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Après les élections
Par Joachim Wilke et Lothar Baier |
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Helmut Kohl a donc perdu les élections législatives, le SPD gagne plus que prévu et le PDS passe la barre des 5% réalisant plus de 20% des voix à l'Est.
L'Allemagne change de gouvernement, une coalition "rouge-verte" se met en place.
Hommes de lettres, écrivain et philosophe, l'un est de " l'Ouest ", l'autre de " l'Est ".
Joachim Wilke* et Lothar Baier ** confient " à chaud " leurs réactions.
Un événement et deux tonalités différentes.
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LE CAS PETRA PAU
PAR JOACHIM WILKE* Vous les ami(e) français(es), gauches " de gauche " et modérées, êtes pour beaucoup dans ce résultat électoral. Il y eut d'abord le meeting commun sur l'Alexanderplatz (1), puis tel message de solidarité, tel autre rappel du fait que nous ne militions pas seuls mais étions bien partie prenante de la nouvelle Gauche européenne. Je crois cependant que le facteur qui a joué reste la preuve vivante du travail de la gauche plurielle en faveur de la France et de l'Europe. Si celle-ci, loin de semer le chaos, peut améliorer la situation du pays, pourquoi accorder encore tant d'attention aux cris d'orfraie des conservateurs en Allemagne ?, se sont sans doute demandé les électeurs. Ce sentiment-là pourrait bien avoir contribué au net déplacement du vote allemand vers la gauche, voire à quelques reconsidérations de la part de Gerhard Schröder quant au cap à choisir.
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En tout cas, les " bruns " restent dehors...
Bien sûr, je ne dispose que d'informations grand public. Mais cela me suffit pour faire l'éloge des camarades berlinois et de leur responsable Petra Pau qui a conquis la circonscription stratégique de Berlin-Centre, alors que nous avons failli la perdre. Au milieu de la campagne, le candidat prévu - l'ex-amiral Schmähling, ancien chef du contre-espionnage militaire de la RFA (!) - se désistait en effet pour des raisons professionnelles, liées à ses nouvelles activités commerciales. S'ensuivit une semaine de confusion et de débats. Jusqu'à ce que cette petite tête rousse, Petra, lançât son défi, déposant par elle-même sa candidature devant les cellules, la section, la fédération concernées. Elle dut ensuite affronter le très populaire vice-président du SPD, Wolfgang Thierse. Vers 19 heures, Thierse se proclama gagnant, se fiant aux prévisions. Vers 20 heures, Petra Pau donna un coup de fil à Info-radio: " Est-il bien vrai que je suis la gagnante ? " Ce qui fit l'événement... Les élections régionales, dans le même temps, au Mecklembourg, semblent confirmer la prophétie selon laquelle il se peut que le " modèle de Magdebourg fasse des petits " (1). N'est pas exclue la première coalition " rose-rouge " à l'échelle régionale... Et en tout cas, les " bruns " restent dehors: ils n'entrent ni au parlement régional ni au Bundestag. Et ne réalisent que 3% des voix dans la région. N'était-ce pas à Passau, en Bavière, que Jean-Marie Le Pen se présentait en allié lors du dernier meeting de la DVU ?
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OU EST PASSE LE POUVOIR?
PAR LOTHAR BAIER** Je ne suis pas encore revenu de ma surprise. Avec le scrutin du 27 septembre dernier, l'Allemagne, peut-on dire, s'est définitivement "normalisée", s'intégrant, avec le vote en faveur de la social-démocratie et, au bout de seize ans de règne chrétien-démocrate, dans le paysage politique européen de la fin des années quatre-vingt-dix qui, lui, est affiché social-démocrate. Lionel Jospin en France, Tony Blair en Grande-Bretagne, Romano Prodi en Italie, Gerhard Schröder en Allemagne, "Quelle confrérie jeune, moderne et de gauche, au poste de commande du club des pays du noyau dur européen !", jubilaient aussitôt les commentateurs favorables à ce changement de décor. C'est vrai, moi aussi j'étais agréablement surpris par ce vote qui envoyait le sempiternel Kohl à la retraite et qui, en plus, repoussait l'extrême droite. Mais la surprise dont je voudrais parler ne venait pas des pourcentages du scrutin, mais de l'impression que j'avais, à savoir que le pouvoir, au moment ou il changeait de camp, se volatilisait. C'est pourquoi Kohl et les siens pouvaient si jovialement sourire, ce qui étonnait tout le monde, après leur défaite: eux, ils paraissaient savoir que le pouvoir qu'ils venaient de perdre n'existe pas en réalité et que, par conséquent, il n'y a pas de perte. Ils souriaient parce qu'ils se montraient soulagés du fait qu'ils pouvaient enfin cesser de cacher, par une mise en scène laborieusement maintenue pendant seize ans, que la place du pouvoir était vide. C'est pourquoi tout le monde, les gagnants aussi bien que les perdants, avait l'air si heureux après les élections. L'ancienne majorité s'était allégée d'un fardeau, la nouvelle était contente d'avoir gagné une bataille. Schröder et les siens risquent seulement de se tromper en pensant qu'ils ont réussi du coup à arracher le pouvoir à ceux qu'ils venaient de battre. Ce qu'ils ont hérité de l'ère de Kohl, c'est le chômage, ce sont les dettes, c'est l'inégalité sociale criante, c'est l'échec de l'intégration des Allemands de l'Est, ce sont des problèmes non résolus de tout genre; mais ce n'est pas le pouvoir. Celui-ci se trouve ailleurs et dans un état peut-être si inédit qu'il manque encore de termes appropriés pour le définir. Au demeurant, le public se laisse divertir, comme avant, par différents spectacles, par celui dont le personnage principal cette fois est un ministre des Affaires étrangères, "vert" et ancien gauchiste, ou par celui du prétendu remplacement d'une "République de Bonn" par une future " République de Berlin ".
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Le pouvoir, au moment où il changeait de camp...
Moi, je ne comprends pas ce que cela veut dire. Mais ne pas comprendre, tout en l'écoutant, ce que tout cela veut dire, est peut-être la condition mentale idéale que puisse rencontrer l'exercice d'un pouvoir qui n'est pas là où il est censé être. Dans ce sens, les Etats-Unis sont encore une fois en avance: le pouvoir, là-bas, est-il aux mains du président ? Celui-ci est en train d'être démoli. Aux mains de la majorité républicaine au Congrès ? Celle-là est désapprouvée par deux tiers de la population. Et cette majorité-là ? Elle s'amuse en lisant les rapports sur les petites baises de Bill Clinton. Pour le reste, depuis longtemps, elle a cessé de voter. Où est donc passé le pouvoir ? . |
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* Philosophe, chercheur à l'Upresa Philosophie politique contemporaine. ** Ecrivain, auteur de A la croisée des langues, du métissage culturel d'Est en Ouest, Actes Sud, 1997, le Délai, roman, Actes Sud, 1992, les Allemands maîtres du temps, essai sur un peuple pressé, La Découverte, 1991, Entreprise France, Calmann-Lévy, 1989.
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