Regards Décembre 1998 - L'Evénement

La taxe Tobin
"Un instrument, et sûrement pas le seul"

Par Montserrat Sans


Entretien avec James Tobin

Il a inventé en 1972 la taxe sur les transactions qui porte son nom. A 80 ans, James Tobin se retrouve, tous les matins, au troisième étage de la Cowles Foundation à Yale University. En ce jour d'élections (3 novembre), qu'il considère sans grands enjeux, puisque aux Etats-Unis " tout le monde converge vers le centre ", (qui, en France, serait la droite), il répond aux appels du Wall Street Journal et reçoit... regards à Yale.

 
En décembre 1997, vous écriviez dans le Washington Post, que la Corée du Sud et les autres pays asiatiques étaient punis, comme le Mexique en 1994-95, pour des offenses qu'ils n'avaient pas commises. Les bons élèves d'hier perdent leur prix d'excellence en même temps que les instruments de leur souveraineté monétaire. Est-ce une erreur de la main invisible ?

 
James Tobin : Cette idée religieuse, cette vague aveugle qui a déferlé prônant une économie de marché absolument libre, sans intervention de l'Etat, était fausse et néfaste. La situation actuelle, les crises régulières, l'impact des crises asiatique, russe et latino-américaine montrent aujourd'hui qu'aucun pays ne peut contrôler son économie en ayant un système de change indexé sur une monnaie étrangère. Les pays qui ont " dollarisé " leurs économies pour donner confiance aux investisseurs étrangers et ont renoncé simultanément à contrôler les transactions de capitaux, ont abandonné leur souveraineté économique. Cela signifie qu'ils acceptent la politique monétaire des U. S. A.

 
On nous a pourtant répété, depuis 1990, que la liberté des marchés avait imposé un discrédit mortel au marxisme. Que le glas des interventions de l'Etat avait sonné avec la fin de la guerre froide.

 
J. T. : Quelques mois après la chute du mur, en plein triomphalisme sur le bien-fondé des thèses d'Adam Smith étendues à la politique macro-économique, j'ai soutenu publiquement qu'un système avec un degré zéro de régulation était une chimère. Aujourd'hui, il est vraiment difficile de concevoir que le laisser-faire peut répondre aux enjeux du XXIe siècle. Les pays faibles ne disposent plus des instruments de leur politique monétaire et ce renoncement a des effets dramatiques sur leur politique nationale, en particulier sur les aspects sociaux. Il se dit en Europe que tout se résoudra grâce à l'euro et à la Banque centrale européenne. Si cela montre une certaine efficacité quant à l'intégration régionale, je me demande ce qu'il adviendra du social. Il faut revenir à une nouvelle pensée sur l'économie mixte. L'idée que l'économie de marché a gagné la guerre froide est absurde. Ce qui a triomphé, c'est le pragmatisme des compromis que l'Europe, les Etats-Unis, le G-7, l'OCDE ont imposé entre le capitalisme et la démocratie, entre les décideurs politiques et les hommes d'affaires. La guerre froide n'a pas été gagnée par le laisser-faire abstrait. Historiquement, cette opinion est insoutenable.

Dans quelle mesure l'accélération des mouvements de capitaux constitue-t-elle un péril pour la stabilité de l'économie internationale ?

 
J. T. : La situation actuelle présente de graves dangers. Les flux de capitaux pompent, en totale liberté, de l'argent n'importe où, se déversent n'importe où, pendant des périodes extrêmement variées, à une vitesse impressionnante dans un monde où le soleil ne se couche jamais. Cela provoque une réaction des taux d'intérêts dans les différents pays. Les Etats ne peuvent maintenir leurs taux d'intérêts dans un système où l'arbitrage est si rapide et si parfait. Par conséquent, ils perdent un instrument essentiel de leur politique monétaire et cela se répercute sur les économies nationales. La banque de Corée, par exemple, ne peut maintenir ses propres taux d'intérêts, sans tenir compte de ceux de Tokyo ou de New York. Elle doit alors s'ajuster sur les autres. Tous tendent à converger vers le même niveau.

 
Depuis quelques mois la " taxe Tobin " devient une revendication politique et sociale. De larges débats relancent une recherche que vous avez travaillée au début des années 70 quand les crises ne faisaient pas l'actualité. Pourquoi votre proposition retrouve-t-elle sa vigueur trente ans plus tard ?

 
J. T. : La taxe est une technique motivée par le besoin d'améliorer le système monétaire international. Elle ne ralentirait que les transactions spéculatives, ou les placements financiers de court terme. Aujourd'hui récupérer une certaine stabilité des systèmes monétaires et la souveraineté des Etats en matière macro-économique, réduire la volatilité des transactions, sont devenus importants pour tout le monde.

 
Quelles étaient vos motivations pour démarrer une recherche sur la taxe, quelques années avant la première crise du pétrole, que personne ne prévoyait ?

 
J. T. : J'ai proposé la taxe pour la première fois en 1972 à la fin de Bretton Woods. Le débat était très intense sur le genre de système monétaire à construire. Je ne pensais pas alors que le monde était prêt pour une monnaie unique, mais plutôt que les taux de change pouvaient devenir très fluctuants, et même baisser brusquement. C'est ce qui s'est passé entre 1972 et 1973, quand le dollar a chuté. Je considérais que ces taux allaient provoquer une très rapide expansion de monnaie, circulant d'un pays à un autre et que cela finirait par empêcher certains pays de maintenir leur propre politique monétaire. A cette époque, je n'ai pas inauguré une croisade contre les risques inhérents aux mouvements de capitaux, mais simplement vu les écueils du système. Plus tard, en tant que chercheur, j'ai commencé à travailler sur la taxe proprement dite.

