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L'Assimil sans peine du parler moderne Par Evelyne Pieiller |
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On l'a remarqué, la mode est aux lexicographes.
Ça se comprend.
Dans un monde où la communication est une affaire d'Etat, il est clair qu'il n'est pas sans importance de s'attacher au sens des mots et à la signification du choix de ces mots.
Chaque époque a ses couleurs, ses manies, ses valeurs.
Chaque époque a son vocabulaire, ses tics, ses préférences, et c'est fou ce que c'est...
parlant.
Encore plus, peut-être, par ce que cachent les mots en faveur, que par ce qu'ils semblent tout bonnement dire.
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Première leçon:
" On a assisté à la fin des utopies. Tout le monde sait désormais qu'elles sont obsolètes. C'est au libéralisme maintenant de faire la preuve qu'il peut mettre en place un système de solidarité active envers les SDF. " Traduction sommaire: Le mot " utopie ", qu'on n'employait plus guère jusqu'à ces dernières années, a subitement connu une seconde vie, pour désigner essentiellement les régimes des pays de l'Est. Le terme signifiant très exactement " nulle part " a longtemps été utilisé pour nommer des systèmes philosophiques cherchant à décrire les conditions d'un monde idéal. Il a très vite pris le sens de " rêve, chimère ", bref d'idée impossible à réaliser. L'usage du terme " utopie " permet donc à la fois d'éviter de nommer l'idéal communiste, de le frapper immédiatement d'une connotation entièrement négative (l'utopie n'est pas de ce monde), et de généraliser subrepticement: tout désir d'un changement radical n'est qu'utopie. Et, Dieu merci, on a assisté à leur fin. Celui qui s'obstinerait ne serait qu'un adolescent attardé. Bien. Elles sont donc obsolètes. Ah, obsolète... Drôle d'adjectif, qui ne s'utilisait qu'en grammaire, et qui se reprend un coup de jeune, via l'anglais, qui en a conservé communément l'usage, pour signifier "désuet, suranné", et, précisément, hors... d'usage. "Obsolète", avec son allure savante, n'est pas familier comme désuet, ni radical comme périmé: il a le poids des mots réservés à ceux qui savent, un côté technique et jargonnant, qui le rend encore plus définitif: ce qui est obsolète est condamné par l'Histoire. Et on continue l'Assimil sans peine du parler moderne. Passons au libéralisme. Fascinant libéralisme. Venu si simplement remplacer le traditionnel " capitalisme ". Là, il faut reconnaître qu'il y a un coup de génie. Qu'est-ce qui est le contraire d'une doctrine libérale ? Une doctrine autoritaire. Le libéralisme est donc ce qui permet le libre jeu du... marché - qui a remplacé discrètement le terme de concurrence, tout en lui conférant une aura floue mais grandiose; on peut penser même que certains l'écrivent mentalement avec une majuscule. Et disparaît ainsi le petit côté guerrier, sauvage, de la concurrence. Passons à la "solidarité": d'après le Larousse, c'est une " dépendance mutuelle entre les hommes, qui fait que les uns ne peuvent être heureux et se développer que si les autres le peuvent aussi. Ex. la solidarité d'une classe ". A l'évidence, il s'agit donc là d'intérêt bien compris. La solidarité empêchera les émeutes, et permet de conserver au libéralisme un visage humain. De surcroît, elle permet de scinder les gens en deux catégories: ceux qui sont solidaires des autres (les autres en question n'ayant pas les moyens d'être solidaires de qui que ce soit). Les solidaires sont tous sur le même plan, qu'ils soient riches ou non, la solidarité est une nécessité morale, et non un devoir politique. Du coup, nous tous, soumis à l'impératif sentimental de la solidarité, sommes comme les membres d'une même famille, soucieux des plus "démunis" - autrement dit, les pauvres. La politique est gentiment évacuée, remplacée par la bonne volonté générale. Que disait-on, avant de parler de solidarité ? On parlait d'égalité. Quant aux SDF, terme également nouveau et si élégamment pudique qu'il préfère s'en tenir aux initiales, on avait le choix, il y a une bonne décennie, entre clochards et miséreux. On est là dans un registre plus administrativo-policier, parfois adouci par le synonyme de "sans abri", mais l'essentiel demeure qu'ils sont ainsi maintenant une catégorie de la population. Ils ne sont plus en dehors, comme le clochard - terme qui apparaît, significativement au XIXe siècle, groupe à part, avec ses lois propres. Non, le SDF, c'est comme le RMIste - qui a remplacé le Smicard, pour faire allusion à des salaires regrettables -, il est une composante de la société.
