Regards Novembre 1998 - La Planète

Etats-Unis
Panique à Wall Street

Par Montserrat Sens


Entretien avec Jerome Levinson *

Son expertise sur les économies nord-américaine, brésilienne et argentine, ses publications sur les aspects juridiques des investissements étrangers et le rôle des organisations internationales font de Jerome Levinson une personnalité respectée du monde universitaire américain.

 
Les mesures prises par le gouvernement américain sont-elles suffisantes face à la crise ?

 
Jerome Levinson : La seule mesure prise par la Réserve Fédérale de New York a été de réunir les banquiers et les agents de bourse, lors d'une opération de sauvetage financier du Long Term Capital Management, un des hedge funds (fonds spéculatifs) associant les spéculateurs les plus importants. Hormis essayer d'enrayer la panique, cela ne va pas bien loin. Le débat se situe sur une nécessaire régulation des marchés financiers.

 
Jusqu'à la réunion de Washington personne n'avait vraiment tiré la sonnette d'alarme, au sein du G 7 ?

 
J. L. : Tant que nous continuerons à dépendre de la capacité d'adéquation des différents systèmes nationaux de pays endettés au-delà de toute limite raisonnable, personne ne pourra faire face aux crises, ni les prévenir. Les Etats n'ont plus les moyens de résoudre seuls ni leurs crises financières, ni leurs crises sociales. Pour regagner la confiance des capitaux étrangers, des pays comme la Corée du Sud ou le Brésil ont abandonné leur contrat social interne. Ces pays ont tout sacrifié, depuis l'avenir de leurs citoyens jusqu'à leur capacité de décider de leur politique économique. C'est un constat désastreux. L'axe Wall-Street-Washington qui dirige l'économie internationale a été repris par les conservateurs pour plaire à l'Amérique profonde. Les barrières les plus hautes sont à l'intérieur du Congrès américain. Les conservateurs ont fait un retour en force sur les thèses politiques et économiques du début du siècle et celles-ci s'imposent dans les médias.

 
Mais jusqu'à présent, aucun effet de la crise n'a encore été perçu aux Etats-Unis. Beaucoup s'accordent pour prédire que cette crise n'aura pas d'impact social.

 
J. L. : Maintenir l'illusion a été possible, car l'économie américaine a été relativement forte et les coûts sociaux n'étaient pas trop visibles. Tout le monde parlait du taux "phénoménal" d'activité. Les médias et les experts n'ont pas voulu agiter l'épouvantail du coût social.

 
Cependant, nous voyons maintenant que de nombreuses entreprises ont baissé leur production et sont sur le point de fermer. Nous comprenons maintenant à quel point nous sommes devenus dépendants des marchés étrangers. Même de grands centres financiers comme New York ne sont plus à l'abri de la crise: des banques, des courtiers, et autres opérateurs boursiers sont en train de licencier de nombreux employés. Il y a donc bel et bien un impact de la crise sur l'économie et sur la société américaine, contrairement à cette idée véhiculée aux Etats-Unis, selon laquelle notre pays resterait isolé des mauvais coups de la globalisation. Maintenant, nous savons que nous aurons aussi à faire face à un terrible impact. L'excédent budgétaire peut-il être utile pour contrer une éventuelle dépression ?

 
J. L. : L'excédent budgétaire n'implique pas une véritable protection contre la crise. C'est le spectre de la crise de 1929 qui alimente maintenant la crainte que celle-ci puisse devenir une spirale déflationniste, impossible à arrêter. Nous avons certes un excédent budgétaire, mais il nous faut un déficit. Voilà encore une analogie avec la situation de 1928, quand le président Hoover insistait sur l'importance d'un budget équilibré. Mais ce qui fut nécessaire alors fut d'impulser la consommation. Cependant, les hommes politiques au pouvoir à Washington ont repris les mêmes dogmes d'alors. C'est pratiquement un credo: l'Amérique ne peut avoir de déficit budgétaire. Or, éviter une contraction économique ne pourra s'obtenir qu'avec ce déficit.

 
N'est-il pas paradoxal que Clinton réussisse en 1998 un excédent de 70 milliards alors que Reagan et Bush avaient laissé un déficit de plus de 3 milliards ?

 
J. L. : Les Démocrates ont très vite abandonné les thèses keynesiennes et, progressivement, adopté les dogmes républicains. L'administration Clinton les a fait siens. Il est maintenant très difficile de reprendre une politique d'expansion économique. Nous sommes devenus dépendants d'une politique basée sur les taux d'intérêts, ceux-ci dépendent de la Réserve Fédérale et la Réserve est uniquement préoccupée par la défense du libre marché et des spéculateurs. C'est un cercle vicieux.

 
Pourquoi ce pessimisme sur la redéfinition des politiques économiques: Henri Kissinger lui-même prédit que, sans une réglementation, cette globalisation sauvage va remettre en cause les ciments du libre-échange ?

 
J. L. : L'état d'esprit à Washington en ce moment ne permet pas de pousser plus loin l'analyse du dogme. Il n'y a pas de leaders de gauche pour freiner cette dichotomie obsessionnelle entre financier et social. A l'heure actuelle, ce sont les thèses les plus conservatrices qui dominent le monde politique et économique des Etats-Unis.

 
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* Professeur de Commerce international à l'American University, à Washington, Jerome Levinson a été pendant de nombreuses années l'un des principaux conseillers et haut fonctionnaire de la Banque interaméricaine de développement.

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