 
En 1981, vous avez reçu le prix Nobel pour la " théorie sur les marchés financiers ", leurs relations avec la consommation et les décisions sur l'investissement, la production, l'emploi et les prix.

 
J. T. : Oui, mais personne ne parlait alors de l'application d'une taxe sur les transactions. Ce n'est que ces dix dernières années que ce sujet a commencé à attirer l'attention. Quand les crises de la livre anglaise, de la lire italienne ont éclaté, et chaque fois qu'une crise monétaire surgissait, quelqu'un disait " Tobin ? Ce vieux fou qui prétend taxer les transactions de capitaux pour stabiliser l OEéconomie...

Pourquoi soutenez-vous que la taxe Tobin est un instrument de stabilisation des économies nationales ?

 
J. T. : La but de la taxe est de réduire la volatilité des marchés financiers. C'est une taxe automatique. Un instrument, et certainement pas le seul. Prenons un investissement pour cinq ans, sur un projet que le pays récepteur considère important. L'investisseur ne payera la taxe qu'au moment de repartir avec son argent. Ce que l'on a appelé la " taxe Tobin " ne va évidemment pas interférer sur les investissements productifs de long terme, ne va pas décourager les investisseurs, ni même ralentir le commerce. Par contre, pour un spéculateur, qui fait circuler son argent toutes les semaines d'un point à l'autre du globe, si chaque semaine ce mouvement est frappé par la taxe, ce spéculateur devra payer les deux dixièmes d'une taxe de 1%. En 50 semaines, ce spéculateur aurait dû payer 25 dixièmes de la taxe. Cela devient vite considérable et suffisant pour permettre une certaine marge de liberté afin que chaque Etat fixe ses propres taux d'intérêts.

 
Votre but n'était donc pas de constituer un fonds international, un impact planétaire ?

 
J. T. : Ma recherche n'a jamais porté sur le produit de la taxe et son utilisation, ni sur la constitution d'un fond international. Plusieurs personnes ont mis l'accent sur cet aspect et considèrent que cette taxe pourrait aussi servir à certains paiements, par exemple, en faveur des organisations internationales. Mais le produit de la taxe n'a jamais fait partie de ma recherche. Evidemment, je peux sympathiser avec certaines propositions, mais l'affectation des revenus de la taxe est une discussion différente de celle portant sur la fonction de la taxe elle-même.

 
Si les pays de l'OCDE, où circule la majeure partie des flux d'investissements directs (85% des sorties et 65% des entrées), l'appliquaient, serait-ce suffisant ?

 
J. T. : Une application unilatérale ne marcherait pas. Il faut un groupe de pays développés, ceux qui ont un système bancaire qui fonctionne. Si tous les membres de l'OCDE et une vingtaine de pays membres du FMI, Hong Kong et Singapour se décidaient à adopter cette taxe, le résultat serait un succès. Je crois que tous les pays de l'OCDE veulent et ont besoin d'avoir leur propre contrôle sur leur politique macro-économique. La seule façon de le faire est d'enfoncer le coin entre les taux d'intérêts dans le marché monétaire des différents pays. Le propos de la taxe sur les transactions est justement de préserver ces possibilités. Je ne vois pas l'OCDE aller dans cette direction.

 
Lionel Jospin considère que la taxe Tobin est impossible à appliquer universellement, qu'elle favoriserait l'évasion et les paradis fiscaux. Donc que la taxe n'est pas viable. Qu'en pensez-vous ?

 
J. T. : Ceux qui trouvent des motifs d'infaisabilité sont ceux qui ne veulent pas faire le saut. La "taxe Tobin", comme l'appelle la presse, opère automatiquement, manuellement ou par transmission électronique. Après une série de conférences aux Nations unies, le Professeur Kennan, de Princetown University, un économiste éminent, a publié un essai sur son application. Je ne sais pas ce qu'il pense du bien-fondé de la taxe, mais sa conclusion est qu'elle est tout à fait applicable dans le monde actuel et à la portée de tous les Etats qui auraient d'autres objectifs que de se transformer en paradis fiscaux.

 
Un des principes de la Charte des droits et devoirs économiques des Etats, adoptée en 1974 par l'ONU est " le droit inaliénable de chaque nation à réguler les investissements étrangers et à exercer un contrôle sur les investissements ". Que deviennent ces droits ?

 
J. T. : Je retourne cette question à l'Europe, où une majorité de gouvernements sociaux-démocrates est au pouvoir. S'ils disaient " c'est notre Union européenne, nous n'accepterons pas le diktat des fonctionnaires et des technocrates de la Banque centrale européenne ", ces derniers n'auraient pas grand chose à opposer. Pourquoi ces gouvernements n'agissent-ils pas dans le sens de la maîtrise de leur politique macro-économique et ne s'engagent-ils pas vers la politique sociale promise à leurs électeurs ?

 
La France a tenté quelques mesures...

 
J. T. : Le cas de la France est vraiment décevant. M. Jospin semblait vouloir jouer les bonnes cartes, quand il était candidat. Une fois au pouvoir, il applique lui aussi des recettes qui ne diffèrent pas trop de celles de ces prédécesseurs. Laisser les instruments de la politique fiscale et monétaire entre les mains de la Banque centrale européenne, c'est une reddition ! C'est elle qui décidera dorénavant de la marche à suivre et les Etats devront s'ajuster. Je concevrais que les pays décident ensemble de maintenir un déficit budgétaire pour une période transitoire et d'abandonner leur taux de 3%, mais non de renoncer aux moyens d'une politique sociale. C'est maintenant du ressort de M. Duisenberg, et il semble être aussi rude que l'était la Bundesbank. n