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Films
Par Luce Vigo |
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Vus d'Europe, les cinémas latino-américains, aujourd'hui, se portent bien.
San Sebastian, Toulouse, Biarritz, Amiens, ces festivals avaient au programme cette année, des films d'Argentine, du Brésil, du Mexique, du Vénézuela, de Cuba...
Une semaine de cinéma brésilien s'est tenue récemment au Cinéma des Cinéastes, à Paris, une semaine de cinéma argentin est en cours dans plusieurs salles du Val-de-Marne (1).
Des sorties de films argentins, cubains et brésiliens sont annoncées pour ce mois de décembre ou début 1999.
Peut-on, pour autant, dire qu'en Amérique latine, vaste continent dont beaucoup d'Etats connaissent crise économique et politique, le cinéma vive bien ? Luce Vigo fait l'état des lieux, un journaliste brésilien, Carlos Heli, donne un éclairage sur la situation du cinéma dans son pays et l'un de ses confrères, Hugo Sukman, s'entretient avec Walter Salles dont le film, Central do Brasil sort en France le 2 décembre.
Le festival de San-Sebastian qui donne, depuis longtemps, la température des productions des cinémas d'Amérique latine, proposait, pour sa 46e édition, plusieurs films argentins, dont le Vent en emporte autant (2) (El viento se llevo lo que) du cinéaste argentin, établi aux Pays-Bas, Alejandro Agresti, qui a remporté la Concha de Oro 1998, grand prix de ce festival international de cinéma, tandis que Central do Brasil de Walter Salles, Ours d'or au Festival de Berlin 98 et Ours d'argent à l'actrice Fernanda Montenegro pour l'interprétation féminine, y a reçu les prix du public et de la jeunesse. La présence nombreuse de films argentins, souvent de premières oeuvres traversées de quelques nostalgiques accents de bandoleon, semblait l'indice d'une créativité cinématographique nouvelle. Mais l'Argentin Claudio Espana, critique de théâtre et de cinéma au journal la Nacion, correspondant du festival de San Sebastian, est plus réservé: " Certes, depuis 1994, il existe dans mon pays des lois d'aide au cinéma, et grâce à un grand mouvement créatif dans les écoles de cinéma vous avez pu voir, ici à San Sebastian, plusieurs premiers films. Seront-ils jamais suivis d'un second ? J'en doute. Mais il est vrai que l'attention de quelques critiques, l'expérience acquise dans les festivals, peuvent aider certains de ces nouveaux réalisateurs à tourner un autre film, à condition qu'ils restent dans le système indépendant, qu'ils n'aillent pas dans celui de la grande industrie ". Parmi les oeuvres présentées à San Sebastian, Pizza, birra, fasso de Bruno Stagnaro, étudiant à Montevideo et d'Adrian Gaetano, étudiant à Cordoba, a fait une forte impression par le regard personnel porté sur des jeunes vivant dans les rues de Buenos Aires, interprétés par des acteurs non-professionnels. Personnages familiers mais énigmatiques dans le paysage des grandes villes argentines, ils sont, dans ce film, comme vus de l'intérieur et renvoient à une société malade. Comme un autre premier film, Plazza de almas de Fernando Diaz, qui, dans ce premier long métrage, a mis en scène un jeune peintre de rues qui a du mal à vivre son histoire familiale et sentimentale, et dans lequel se révèle une jeune comédienne, Vera Fogwill, que l'on retrouve avec intérêt dans le film d'Agresti, El vento se llevo lo que. Alejandro Agresti est, lui, âgé de 38 ans et a déjà réalisé une douzaine de films, la plupart à petits budgets. Ce n'est pas le cas de ce Vent en emporte autant, tourné en Patagonie, avec des acteurs comme Jean Rochefort et Angela Molina. C'est une autre vision de l'Argentine qu'Agresti donne dans ce film, celle de la fragmentation de l'information dont souffre le peuple argentin, en s'appuyant sur la métaphore des bobines de films qui arrivent dans ce lieu " au bout du monde ", mélangées, à l'envers, façonnant le langage et l'imaginaire décalés de la réalité des villageois cinéphiles, jusqu'au jour où arrive la télévision... Si réussi soit-il dans son registre comico-tragique touchant à des moments graves de l'histoire de l'Argentine, le propos d'Agresti est loin d'avoir la dimension et l'impact politiques de celui de Fernando Solanas dans son dernier film la Nube, remarqué aux festivals de Venise et de Biarritz et bientôt, lui aussi, sur les écrans français. Sous un ciel lourd, souvent pluvieux, dans un Buenos Aires où les gens marchent à reculons, un directeur de théâtre indépendant, entouré de ses acteurs, s'obstine à dire " non !" au ministère de la Culture qui veut détruire son théâtre. A ce