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Deuxième leçon,
destinée à étoffer le vocabulaire, et à le débarrasser de ses archaïsmes. Attention, on ne dit plus civique, mais: citoyen. On ne dit plus charitable, mais: caritatif. On ne dit plus (guère) République, mais: démocratie. On ne dit pas fanatisme, mais: intégrisme. On ne dit plus bourgeoisie, mais: couches moyennes. Il est clair que " caritatif " est moins " vieille demoiselle " que " charitable ", de même qu'"humanitaire" fait plus sérieux que les " bonnes oeuvres ". Que la démocratie ne soit pas la même chose que la République est tout aussi patent, mais en plus troublant. Le "caritatif" remplaçant le charitable, c'est la marque que le geste personnel, né d'une décision propre, est devenu un choix collectif, s'institutionnalise. Que la "démocratie" tende à se substituer à République (l'Espagne, monarchie, est une démocratie), tend subrepticement à gommer les spécificités de la République. Qu'il n'y ait plus de bourgeoisie mais des couches moyennes, opposées aux " défavorisés " - on ne manquera pas d'apprécier les " défavorisés ", autrefois nommés " exploités " - permet là aussi de remplacer un terme politiquement coloré par un terme vaguement sociologique. Le remplacement du "fanatisme", indubitablement péjoratif, par l'intégrisme, plus descriptif, laisse, lui, carrément songeur. Mais abordons maintenant
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la troisième leçon,
radicalement tournée vers l'avenir: "Les jeunes sont réalistes, et responsables; s'ils aiment s'éclater en groupes pluri-culturels, regroupés par l'élément fédérateur que représentent les nouvelles technologies, ils sont préoccupés par la recrudescence des conflits entre ethnies." Les jeunes: mineurs ? Majeurs ? Jusqu'à quand est-on " jeune " ? Glissons sur le mot "réaliste", pour ne pas sombrer dans la tristesse, ledit mot remplaçant le plus souvent " résigné ": "résigné" à accepter les sacrifices que la " réalité " est censée exiger: c'est courageux, d'être réaliste. On doit souffrir, ou faire souffrir... Est "réaliste" un plan de licenciement. Est " réaliste " une " mesure d'économie ". Etre réaliste, c'est accepter l'effort, la privation. Pour soi, ou pour les autres. Etre responsable est à peu près synonyme de " réaliste ". " S'éclater ", qui a à peu près remplacé le bon vieux " s'amuser " chez les... jeunes, est assez curieux. Le tout aussi étonnant "pluri-culturel" semble avoir remplacé le récent "métissé". Là où le métissé impliquait un mélange de cultures, le pluri-culturel, lui, insiste sur la diversité des cultures. C'est sensiblement différent. Quant au tout neuf, tout fringant "fédérateur", il semble vouloir dire "rassembleur". Mais il apporte une nuance de taille: car il vient de " fédération ", " union politique d'Etats ", d'après le Littré. De " fédérateur " à " fédéralisme "... Que les technologies aient supplanté les techniques, quand elles sont nouvelles, tout le monde l'a vu. Pour faire moderne, prenons l'americain technology, qui se traduit par technique, d'accord. C'est simple. En revanche, l'usage élargi du mot ethnie est plus compliqué. Le petit Littré ne connaît pas l'ethnie, il ne connaît que l'ethnique. Le mot apparaît pourtant au XIXe siècle, dérivé savant du grec ethnos, "peuple, nation", en français " individus rassemblés par une communauté de langue et de culture " - à en croire le Dictionnaire étymologique et historique de la langue française, de Baumgartner et Ménard. Pourquoi alors parler d'ethnie, et non de peuple ? On remarquera que l'usage d'ethnie est réservé aux pays lointains, ou aux situations mal connues: l'Afrique, notamment. Il sert en fait à remplacer le mot " tribu ", par trop colonialiste. On ne parle pas de l'ethnie wallonne, mais de guerre ethnique au Ruanda. Ah, on pourrait continuer: apparition de la " transparence ", au détriment de la "clarté", du consensus, qui est plus noble, plus intellectuel que l'unanimité ou même le simple accord, surgissement de la "galère" au lieu des toutes bêtes difficultés matérielles, disparition de l'ovation tout court au profit de l'ovation debout, il y a de quoi écrire un manuel, qui permettrait un bel exercice de lucidité, et quelques éclats. De colère, de rire, de... au choix. Il conviendrait, bien sûr, d'y faire figurer également les vertus en voie de disparition (la magnanimité, par exemple), les notions en voie d'apparition (la dangerosité, par exemple, ô mystère)... On obtiendrait alors, comme toujours quand on cherche à savoir ce que parler veut dire, un intéressant tracé des forces à l'oeuvre dans la France fin de siècle. |