Regards Décembre 1998 - L'Evénement

Taxe Tobin
Le débat

Par Hugues Puel Bernard Cassen Philippe Frémiaux Fabien Maury


Trois enjeux, une éthique

par Hugues Puel*

* Economie et humanisme

L'enjeu de ce débat sur la taxe Tobin me paraît triple. C'est d'abord un enjeu de conception. Le mouvement économique se fait à partir de variables psychologiques et monétaires: les anticipations de rendement des capitaux et les taux de l'intérêt dans une perspective d'échanges généralisés. Nous ne pouvons plus nous abstraire de ce postulat de l'économie moderne et nous référer à des représentations maintenant dépassées d'économie naturelle et d'autosubsistance ou à des visions de l'économie où la monnaie ne jouerait pas un rôle essentiel. Il faut accepter l'idée qu'une part de la spéculation est nécessaire au système et joue un rôle fonctionnel. Mais une autre part de cette spéculation est destructrice et dangereuse, d'où la nécessité d'une régulation.

C'est le deuxième enjeu. Cette économie financière et monétaire est désordonnée. La question de sa régulation se pose. 1 300 milliards de dollars circulent tous les jours entre les places financières, soit une masse qui représente presque le double de la valeur de tout ce que produit l'économie française pendant une année. Les réserves des banques centrales ne suffisent plus à tenir longtemps face à une spéculation offensive de groupes financiers privés puissants. Cela crée une situation de grande incertitude et d'instabilité. La taxe Tobin qui vise à freiner la volatilité des capitaux est pertinente. Mais son application suppose une volonté politique ferme: suppression des paradis fiscaux, comme le recommande un rapport récent de l'OCDE, accord international avec des mesures d'application.

 
De la régulation à la répartition

Des alternatives à la taxe Tobin existent. La pression en sa faveur ne peut qu'inciter gouvernements et institutions internationales à développer ces alternatives: taxes à l'entrée des capitaux (comme le font le Chili et la Colombie), constitution d'un Fonds monétaire asiatique, accords entre les grandes monnaies (dollar, euro, yen), réflexions sur les conditions de possibilité d'une monnaie mondiale.

En proposant sa taxe, l'économiste Tobin n'avait en vue que sa fonction de régulation. Mais, constituant une ressource, la taxe Tobin met au jour un enjeu de répartition ou de redistribution à l'échelle mondiale. Or on sait que les moyens manquent à la communauté internationale pour faire face aux besoins des peuples les plus défavorisés. Ces besoins sont criants. Le rapport 1998 du PNUD sur le développement humain nous le rappelle. Il nous informe de réalités qui ne peuvent laisser notre conscience en paix. Sur les quatre milliards d'habitants du tiers monde, les trois cinquièmes n'ont pas les structures sanitaires de base. Un tiers n'a pas d'accès à l'eau potable. Un quart ne dispose pas d'un logement correct. Un cinquième des enfants quittent l'école avant cinq ans de scolarité. Un cinquième des habitants du tiers monde souffre d'insuffisances en calories et en protéines. Compte tenu de cet échec, il faut donc trouver autre chose. La taxe Tobin est une solution réaliste dans la mesure où elle fournit une ressource qui pourrait être affectée par priorité aux pays les plus pauvres: remise des dettes qui bloquent tout projet de développement des pays les plus endettés, construction des infrastructures de base pour permettre l'arrivée des secours, moyens d'organisation des activités économiques de production et d'échanges.

Dans un monde où les ressources sont suffisantes pour éradiquer la misère, la taxe Tobin soulève en dernière instance la question éthique fondamentale: " Quel monde vouloir où chacun pourrait être assuré de son développement ? ". n H. P.

 
Crime de lèse-capital

par Bernard Cassen*

*Journaliste, directeur général du Monde diplomatique, président de l'association ATTAC.

On peut se demander pourquoi une proposition à première vue technique, sinon abstraite, celle de la taxation des transactions sur les marchés des devises, la taxe Tobin, rencontre tant de faveur dans l'opinion et tant d'opposition dans les milieux de la finance et chez leurs porte-parole. C'est que, dans les deux cas, elle est emblématique.