très beau film sur un combat comme perdu d'avance, ou mené dans l'indifférence, Solanas donne, comme il l'a toujours fait, grâce à la métaphore, une épaisseur politique. " Il est vrai, dit Claudio Espana, que la culture est très menacée en Argentine. Le président Menen, jusqu'ici, encourageait la création cinématographique parce que c'était bon pour l'image de son gouvernement. Mais cela ne l'intéresse plus car il ne peut se représenter une troisième fois à la présidence de la République ". Aux craintes de Claudio Espana, répond l'optimisme affiché du Brésilien José Carlos Avellar. Critique de cinéma, président de Rio filme, correspondant dans son pays du Festival de San Sebastien, Avellar enseigne aussi à l'Université dans la perspective de former un jeune public, un travail que Walter Salles, auteur de Central do Brasil, dit considérer comme essentiel, (voir ci-contre l'entretien avec Walter Salles et l'article " Renaissance du cinéma brésilien "). Chili, Cuba, Mexique, Venezuela... des filmographies sinistrées ? Le film de Solanas, la Nube, conduit à mieux comprendre, peut-être, ce qu'il en est de cinématographies ayant une tradition forte et reconnue, et autrefois florissantes, aujourd'hui vivant péniblement malgré des mécanismes d'aide et de soutien. Tout un potentiel de créativité existant reste en friche, pour des raisons économiques, politiques. Paul Leduc au Mexique ne tourne plus; Arturo Ripstein, cinéaste respecté dans le monde entier, a eu le plus grand mal à réaliser son dernier film El Evangelio de las Maravillas; Pablo Perelman, après deux premiers films très personnels et politiques, sur les disparus chiliens, parmi lesquels son frère, est depuis plusieurs années en attente de tourner, mais il est vrai que le Chili n'a aucune politique dynamique en matière culturelle. Patricio Guzman, avec son documentaire Chili, la mémoire obstinée, a bien éclairé les raisons d'un tel manque.
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Trop petits pour résister aux marchés nord-américains
Et puis il y a l'ICAIC (3): trente réalisateurs, deux films tournés par an, alors qu'on fêtait à la Cita de Biarritz les 40 ans de l'Institut de cinéma cubain. Manuel Pérez Estremera, ancien assistant et ami de Glauber Rocha, aujourd'hui responsable des secteurs de coproduction et de diffusion de films latino-américains sur Canal Espagne, se désole de cette situation: " Les pays d'Amérique latine sont trop dépendants de gouvernements, dictatoriaux ou non, qui se succèdent et créent des situations nouvelles, comme au Mexique, ou sont trop contrôlés, ou encore trop petits pour résister au marché nord-américain, aux multinationales. " Seul, semble-t-il, de ces pays, le Vénézuela arrive à produire une dizaine de films par an, mais le cinéaste vénézuélien Atahualpa Lichy, en charge de la programmation du Festival de Mar del Plata, craint, aux prochaines élections présidentielles, l'arrivée au pouvoir d'un militaire putschiste. Quelques raisons d'espérer demeurent. D'abord l'existence d'une école internationale de cinéma et de télévision, créée en 1985 à l'initiative de son président, l'écrivain Gabriel Garcia Marquez, et que dirige Alberto Garcia Ferrer, à San Antonio de los Banos, à trente-cinq kilomètres de La Havane. L'idée était d'offrir à la jeunesse du continent latino-américain, à travers des cours et des ateliers animés par des professionnels, venus de tous les coins du monde (Claudio Espana, Manuel Pérez Estrema, Luc Yersin, Antoine Bonfanti, Paul Seban, notamment), la possibilité d'être formé à tous les métiers du cinéma, et ensuite guidé dans les débuts professionnels. Il y a aussi quelques initiatives heureuses, comme celle de la Cubaine noire, Gloria Orlando qui fait partie de l'ICAIC et dont on découvrit, lors de la manifestation " Racines noires " en juillet, à Paris, les travaux vidéo très personnels sur des sujets jamais abordés dans le cinéma cubain et qui affirment l'importance de la culture africaine. Par ailleurs, le désir est grand, chez les cinéastes d'Amérique latine, d'unir leurs forces pour favoriser l'émergence de coproductions et pour créer des passerelles entre les publics de ce continent. C'est le plus important, sans doute. |
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1. L'Oeil vers... l'Argentine, 17es Journées cinématographiques contre le racisme, pour l'amitié entre les peuples, 24/11 au 08/12. 2. Sortie nationale, sur les écrans français, le 20/01/99. 3. ACAIC: Institut cubain des arts et industries cinématographiques.
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