas simplement un caprice narcissique ou égoïste de l'homme gâté d'une société de consommation ou de spectacle. La jouissance dont il s'agit - et c'est là que l'apport de Freud est radical - est indispensable au maintien de la psyché en vie, indispensable à cette faculté de représentation et de questionnement qui spécifie l'humain. En ce sens, la découverte freudienne de l'inconscient a été le nouveau point d'Archimède qui a constitué, du psychisme toujours déjà tributaire de l'Autre et de l'autre, le lieu privilégié où la vie trouve son sens, si et seulement si il est capable de ré-volte. C'est même sur ce sol que Freud a fondé la psychanalyse comme invitation à l'anamnèse, dans le but d'une re-naissance, autrement dit une re-structuration psychique.

Par le récit de l'association libre et dans la ré-volte régénérante contre et avec l'ancienne Loi (interdits familiaux, surmoi, idéaux, limites oedipiennes ou narcissiques, etc.), advient l'autonomie singulière de chacun, ainsi que son lien renouvelé à l'autre. Mais cet autre "palais de la mémoire" freudienne que la psychanalyse revisite et transforme, Hannah Arendt, qui louait le palais de la mémoire d'Augustin, ne l'avait pas perçu, prise qu'elle était dans une récusation de la psychologie et de la psychanalyse supposées être des sciences du "général".

 
Retrouver le sens du négatif

L'âge moderne que je daterai (pour aller vite, dans le cadre de cette réflexion) de la Révolution française, a mis en valeur la part négative de ce retour rétrospectif - l'expérience, personnelle ou collective, est devenue une expérience du conflit, de la contradiction. L'être lui-même est travaillé par le néant, dit en substance la philosophie notamment depuis Hegel et, différemment, avec Heidegger et Sartre.

Cette coprésence du néant dans l'être a pris la forme d'une dialectique chez Hegel.

Heidegger, dès son texte "Qu'est-ce que la métaphysique ?" (1929) fait la différence entre la négation interne au jugement et un néant qui néantit autrement que ne le fait la pensée: c'est dans la sensation et dans l'angoisse que le philosophe ira chercher les formes nucléaires de ce qu'il appelle une répulsion, laquelle serait le trait caractéristique de l'homme, ce re-jeté, ce je-té de l'être. Le Dasein est une répulsion, l'ex-tase est l'autre mot de l'ab-jection: a-t-on suffisamment réfléchi à cette similitude ?

Dans l'Etre et le néant (1943), Sartre se fonde sur cette différence entre la négation propre à la pensée et un néantir/néant primordial, mais plutôt que sur la ré-pulsion, il insiste sur la liberté et s'affirme en définitive plus hégélien qu'heideggerien, dans le champ de la philosophie, ainsi que dans son anarchisme politique.

Si je relis aujourd'hui ces textes - si je vous demande de les relire - c'est parce qu'ils témoignent d'un moment inouï de la pensée occidentale. Il s'agit du moment où le "retour rétrospectif" - c'est-à-dire le questionnement du sujet connaissant sur lui-même et sa vérité - le conduit à rien de moins qu'à une familiarité avec la psychose. Car aussi bien la "force" (Kraft) néantisante qui se tient "dans le dos" du concept et dont le concept est appelé à résorber l'inquiétante poussée (Hegel), que le sentiment de dissociation ou de répulsion chez Heidegger, et ce qu'"au néant pré-judicatif" de Sartre qui va alimenter sa notion de la liberté comme violence radicale, comme mise en cause de toute identité, de toute foi, de toute loi - toutes ces avancées, lorsqu'on leur propose des réalités humaines pour en rendre accessible la logique, butent sur une réalité psychique qui met à mal la conscience et s'expose au battement de l'être. Effacement des frontières sujet/objet; assaut de la pulsion; la langue se faisant "tonalité" (Stimmung), "mémoire de l'être", musique du corps et de la matière. Heidegger cherche à capter cette psychose frôlée en visitant respectueusement l'oeuvre de Hölderlin. Sartre la fuit en s'accrochant à une conscience totalisante et translucide, pour laquelle Flaubert, "l'idiot de la famille", et Genet, "comédien et martyr" - au voisinage de la mélancolie et de la perversion, par le style et le jeu - offrent plus de prise au raisonnement et à l'humanisme que la destruction radicale d'un Artaud.