Pour les simples citoyens, elle semble viser le coeur d'un protagoniste central, bien que non élu, de la vie publique: les "marchés". A force d'écrire et de dire que "les marchés" pensent ceci ou cela, qu'" il n'y a qu'une seule politique possible ", car " les marchés " sanctionneront toute déviation, que " ce sont les marchés qui gouvernent ", etc., les médias et les gouvernements leur ont donné une énorme visibilité. Rien d'étonnant puisque ces " marchés " semblent dicter leur loi aux seuls pouvoirs légitimes, ceux issus du suffrage universel, que les citoyens s'en prennent directement à eux, et par le moyen qu'ils comprennent le mieux: en frappant à la caisse. De ce point de vue, " à l'insu de leur plein gré ", comme disent les Guignols, les journalistes de marché, les économistes gardiens de l'orthodoxie néoclassique, les ministres et les commissaires européens ont accompli un travail pédagogique qui doit certainement dépasser leurs espérances: l'adversaire - le capital financier en folie - est enfin clairement identifié. La crise en cours a évidemment constitué une leçon de choses sans pareille, dont témoigne le succès de l'initiative ATTAC (1).

 
Le scepticisme de Bercy

Pour les milieux de la finance, le rejet de la taxe Tobin est aussi symbolique. Taxer les scandaleux revenus d'une spéculation sur les monnaies totalement déconnectée de l'économie réelle, c'est remettre en question l'une des trois " libertés " fondamentales de l'ordre ultralibéral: la liberté absolue de circulation planétaire des capitaux. Les deux autres " libertés " ont aussi du plomb dans l'aile: la " liberté " des investissements a été quelque peu affectée par l'enterrement - sans doute très provisoire - de l'AMI, et la " liberté " du commerce, en d'autres termes le libre-échangisme débridé, est actuellement sur la sellette.

A ce crime de lèse-capital, il a d'abord été répondu par la technique de l'étouffoir. Ainsi l'ouvrage fondamental sur la taxe Tobin (2) a été soigneusement boycotté par les médias. Maintenant que le silence est brisé, se met en place une seconde ligne de défense: la taxe Tobin est peut-être une bonne chose en soi, mais, hélas, elle n'est pas applicable. On aura reconnu la ligne développée par Dominique Strauss-Kahn. Elle n'est effectivement ni plus ni moins applicable que les douze propositions qu'il a avancées pour réformer le système financier international car elle requiert un minimum de concertation entre les Etats qui abritent les places boursières les plus importantes.

Ce qui est en cause n'est pas la faisabilité technique - déjà démontrée, car toute transaction laisse une trace informatique - mais bel et bien la volonté politique. Que le ministre de l'Economie et des Finances, s'il veut convaincre de sa sincérité, propose donc officiellement à ses partenaires européens de mettre la taxe Tobin à l'étude. On ne lui demande pas plus. Une fois sur la place publique, le thème vivra sa vie. Mais c'est sans doute parce que, à Bercy, on ne se fait pas d'illusions sur l'issue d'un débat public contradictoire, que l'on veut à tout prix éviter de prendre cette " patate chaude " dans la main. n B. C.

1. ATTAC, 9 bis, rue de Valence, 75005 Paris. Tél.: 01-43-36-30-54. Courriel: attac@attac.org.- Site Internet: http://attac.org

2. Mahbub Ul Haq, Inge Kaul, Isabelle Grunberg, The Tobin Tax: Coping with Financial Volatility, Oxford University Press, Oxford, 1996.

 
Démocratie contre marchés

par Philippe Frémiaux*

* Rédacteur en chef d'Alternatives économiques,auteur de Sortir du piège, la gauche face à la mondialisation, (Syros).

Après avoir ravagé l'économie d'une partie de l'Asie, puis de la Russie, la crise financière menace l'Amérique latine et les pays riches. Les conséquences destructrices des désordres de la finance sur l'économie réelle, sur le niveau d'activité et d'emploi et les conditions de vie des populations, en font le symbole d'une mondialisation incontrôlée. L'économie est aujourd'hui coupée de ce qui devrait être ses finalités. L'argent semble ne plus servir qu'à produire de l'argent. D'où le succès remporté par la proposition de James Tobin de taxer les mouvements de capitaux: voilà qui permet de réduire la spéculation, de prélever des ressources pour les redistribuer aux pays en développement, et qui bénéficie de l'aura d'un économiste patenté, prix Nobel. La taxe Tobin ne fait pas l'unanimité chez les économistes: certains s'interrogent sur sa faisabilité, d'autres estiment que d'autres moyens seraient plus efficaces. En ce qui concerne la dimension fiscale de la taxe, que ne reprend pas à son compte James Tobin, il est assurément souhaitable d'assurer un financement public du développement de long terme (plutôt que des investissements de portefeuille volatils). Mais le développement du Sud dépend moins de l'accès à des capitaux abondants, que des conditions politiques et sociales qui permettent de mettre ces capitaux au service du développement. Mais si la taxe Tobin est aujourd'hui en vogue, c'est que le besoin se fait sentir de redonner un plus grand pouvoir aux Etats. Face aux excès du libéralisme économique, il faut combattre l'idée que le seul jeu du marché (ou des marchés) suffit à parvenir à un optimum social. Il est nécessaire de rendre le pouvoir à la politique, à la société.

