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Algérie
Par Noureddine Zenine |
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Noureddine Zenine a été directeur de l'organe central du Parti de l'avant-garde socialiste (PAGS) et dirigeant de ce parti qui fut celui des communistes algériens.
Il a vécu 24 ans dans la clandestinité, de juin 1965 à septembre 1989.
Durant cette période, il a été condamné à dix ans de prison par contumace.
Il a échappé à un attentat en décembre 1993.
En France depuis 1994, il est retourné en Algérie en mai-juin de cette année et a confié à Regards ses notes de voyage.
Sa protection était assurée par ceux et celles qui l'ont accueilli, sachant qu'en tant que communiste, il n'était pas seulement menacé par le terrorisme islamiste.
J'avoue que je ressens comme un pincement au coeur. Et si jamais... Mais l'essentiel est que je sois bien dans ma peau. Il me faut rentrer au pays.
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En ville:
Kamel et Leila m'attendent. C'est la joie des retrouvailles. Sur le cours de la Révolution à Annaba, je suis frappé par la jeunesse de la population. On m'avait beaucoup parlé de "mendiants". Leur nombre est relatif. Peut-être la mendicité a-t-elle pris d'autres formes? On ne peut parcourir 100 mètres sans trouver un jeune qui vend des cigarettes au détail. Il existe bel et bien un processus de paupérisation. Je le constate même physiquement parfois. Ainsi, beaucoup de jeunes ont les dents " mal en point ", la lèvre supérieure enflée, conséquence d'une grande consommation de tabac à chiquer, moins cher que le tabac. Les jeunes semblent s'ennuyer. Au passage, ils draguent " pour faire quelque chose ". En revanche, les filles sont belles, parfois provocantes. Elles sont moins nombreuses que par le passé à porter le hidjab et s'habillent de vêtements qui moulent le corps. Si le nombre de bars a augmenté, il reste difficile de trouver une place à partir de 16 heures. Et l'ambiance y est morose. Les consommateurs ont, en général, la boisson triste. Peu ou pas de discussions. On a l'impression d'un laisser-aller, d'une insouciance vis-à-vis du plan sécuritaire. Les boutiques avec fax, frappe de thèses, informatique, les expositions de livres font florès. Il y en avait deux ce jour-là mais la qualité et la variété des livres laissent à désirer. Les buralistes pullulent, les magasins de parfums, de vêtements, et les étals habituels. Partout, les mêmes articles qu'en France. La production nationale est pratiquement absente. C'est la bazardisation. Le FMI est passé par là. En me baladant ici et là, j'ai rencontré des connaissances. Kam, petit commerçant, a tenu à me payer un pot ainsi qu'à ceux qui m'accompagnaient: " Cela fait plaisir de te voir ici en sachant les menaces qui pèsent sur toi. Tu nous réconfortes, nous rends du courage. Merci mille fois ! " J'ai, aussi, discuté avec nombre de personnes dont je ne me souviens plus du nom ou que je ne connais pas mais qui sont au courant de mon parcours.
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A la télévision
J'ai suivi avec attention le journal télévisé en amazigh (berbère) et en arabe. Il est toujours aussi long et ennuyeux. Le téléspectateur a droit à toutes les réunions officielles. Vers 22 h 30, sur l'insistance de K, je suis l'émission télévisée " El Djalisse " dont il me dit le plus grand bien. Selon lui, l'animateur aurait fait sortir de ses gonds le rusé Nahnah. Ce soir, il nous présente un philosophe algérien, Hamouda Bensaï. C'est un entretien enregistrée sans que l'intéressé le sache et de surcroît une semaine avant sa mort. Le philosophe est un peu éclectique: apprécier à la fois Politzer, Renan et Bennabi (1), il faut le faire. C'est un parfait bilingue qui fustige les islamistes, les qualifiant d'ignorants. C'est un penseur. Il est attristant de songer qu'il est mort ignoré, qu'il a fini ses jours dans une misère noire, comme l' attestent les images: il dort à même le sol sur une natte en alfa, sa bibliothèque est rangée dans des cartons. Il habite un véritable gourbi. L'animateur lui rend un hommage mérité. Le lendemain, cette émission a été très commentée et la majorité des personnes exprimait sa colère vis-à-vis des autorités.
