Regards Décembre 1998 - La Création

Structures
Musées, côté Sud, côté Est / Strasbourg

Par Lise Guéhenneux


Entretien avec Paul-Hervé Parsy

Deux événements marquent la rentrée artistique, l'officialisation de la création de l'Institut d'art contemporain, à Villeurbanne et l'inauguration du Musée d'art moderne et contemporain de Strasbourg.

 
Strasbourg

 
Les points de vue multiples de l'art

Le Musée d'art moderne et contemporain de Strasbourg appartient au réseau des Musées de France. Musée attendu (depuis l'après Deuxième Guerre mondiale) dans une ville où la résistance au voisin allemand a souvent été synonyme de tradition, comme l'écrit Nobert Engel, adjoint chargé de la Culture à la ville de Strasbourg. Signe d'ouverture également, le conservateur en chef de ce nouveau musée n'appartient pas à la caste des conservateurs formés à l'Ecole du Patrimoine. Paul-Hervé Parsy, engagé sur le terrain de l'art contemporain depuis longtemps (il a eu en charge les galeries contemporaines du Musée national d'art moderne et contemporain Georges-Pompidou), présente ici son point de vue à propos du musée dont il est en charge depuis le mois de juillet dernier.

 
Comment ancrer le musée dans la ville par rapport à de nouveaux publics et comment se servir de ce nouvel outil ?

 
Paul-Hervé Parsy : Une caractéristique vraiment importante à Strasbourg, c'est son activité intellectuelle développée et vivante. Cette ville possède une école d'art, une université, un théâtre national, un opéra. Dans la ville, existe donc potentiellement à la fois ce qui caractérise l'institution du savoir et les éléments d'une ville moderne, c'est-à-dire ses fragmentations, son hétérogénéité. Un musée tel que celui-ci doit gérer la revendication très forte de la ville, sa dimension locale, ainsi qu'un projet à dimension internationale dans une zone où Bâle est à une heure de route, Francfort à 1 h 30 (musée de Bâle, musée de Francfort, ZKM à Karslruhe). Il y a un enjeu propre à ce musée qui est créé par cette conjonction. Il faut donc gérer cette complexité, prendre en compte la dimension strasbourgeoise avec cette demande politique et cette réalité intellectuelle.

 
Comment voyez-vous l'implantation du musée par rapport à cette offre culturelle ?

 
P.-H. P. : Elle va sans doute provoquer des évolutions. J'ai le souci de tisser des liens avec un certain nombre de partenaires locaux car il faut, je crois, tenter de faire de ce musée quelque chose qui s'oppose à son architecture qui est manifestement autoritaire.

 
Quels contacts avez-vous eu avec Adrien Fainsilber, l'architecte ?

 
P.-H. P. : Lors de ma première rencontre avec lui, je lui ai fait part de mon scepticisme devant l'organisation du musée, puisque, de façon schématique, il y a une façade vitrée, complètement transparente et une façade complètement fermée, genre enceinte militaire. Comme par hasard, la façade vitrée donne sur la ville ancienne et dialogue, en terme de volumes, avec le pouvoir politique: le bâtiment du Conseil régional, la cathédrale, l'ENA et, en revanche, " l'enceinte militaire " est tournée vers un quartier très vivant de Strasbourg, le quartier de la gare, de la " Laiterie " (lieu de musique et d'expositions), où il y a une population très hétérogène. Le musée apparaît, depuis ce quartier, comme une prison. Je crois que le musée doit être un outil également pour cette partie de la population qui sait très mal ce qu'est l'art.

 
Qu'en dit l'architecte ?

 
P.-H. P. : Il dit qu'il a dû affronter des contraintes techniques qui ont modifié son projet initial. Les machineries qui devaient se situer en sous-sol ont été refoulées vers le haut et à l'arrière du bâtiment, parce qu'on a décidé de construire un parking en dessous du musée, ce qui explique cette façade aveugle. Avec la nouvelle ligne de tramway, des dizaines de milliers de personnes vont longer tous les jours une façade aveugle en granit rouge et béton blanc sans que rien ne signale que c'est un musée. Il va falloir retourner cette dimension.

 
La grande rue intérieure qui se trouve sur l'autre versant ne va-t-elle pas reproduire le syndrome Orsay où les oeuvres sont écrasées par l'architecture de Gaé Aulenti ?

 
P.-H. P. : Finalement, je pense que le projet techniquement est opérationnel. Les espaces sont très différenciés. La collection historique a des espaces spécifiques à la taille des tableaux du XIXe. La partie contemporaine bénéficie de vastes espaces qui ont une architecture et une lumière complètement différentes. Le service éducatif a un espace remarquable de 400 m2, ce qui est assez rare en France et montre l'importance donnée dès le départ du projet à l'aspect pédagogique. Il y a un cabinet d'art graphique et de photographie qui ont chacun 127 mètres linéaires, espaces qui n'existent pas ailleurs en France. Il y a une bibliothèque de 100 000 volumes puisque c'est la bibliothèque du musée de Strasbourg. Il y a un auditorium.

Ce bâtiment permet la multiplicité des manifestations. Mon ambition est de susciter la même curiosité que celle que j'éprouve lorsque je visite des expositions et que je rencontre des artistes. L'art a de multiples points de vue que j'essaye de percevoir. Il n'est pas question de voir l'art de ces vingt dernières années de façon historiciste mais d'énoncer des thèmes qui peuvent être des pistes, sans leurrer les gens en leur disant: " vous allez tout comprendre ". Il faut également leur montrer la part irréductible et indicible de l'art. C'est cela je pense la véritable pédagogie du désir et de la curiosité. C'est un peu ce que j'esquisse dans l'exposition inaugurale " Sentimentale journée " (jusqu'au 7/2/99).