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Etats-Unis
Par Clarence Lusane * |
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En 1992, accédant à la Maison Blanche, Clinton prend ses distances avec l'aile la plus démocrate du Parti démocrate et engage une série d'initiatives soutenues par l'aile modérée du Parti républicain.
Non sans risques.
La " nouvelle ligne démocrate" de Clinton a généré une somme d'événements qui ont atteint leur point culminant avec les attaques contre son mandat, une légitimité en permanence ternie, l'impeachement dont il est l'objet et l'éventualité d'un changement de gouvernement. En janvier 1998, la première charge du " complot de droite ", évoqué par Hillary Clinton quand éclate le scandale Lewinsky, est donnée lorsqu'il devient évident que Bill Clinton a eu une inconcevable relation avec une employée stagiaire de la Maison Blanche pendant un an et demi. Dès lors qu'il apparaît que Monica Lewinsky n'agitait aucun mobile idéologique contre le président mais acceptait bien au contraire de se risquer hors de la légalité pour le protéger, une conjonction d'événements navrants vont la jeter dans les bras de Linda Tripp, qui s'empressera de livrer l'histoire Lewinsky à la " politiquement diabolique " Lucianne Goldberg de l'équipe Paula Jones, et à Starr.
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Les concessions d'un " enfant des années soixante "
L'objectif de destruction de l'administration Clinton est alors relayé par diverses machinations et des rebondissements pitoyables, via la liaison Lewinsky-Clinton que le président nie stupidement pendant sept mois. Le point fort de l'enquête restait les charges accumulées par Starr: mensonges sous serment de Clinton, dans le but de faire obstruction à l'enquête, et incitation de témoins au parjure. Pour Starr, et tous les Républicains du Congrès, il s'agissait là d'indéniables violations de la loi. Bien que Clinton soit le plus républicain de tous les présidents démocrates de cette moitié de siècle, il a, dès le premier jour, été visé par la droite. Malgré les coalitions successives qu'il a mises sur pied au Congrès avec les Républicains pour faire passer des lois conservatrices sur le commerce, l'environnement, la société, il n'aura été que mollement soutenu quand il s'est agi d'augmentations minimales des rémunérations, d'impositions sur des richesses parmi les plus considérables. Clinton a aussi été baptisé " enfant des années 60 ", une époque que les conservateurs assimilent aux temps les plus noirs et les plus troublés de la République. Clinton a été également élu sur l'immense espoir de faire oublier les douze années du règne républicain qui a littéralement dévasté les villes, enflammé la ségrégation raciale, s'en est pris aux plus pauvres et, ce n'est pas le moindre, ruiné l'économie. L'équipe de Clinton cependant n'était pas issue du vieux parti démocrate. Elle incarnait la génération montante qui promettait d'être " plus gentille " que les Républicains tout en faisant des concessions aux démocrates. Le jeu consistait à entrer dans la place, au gouvernement. On aviserait en route...
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Entonner des spirituals dans une église noire, cela peut aider...
Les bons rapports de Bill Clinton avec les Noirs américains ont joué également dans les calculs des conservateurs. Les rendez-vous nombreux dans son cabinet avec des membres de la Communauté noire, son évidente amitié avec l'avocat Vernon Jordan et sa propension à fréquenter ostensiblement des Noirs ont conduit nombre d'observateurs, dont l'écrivain Toni Morrison, à lui décerner le titre d'" homme noir honoraire ". D'ailleurs, tandis que le soutien des Blancs lui a toujours été compté, celui de la population noire ne lui a jamais fait défaut. Ainsi, en 1992, tandis que Clinton réalisait seulement 39% du vote blanc, il engrangeait 83% des suffrages noirs. En 1996, 84% des Noirs votaient Clinton, contre 43% des Blancs. Durant l'été 1998, Bill " Désolé " Clinton s'est rarement montré sans quelques personnalités noires et les sondages continuent d'afficher sa cote. Jusqu'au révérend Jesse Jackson qui s'est fait l'écho de la communauté entière pour demander le pardon dans l'affaire Lewinsky. Clinton a toujours pris soin de sa popularité auprès des Noirs américains et, lorsqu'il a quelques ennuis, il est courant de le retrouver entonnant des spirituals dans une quelconque église noire... De leur côté, même si Clinton ne leur a donné aucune garantie concrète, les Noirs américains ont accepté l'analyse selon laquelle il valait mieux avoir à faire à un Clinton peu sûr et un peu filou qu'à une bonne vieille politique de droite anti-noir. Sur le plan strictement politique, Clinton est perçu comme le politicien blanc qui fait tampon entre les Noirs et la pointe avancée d'une apocalypse sociale. En bref, tous les rapports que Clinton a eus avec les uns et les autres, issus de la mouvance démocrate, auront été plus symboliques qu'effectifs, plus troubles que nets. Il aura été déloyal avec les Noirs américains, les Hispaniques, les femmes, les gays et les lesbiennes, et les salariés les plus pauvres. Il a étendu la peine de mort et est revenu sur une loi datant des années 30, supprimant ainsi la garantie d'une allocation sociale gouvernementale aux pauvres.
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Entre les Républicains les plus modérés et les Démocrates les plus conservateurs...
Cette stratégie triangulaire pour laquelle il avait opté devait le tenir à l'écart des Républicains les plus durs et des Démocrates les plus progressistes. L'affaire Lewinsky le prit dans l'étau des Républicains les plus modérés et des Démocrates les plus conservateurs. Ses alliés les plus proches l'ont abandonné dans un moment difficile. La machine de la " conspiration de droite " continuait de fonctionner. La chance de Clinton a peut-être tourné. Aucune dose de bons sentiments et de bons voeux ne lui permettrait de mener à bien sa politique, aussi progressiste puisse-t-elle être. Elle serait mort-née. Clinton a continuellement mis les Démocrates sur la défensive et, jusqu'à ce qu'il quitte ses fonctions, chaque initiative de la Maison Blanche portera le sceau de " cette femme ". Il se peut que les Républicains n'aient pas assez de " tripes " pour aller jusqu'au bout. Mais l'administration Clinton s'enfonce inexorablement chaque jour un peu davantage. Tous les observateurs s'accordent sur ce point. Car, plus fondamentalement, ce n'est pas Clinton qui trinque, mais la présidence et le principe de séparation de pouvoirs entre les différents secteurs du gouvernement. L'érosion de l'autorité présidentielle et de la confiance anéantira chaque acte qu'il prendra. Penser qu'il suffit que le président se soit excusé et se proposer de lui pardonner, c'est une chose bien humaine. Mais le bateau Clinton, comme le Titanic, a heurté un iceberg. Les progressistes et les gens de gauche feraient bien de gagner les canots de sauvetage avant que tout le monde coule. n C. L.
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| Traduction de l'américain: Françoise Amossé |
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* Professeur associé au Département international de l'Amercan University de Washington, directeur de l'UFR International Race Relations, président de l'Alliance nationale des Journalistes du tiers monde. |