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Discussions
Nous nous retrouvons chez Ali avec pas mal de retraités. La discussion porte sur le quotidien Liberté qui titre sa une sur " Coup d'Etat au GIA ". Les personnes présentes considèrent que le journal fait de la pub " aux salopards " selon leur expression, s'agissant des terroristes islamistes. Ces retraités, en général des combattants de la libération nationale, leur vouent une haine terrible. Avec Krimo, la rencontre dure une heure et demie. Il regrette l'indigence de certaines forces démocratiques et leur tendance à singer l'Occident en général. Il formule de vives critiques à l'égard de dirigeants démocrates. Membre de l'ANR de Redha Malek, il m'avoue avoir voté Zéroual à l'élection présidentielle. Il s'insurge que des forces françaises qui se prétendent de gauche osent, concernant l'Algérie, se poser la question absurde: Qui tue ? Concernant Aït-Ahmed, tout en formulant du respect pour son passé, il n'a pas assez de mots durs pour le qualifier. Au moment de le quitter, Krimo me recommande vivement la prudence. Rencontre avec Abderrahmane, ancien coiffeur de mon quartier, retraité de la sidérurgie (SNS). Il est le grand-père d'une vingtaine de petits enfants. Il est aussi imam (2), c'est l'un de mes meilleurs amis, qui m'a aidé dans des moments difficiles. Il condamne les terroristes islamistes. Il me raconte que l'un d'eux, blessé au cours d'un accrochage, allait être achevé par son émir lorsque la gendarmerie est intervenue et lui a sauvé la vie, en le soignant par la suite. Le terroriste a déclaré que la gendarmerie a présenté " le vrai visage de l'islam ". Il aurait contribué au démantèlement de tous les réseaux terroristes de la région.
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Projet:
A Alger, je rends une visite inopinée à Djoun qui me reçoit sans problème. Il se plaint de l'état des forces et partis démocratiques. Il appelle de ses voeux la présence d'un vrai parti ou formation démocratique de tonalité progressiste capable de prendre en charge le règlement des problèmes sociaux et d'opérer des différenciations au sein même du pouvoir. Il craint des mots d'ordre du type " grève générale illimitée " qui déroulerait, selon lui, un tapis rouge sous les pieds des intégristes, en premier lieu de Nahnah. Il insiste: "si un pôle démocratique crédible ne voit pas le jour, le risque est grand de voir Nahnah prendre le pouvoir..."
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Place du 1er Mai à Alger
La Maison du Peuple de l'UGTA est entourée de barrières. Quiconque voudrait y commettre un attentat doit se considérer comme un volontaire de la mort. Il n'a aucune chance de s'en sortir. La sécurité de la Maison de la Presse a été, également, renforcée. J'ai pu rencontrer ce matin les directions des quotidiens la Nouvelle République et le Matin. Ce jour-là, les directeurs des journaux non gouvernementaux, qu'ils soient d'expression arabe ou française, se réunissent pour protester contre les déclarations de Zerhouni, porte-parole du gouvernement pour l'arabisation. Lors d'une déclaration officielle, il avait insulté la presse francophone la qualifiant pratiquement de "valet du colonialisme français". A l'exception de la Nouvelle République éditée en français, tous les journaux précités, y compris les journaux en arabe et même El-Alam-Essiassi, influencé par des courants islamistes, condamnent le propos de Zerhouni qui sera, discrètement, relevé de ses fonctions quelques jours plus tard.
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Rencontre avec un patriote Boufarik
Il a une bonne vision du terrain. Ils étaient treize patriotes, ils sont maintenant des centaines. Mon ami est optimiste, tout en étant conscient du chemin qui reste à parcourir. Après ses heures de travail, il participe périodiquement et volontairement à des gardes de nuit, des patrouilles.
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Sur le terrain
Je rencontre Abdel, fidèle au rendez-vous, puis Salima qui porte un foulard "islamique". J'ai pu avoir des nouvelles d'autres camarades. L'une a vécu dans un endroit dit " chaud ". Les femmes y souffraient d'hypertension et de diabète. Elles n'ont pu se soigner, dans l'incapacité d'acheter les médicaments à cause du prix. Une action de solidarité a été organisée et a permis de disposer gratuitement de ces médicaments. J'arrive vers 16 heures dans un des villages de Grande Kabylie. Seules deux personnes sont dans la confidence. Mais tout le monde est là pour m'accueillir, les patriotes assurent ma protection. Tous me demandent de partir dès le lendemain matin: des groupes du GIA rôdent dans le coin. S'ils apprennent ma présence, ils tenteront de m'assassiner, sachant que ce crime sera, inévitablement, médiatisé. Le GIA a d'autant plus besoin d'une telle publicité qu'il est de plus en plus rejeté par la population.
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A Alger, cité Sorecal entre Bab-Ezzouar et Borj-El-Kiffane
L'assaut final va être donné à un groupe du GIA dont fait partie le fameux Layachi, artificier de cette organisation armée fasciste. Depuis deux à trois jours, il a tenté d'échapper à l'encerclement en prenant en otage des familles et même des enfants en bas âge. C'est " chaud ". A 500 mètres environ du lieu des opérations, la population assiste au " spectacle ", commente. Un peu plus loin, à 1 km à peu près, les gens vaquent à leurs occupations le plus normalement du monde. Quand l'assaut est terminé, les forces de sécurité tirent des rafales pour saluer la victoire. Les femmes présentes sur les lieux des opérations poussent des youyous de joie et, bientôt, tout autour, à partir des fenêtres qui s'ouvrent comme des fleurs au printemps, elles sont imitées par d'autres; ce sont de véritable vagues ondulantes de youyous. A l'évidence, les terroristes islamistes sont vomis par la population. Je viens d'apprendre qu'il y a une demi-heure, une bombe a été désamorcée à 50 mètres du lieu où je me trouvais. Le lendemain matin, je suis à mon poste de travail à l'heure habituelle. La vie continue... |