J'espère vous surprendre en soutenant qu'à cette interrogation sur le néant et la négativité, appartient le courant psychanalytique inauguré par Freud. Non pas la psychanalyse américaine dominée par l'Ego Psychology, mais cette interrogation radicale que Freud mène sur le psychisme aux frontières de la biologie et de l'être, et dont on trouve le témoignage dans un texte encore énigmatique, Die Verneinung (la négativité) de 1925. Pour la première fois dans l'histoire de la pensée, quelques années avant Qu'est-ce que la métaphysique ?, Freud lie le sort de deux types de négations: le rejet propre à la pulsion (Ausstossung ou Verserfung) et la négativité interne au jugement. En soutenant en substance que le symbole et/ou la pensée sont de l'ordre d'une négativité, laquelle n'est qu'une transformation, dans certaines conditions, du rejet ou déliaison propres à la pulsion, qu'il appelle ailleurs une " pulsion de mort ". Questions: dans quelles conditions la pulsion rejetante devient-elle négativité symbolisante ? Toute la recherche psychanalytique sur la fonction paternelle (Lacan) ou la "suffisamment bonne mère" (Winnicott), entre autres, tâche de répondre à cette question. Mélanie Klein de son côté fonde la partie la plus originale de son oeuvre sur l'importance de cette pulsionnalité dissociante, rejetante, bien avant l'apparition de l'unité du moi: ce sera la phase dite schizo-paranoïde qui précède la phase dépressive génératrice du symbolisme et du langage. Les travaux sur le narcissisme, les personnalités "borderline", etc. tentent d'approfondir de leur côté cette modalité du psychisme tributaire de l'archaïque, du pulsionnel, du maternel et, au-delà, de l'extra-psychique, jusqu'à la biologie à l'être (selon les écoles).

Ces différents courants de la pensée théorique - la philosophie, la psychanalyse - ont eu ceci de particulier dans la modernité qu'ils ont atteint, par le questionnement rétrospectif (je veux dire par l'interrogation ou l'analyse) cette région frontalière de l'être parlant qu'est la psychose.

Parallèlement à la philosophie et à la psychanalyse, par des moyens cette fois-ci non pas théoriques mais propres au langage lui-même, la pratique de l'écriture, en dépliant le sens jusqu'aux sensations et aux pulsions, atteint le non-sens et en dispose le battement dans un ordre non plus "symbolique" mais "sémiotique". Je pense à cette désémantisation du style par ellipses chez Mallarmé, ou par polyphonies et mots-valises chez Joyce. A travers le langage, et grâce à une surcompétence linguistique, on obtient une apparente "régression", "état enfantin du langage". La chora sémiotique (4), cette musicalité infralinguistique que vise tout langage poétique, devient la visée principale de la poésie moderne, une "psychose expérimentale". Je veux dire par là qu'elle est l'oeuvre d'un sujet, mais d'un sujet qui se met en procès: c'est par le retour à l'archéologie de son unité, menée dans le matériau même de la langue et de la pensée, qu'il atteint des régions risquées où cette unité se néantit.

 
Logiques paradoxales de la ré-volte

Les pensées ou les écritures ré-voltées (dont j'ai interrogé récemment aussi quelques figures chez Sartre, Aragon et Barthes) tentent de trouver une représentation (un langage, une pensée, un style) à cette confrontation avec l'unité de la loi, de l'être et du soi à laquelle l'homme accède dans la jouissance. Vous ne l'ignorez pas, celle-ci est perçue par l'ancienne norme comme un " mal ". Cependant, dans la mesure où elle est pensée-écrite-représentée, cette jouissance est une traversée du mal; et, de ce fait, elle est peut-être la manière la plus profonde d'éviter le mal radical que serait l'arrêt de la représentation et du questionnement. La permanence de la contradiction, le provisoire de la réconciliation, la mise en évidence de tout ce qui met à l'épreuve la possibilité même du sens unitaire (telles la pulsion, le féminin innommable, la destructivité, la psychose, etc.), voilà ce qu'explore cette culture ré-volte.

C'est dire que s'annonce en elle une véritable mutation de l'homme issu de l'eschatologie chrétienne de la rétrospection comme voie de la vérité et de l'intimité. On comprend dès lors que la découverte freudienne n'est pas un rejet de cette tradition mais son approfondissement jusqu'aux limites de l'unité consciente, et à partir de là seulement, la voie freudienne annonce une possible mutation de notre culture pour autant qu'elle amorce un autre rapport au sens et à l'Un. Ce n'est pas dans le monde de l'action, on l'aura compris, mais dans celui de la vie psychique et de ses manifestations sociales (écriture, pensée, art) que se réalise cette ré-volte qui me paraît manifester autant les crises que les avancées de l'homme moderne. Cependant, dans la mesure où il s'agit d'une mutation du rapport de l'homme au sens, cette ré-volte culturelle concerne intrinsèquement la vie de la cité et elle a par conséquent des implications profondément politiques; elle pose la question d'une autre politique, celle de la conflictualité permanente.

