Regards Novembre 1998 - La Planète

Etats-Unis
La marque de Hillary

Par Montserrat Sens


L'arrivée à la Maison Blanche des Clinton promettait des réformes sociales: depuis un Welfare (assistance sociale) plus digne jusqu'à une éducation publique revalorisée, en passant par un accès au système de santé reconnu comme un droit et non un privilège. Et maintenant ?

En octobre 1992, alors que Bill Clinton prêchait dans les églises du Sud et que Hillary s'entretenait avec l'élite intellectuelle anglo-saxonne, les féministes avaient lancé le slogan " Votez pour le mari d'Hillary ". Les plus progressistes misaient davantage sur la constance politique et la capacité de combat de la femme du président, que sur le plus conservateur des Démocrates qu'incarnait Clinton. L'administration Clinton peut se prévaloir certes d'un excellent certificat d'aptitude sur les principales matières: une politique fiscale disciplinée, qui a permis un excédent budgétaire de 70 milliards en 1998, une réforme du Welfare considérée comme positive dans la plupart des grandes villes du pays, une politique plus sereine en matière de droit à l'avortement, de bas taux d'intérêts pour le long terme, la création de milliers d'emplois et le plus bas taux de chômage (4,6%) depuis 28 ans. Il reste que de nombreux aspects de ces " conquêtes " présentent de larges zones d'ombres. Si la plupart des ménages avaient, pour la troisième année consécutive, un revenu moyen de 37 007 dollars par an pour une famille de 4 personnes, le nombre de pauvres n'a cessé d'augmenter, passant à 35, 6 millions en 1997, soit 3,2 millions de plus qu'en 1989. 13, 3% d'Américains vivent avec moins de 16 400 dollars pour une famille de 4 personnes. Parmi eux 26,5% sont des familles noires et 27,1% hispaniques. Jusqu'à la session du14 octobre, les négociations parlementaires sur la proposition de Clinton d'engager une partie du budget à l'embauche de 100 000 enseignants supplémentaires dans le public et la construction de 5 000 nouveaux établissements scolaires restaient bloquées par le refus des Républicains qui considèrent que l'Etat fédéral n'a aucun droit de regard dans le " choix privé des parents quant à l'éducation de leurs enfants ".

 
Ce qui peut peser davantage que les coups d'éclat du Monicagate

Quant au brevet de réussite sur le faible taux de chômage, il commence à montrer quelques ratures: les fusions des grandes entreprises et la panique des centres financiers ont provoqué les premiers licenciements massifs de l'automne: à New York, Merrill Lynch & Co., la plus grande agence boursière américaine projette de licencier 5% de ses agents et dOEéliminer 2 000 postes dans les prochains mois. La Washington Mutual Inc., basée à Seattle, la plus importante compagnie de prêts et d'épargne, a annoncé la fermeture de 161 agences en Californie et le licenciement d'au moins 3 000 employés avant le printemps prochain.

C'est surtout autour du débat sur le droit à la santé que l'administration Clinton a connu les principales attaques et subi les plus grands revers. Le constat est impitoyable: le système des Etats-Unis présente les mêmes pathologies que ceux de l'Amérique latine, avec une médecine de première classe à la portée des ménages les plus aisés et l'absence totale de prévention ou un accès extrêmement limité, pour ceux qui n'ont pas les moyens de financer une assurance maladie décente. Dès 1993, Clinton désignait sa femme et un groupe de 500 experts pour planifier une réforme que le président Roosevelt n'avait pu réussir en 1937: réglementer les compagnies d'assurance maladie, les honoraires de médecins, les tarifs de certains produits pharmaceutiques et obliger les employeurs à payer leur part. Une bataille représentant un sixième du PIB des Etats-Unis qui allait finalement mesurer la volonté de changement et de la capacité d'action de la présidence en matière sociale. En moins d'un an, Hillary Clinton avait focalisé sur elle toutes les haines de l'industrie pharmaceutique, des compagnies d'assurances et des très conservatrices associations de médecins. La " débâcle de la réforme de la santé " a entraîné la remise en cause des principales réformes sociales, et miné la popularité du pilier le plus progressiste du gouvernement. En même temps que les critiques de la Convention nationale des Républicains pleuvaient sur le rôle de Hillary Clinton, un obscur procureur allait commencer une enquête sur une pseudo-affaire de corruption concernant le couple présidentiel.

En 1998, plus de 42 millions d'Américains n'ont toujours pas d'assurance maladie et pratiquement aucune possibilité d'accéder à des soins corrects dans les hôpitaux où la gratuité inexistante est remplacée par une piètre " charité ". Les lobbies des compagnies d'assurance ont, comme en 1994, eu gain de cause, alors que les assurés se plaignent des conditions chaque fois plus déliquescentes des assurances maladie qui refusent d'assurer les personnes âgées ou celles pour lesquelles des maladies graves ont été diagnostiquées. Ces aspects négatifs entameront-ils la confiance des minorités noires et hispaniques et des femmes en l'administration Clinton ? La hausse du niveau de consommation des immigrés, la réactivation du mouvement syndical avec le succès des grèves de UPS, Southwest, General Motors et les promesses d'action en faveur de la Sécurité sociale peuvent peser davantage que les coups d'éclats du Monicagate, matraqués sans relâche depuis sept mois par les médias américains. La crainte d'un retour en force des Républicains à la Présidence est encore forte.

 
Sources :

 
Conférence de presse du 24 septembre, du chef du département des statistiques du Bureau US de recensement, Dr. Daniel H. Weinberg (Housing and Household Economic Statistics Division). Los Angeles Times - October 8, 1998. San Francisco Examiner - October 7, 1998.