Regards Décembre 1998 - Edito

Idées... Le grand chambardement

Par Henri Malberg


Bourdieu... Houellebecq... Régis Debray... Chacun de ces noms évoque des affrontements intellectuels en cours.

Il paraît qu'à l'étranger certains nous brocardent à propos de " ces débats si typiquement franco-français ". A tort car, derrière ces débats, se profilent des contradictions et des enjeux majeurs qui viennent à la surface.

C'est ce que note Patrice Cohen-Séat dans notre numéro d'octobre à propos du débat dont Pierre Bourdieu est le centre: "Face à un état inacceptable des choses, une souffrance sociale qui ne voit pas d'issue, Bourdieu assume, avec les moyens qu'il a, cette fonction politique que l'histoire a donnée dans notre pays aux "intellectuels"; dénoncer, quand il se produit, le creusement d'un écart intolérable entre les aspirations ou les exigences de la société, et les "projets" politiques; révéler le divorce croissant entre le peuple et les "élites"."

A beaucoup d'égards, la controverse sur les valeurs de la République ouverte par un article dans le Monde de huit intellectuels relève de la même problématique. Ils en appellent à défendre "sans peur" les valeurs républicaines. "National-républicain, chiche...", écrit Régis Debray. Tournés vers le passé, a-t-on pu lire... Ou encore, ils ne voient pas qu'il n'est de République que sociale. Polémiquant avec les uns et les autres, Roger Martelli écrit: "Républicains, soyons lucides ! Pour que la République vive, ce n'est pas la morale qu'il faut réhabiliter, mais la politique, au sens noble du terme; celle qui touche au commun, à la construction par tous de la cité que nous constituons ensemble " (1).

Et puis, peut-on traiter par un haussement d'épaule la controverse provoquée par le démographe Hervé Le Bras reprochant à sa consoeur, Michelle Tribalat, de prendre le risque d'alimenter la xénophobie, au nom de la connaissance de la société, en quantifiant les Français selon leur origine ethnique ?

 
Et Houellebecq

Et Houellebecq ? Pour les uns, les Particules élémentaires, maintenant vendu à 150 000 exemplaires, nous renvoie l'image impitoyable du mur devant lequel se trouve la société. Le romancier marquerait ainsi en creux l'alternative: penser autrement ou accepter le recul de civilisation. A l'inverse, le Figaro littéraire a inventé un mot pour pointer une école de littérature contemporaine, le " déprimisme ". Certains en sont venus à parler de lepénisation des esprits.

On peut ne pas rompre ce fil en évoquant la violence sourde du débat sur l'immigration, ou sur l'homosexualité à propos du PACS. Et encore la résurgence virulente d'un débat sur l'art moderne, qui a été traité récemment par Pierre Courcelles dans notre journal.

Le véritable regain qui se manifeste sur le terrain de l'histoire n'est pas sans signification. A un rythme intense, on a vu se succéder le procès de Papon et du vichysme, les débats de l'église à propos de l'Inquisition et de la complaisance envers les thèses antisémites, le rapport sur l'apartheid en Afrique du Sud, le débat sur le bilan historique du communisme. Et, maintenant, les " mutins " de la Première Guerre mondiale. Demain, sans doute, l'Algérie. Et la mise en accusation de Pinochet.

L'histoire remonte. Et chacun s'y trouve légitimement confronté. La décision du Parti communiste d'ouvrir le dossier des exclusions et des mises à l'écart n'est pas sans lien avec cette vaste mise à jour qui se cherche.

On dirait que le siècle, avant de faire sa révérence, s'ébroue. Et ça décoiffe.

 
Certitudes et incertitudes

Mais qu'ont donc de commun ces débats ? Bien imprudent qui ignorerait les enjeux qui tiennent aux mouvements propres de la culture, de la littérature, de la science ou de la sociologie; de la politique aussi.

Pourtant l'arrière-plan général est assez visible. En cette fin de siècle, toutes les idéologies, toutes les certitudes ont été ébranlées. Le communisme tel qu'il s'est pensé et a vécu pendant des dizaines d'années avec ses certitudes, sa contre-culture - ah ! comme Houellebecq parle des pois sauteurs de Pif le chien et de Rahan - a été balayé.

Mais le capitalisme à son tour est secoué dans ses fondements à la suite de la crise financière, preuve de l'échec historique du libéralisme.

James Tobin commence ainsi l'interview qu'il accorde à Regards: " Cette idée religieuse, cette vague aveugle qui a déferlé prônant une économie de marché absolument libre, sans intervention de l'Etat, était fausse et néfaste. " Il affirme: " Il faut revenir à une nouvelle pensée sur l'économie mixte.

Et Georges Soros lui-même: " Ma thèse est que l'extrémisme du marché constitue aujourd'hui, pour une société libre, une menace beaucoup plus importante que toutes les idéologies totalitaires ". L'intégrisme du marché, dit-il, " a rendu le système capitaliste mondial malsain et intenable " (2).

 
Fin de période, fin de siècle, fin de millénaire.

 
Mais début de quoi ?

Ce qui se déconstruit aujourd'hui annonce-t-il déjà une renaissance ? En tout cas, le thème de la révolte est en train de bondir dans le champ idéologique.

Le prix Nobel de littérature, José Saramago, dans l'entretien qu'il accorde à Regards, conclut en répondant " oui à la révolte ". " Il ne faut pas attendre la venue d'un nouveau Messie. Car, où allons-nous si nous continuons de vivre comme nous vivons ? "

Cette révolte personnelle, dont parle Julia Kristeva, articulée au politique, " parce que c'est l'héritage de la culture européenne continentale, écrit-elle dans son livre l'Avenir de la révolte. Des interrogations collectives ont à nouveau émergé, et je trouve que c'est la preuve de la maturité de la société française " (3).

Or, quelle renaissance peut-elle se produire sinon par la déconstruction des certitudes anciennes et l'apparition de nouveaux modes de pensée et d'action ?

Si on lit tous ces débats non comme le luxe " d'intellectuels en mal de notoriété " mais comme des moments de conflit et de recherche ancrés dans les besoins du temps alors on se passionne pour eux, et on s'en nourrit. C'est ainsi que nous nous efforçons à Regards de refléter ce bouillonnement et d'y contribuer.

 
Et la politique ?

Rien de plus dangereux que d'aplatir les débats intellectuels en séquences politiques et de trancher en fonction d'idées préconçues - merci, les communistes ont déjà donné ! Mais il faut apprendre de ces débats, de cette violence, de ces fureurs ?

Quand le Comité national du Parti communiste, réuni il y a quelques jours, dit son angoisse que la politique du gouvernement de gauche - dans lequel sont les communistes - ne passe pas assez vite aux réformes et le besoin en France et en Europe d'une nouvelle mobilisation populaire, il parle aussi de cela. n H. M.

 


1. Le Monde du 19 novembre 1998.

2. L'Expansion du 19 novembre 1998.

3. Julia Kristeva, l'Avenir de la révolte, Calmann-Lévy 1998.

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