Vous n'ignorez pas les attaques, dénigrements ou marginalisations qu'a subis la psychanalyse dernièrement. Plus que de l'inévitable "résistance" dont elle a été l'objet depuis ses fondations, dans la mesure où elle heurte le "ne pas vouloir savoir" de l'être humain se complaisant dans la mystification sexuelle plutôt que d'affronter des vérités susceptibles précisément de le mettre en ré-volte, la mise à l'écart dont souffre l'analyse aujourd'hui semble due à des causes supplémentaires. Les conditions de vie modernes, avec primat de la technique, de l'image, de la vitesse, etc., induisant stress et dépression, ont tendance à réduire l'espace psychique et à abolir la faculté de représentation psychique. La curiosité psychique cède devant l'exigence d'une prétendue efficacité: les progrès incontestables des neurosciences sont alors idéologiquement valorisés et prônés comme antidotes aux malaises psychiques qui s'en trouvent, de fil en aiguille, déniés dans leur existence même au profit de leur substrat que serait la déficience neurologique. Un matérialisme schématique prétend se passer du dualisme freudien qui préservait sa place à l'initiative, à l'autonomie, au désir du sujet; un cognitivisme jusqu'au-boutiste subsume dans la même logique l'hétéronomie des représentations psychiques d'une part, l'économie neuronale de l'autre. Enfin, des revendications idéologiques de type politically correct prônent des différences ethniques et sexuelles en récusant des approches rationnelles (dont la psychanalyse) qui, pourtant, seules permettent de mieux cerner leurs singularités. En dénigrant ainsi ce qu'ils appellent un universalisme analytique, ces courants basculent du militantisme dans une logique de secte. Enfin, la politique trop souvent frileuse des sociétés psychanalytiques elles-mêmes, soucieuses de sauver leur pureté clinique ou, au contraire, trop souvent agressivement idéologiques sinon spiritualistes, contribue à déconsidérer cette "révolution copernicienne" que Freud a cependant introduite dans ce siècle et qui, on s'en apercevra de plus en plus, est la seule qui ne se détourne ni des malaises ni des ré-voltes de la modernité.

Il est peut-être nécessaire de rappeler quelques logiques paradoxales de la cure analytique, pour mieux vous faire saisir quel type d'intimité l'expérience analytique a mis au jour conjointement avec l'art moderne, mais avec de tout autres moyens, il va sans dire. Souvenez-vous du "hors-temps" (Zeitlos) inouï, qu'aucune philosophie n'a mis en évidence avant lui, et dont Freud nous dit qu'il caractérise l'inconscient: alors que l'existence humaine est intrinsèquement liée au temps, l'expérience analytique nous réconcilie avec ce hors-temps qui est celui de la pulsion, et plus particulièrement de la pulsion de mort. L'interprétation analytique, quant à elle, différemment de toute autre traduction ou déchiffrement de signes, apparaît comme une version laïque du "par-don" - dans lequel je verrai plus qu'une suspension du jugement, une donation de sens par-delà le jugement, au coeur du transfert/contre-transfert. Hors-temps, modification du jugement: l'expérience analytique nous conduit aux frontières de la pensée, et vous comprenez que de s'aventurer dans ces régions intéresse aussi bien le philosophe que le moraliste, tant il est vrai que la mise en cause de la pensée (qu'est-ce qu'une pensée sans temps, sans jugement ?) implique une mise en cause du jugement et avec lui de la morale, et pour finir du lien social. Cependant, on peut s'intéresser plus spécifiquement aux variantes esthétiques ou littéraires du hors-temps et du par-don tels que l'expérience analytique les révèle. Nous pourrions revisiter en somme, avec le hors-temps et le par-don, ni plus ni moins que l'intimité, qui nous apparaîtra alors comme une expérience en souffrance; n'est-il pas vrai que les diverses formes de "possessions" de notre intimité précisément, y compris les possessions les plus démoniaques, les plus tragiques, demeurent nos refuges et nos résistances face à un monde dit " virtuel " où s'estompent les jugements, quand ils ne revêtent pas une forme archaïque et barbare ? Or, il se trouve que c'est dans l'expérience imaginaire, notamment en littérature, que se déploie cette intimité avec son hors-temps et son étrange par-don.

 
L'imaginaire en question

Suis-je en train de plaider, en somme, la cause de la révolte intime comme seule révolte possible ? Je n'ignore pas les impasses commerciales et les enlisements spectaculaires de toutes les productions imaginaires dans lesquelles se manifeste notre intimité révoltée. Il existe des époques où même la voie mystique - cette accélération des mutations libertaires - se laisse confiner dans les soins dus à la pathologie quand ce n'est pas dans les ghettos spiritualistes ou décoratifs. Notre époque est de celles-ci. Mais nous pouvons encore méditer, face à l'invasion du spectacle, sur ce que l'imaginaire peut ressusciter dans notre intimité comme potentialités révoltées. L'heure n'est peut-être pas encore aux grandes oeuvres, ou peut-être sont elles pour nous, contemporains, encore invisibles. Nous pouvons cependant préserver leur possibilité d'apparition en gardant ré-voltée notre intimité. J. K.

 


* Psychanaliste, universitaire, romancière.

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