 
Civiliser la mondialisation

On se tromperait en revanche en faisant d'une régulation de la finance internationale la solution à tous les malheurs du monde. Les dérèglements du capitalisme n'expliquent pas la famine au Sud-Soudan ou les problèmes sociaux des Etats-Unis. Ils relèvent bien plus du précapitalisme et notamment des séquelles de l'esclavage, pratiqué par les pays musulmans dans le premier cas, par les nations occidentales dans le second. De même, si les Etats-Unis sont aujourd'hui le plus grand prédateur énergétique de la planète comme l'échec de la conférence de Buenos Aires vient de le rappeler, les catastrophiques écologiques les plus désastreuses de notre siècle, de Tchernobyl à la mer d'Aral en passant par l'état des sous-marins nucléaires russes, courageusement dénoncé par Alexandre Nikitine, sont issues du totalitarisme et du productivisme soviétiques. Redonner du pouvoir aux Etats sur les marchés ne suffit pas, il faut aussi exiger des gouvernements qu'ils imposent de nouvelles formes de régulation de l'économie qui prennent partout en compte les intérêts des citoyens. Civiliser la mondialisation, c'est d'abord défendre la démocratie, au niveau de chaque nation, au niveau du monde. n P. F.

 
Propositions constructives

par Fabien Maury*

* Economiste, membre de la rédaction de la revue Issues.

La gravité, désormais reconnue, de la crise financière mondiale renforce le chômage, la guerre économique, les difficultés sociales. En Europe, les chefs de gouvernement envisagent, dans le sillage des Etats-Unis, des infléchissements de leur politique monétaire. Ils souhaitent une baisse des taux d'intérêt pour soutenir, la croissance et l'emploi. Ainsi, Oscar Lafontaine propose une redéfinition des priorités de la BCE, bien que Lionel Jospin soit plus en retrait sur cette question. Cependant, il y aurait des opportunités à saisir pour développer l'intervention des citoyens sur l'utilisation de l'argent.

Or, si ces plus bas taux d'intérêt ne sont pas réservés aux investissements créant de l'emploi, ils seront utilisés à des crédits de soutien aux marchés financiers. Il faut donc une baisse sélective des taux.

Un " puzzle " de propositions cohérentes devrait avoir comme coeur le remplacement d'une grande partie du rôle des marchés financiers par une création monétaire mondiale nouvelle et un crédit nouveau à taux abaissés pour l'emploi et la formation.

 
Le plein emploi comme objectif

Il ne s'agirait pas simplement de mesures défensives vis à vis du marché financier, tel que le contrôle des mouvements de capitaux à court terme (comme l'a proposé James Tobin) que les communistes ont été les premiers à introduire dans le débat politique en France, ou d'autres mesures dissuasives, contre le jeu spéculatif des grands fonds d'investissement. Se limiter à de telles mesures serait très insuffisant aujourd'hui. On doit, au contraire, les intégrer dans un ensemble cohérent de propositions constructives :

- une politique européenne d'expansion monétaire concertée favoriserait des crédits d'autant moins chers que les investissements créeraient de l'emploi. Elle s'appuierait sur une remise en cause de l'objectif de restriction monétaire de la BCE, son contrôle par les parlements nationaux et européen, ainsi que sur des interventions des salariés sur les banques, depuis les bassins d'emploi pour pousser celles-ci et le système de banques centrales à refinancer ce crédit bancaire nouveau. Cette création monétaire pourrait profiter aux pays du Sud et de l'Est, avec une sorte de " Plan Marshall " non hégémonique.

- en France, il s'agit de propositions et d'interventions pour un crédit bonifié pour l'emploi grâce à des fonds publics. C'est le développement des dépenses pour l'éducation et la formation, une fiscalité dissuasive des placements financiers et favorables à l'emploi et des droits nouveaux d'intervention des salariés sur les financements.

- A l'échelle de la planète se pose la question du remplacement d'une grande partie du rôle de financement des marchés financiers par la création d'une monnaie commune mondiale permettant ce nouveau crédit pour l'emploi-formation, la coopération. Elle serait émise par un FMI rénové, à partir des Droits de tirages spéciaux (DTS), embryon d'une telle monnaie. Une telle politique aurait pour objectif un nouveau plein emploi: " une Sécurité d'emploi et de formation pour chacune et chacun ". F. M.