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Spécial Salon du Livre de Jeunesse
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En trente ans, les collections de romans destinées aux adolescents ont connu bien des avatars, s'écartant de plus en plus, pour celles qui durent, des stéréotypes du roman à thème.
Que les plus marquantes soient dirigées par des écrivains en littérature générale et en albums pour petits, contribue à sortir un peu plus la littérature de jeunesse des ghettos.
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Chaque lecteur rencontre ses livres
Par Geneviève Brisac* Je crois, comme Michèle Petit, que la lecture est toujours expérience singulière, rêverie, don et échange. Et que ce qui touche doit rester, d'une certaine manière, secret. Ce qui m'anime est une sorte de démarche projective: donner ce que je n'ai pas reçu, et ce que j'ai reçu. Comme on jette une bouteille à la mer, comme une mise en circulation de questions où le passé et le présent s'imbriquent indissociablement. Un livre, une page font toute la différence. Et chaque lecteur rencontre ses livres. Et nous avons bien souvent des surprises (sur le "facile" et le "difficile", par exemple). Disons que nos collections sont des lieux où l'on me laisse tranquille pour mener ma barque d'éditrice, découvrir et encourager des écrivains qui, comme moi, ont le désir de faire partager l'univers des livres aux jeunes. Il y a des livres qui émeuvent des jeunes ailleurs que dans les collections pour jeunes, et il y a des livres pour jeunes qui émeuvent les adultes. Cela dit, je suppose que les livres que je publie ont des points communs que je ne saurait nommer, c'est une sorte d'angle mort, et c'est aux autres de le dire. Trois titres récents pour illustrer ma démarche éditoriale: Tim Winton, l'Amour est la septième vague, Jean-Jacques Greig, le Ring de la mort, Kathevane Davrichewy, la Glace au chocolat. n G. B.
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Pas de modèle, liberté, toute !
Par Claude Gutman** Dans le paysage éditorial quasi uniformisé du livre de jeunesse - hier le livre dont vous êtes le héros, aujourd'hui Tout frissons partout, demain... ? - il existe des îlots singuliers. Par chance et par choix, je dirige Fictions au Seuil. A l'instar de deux ou trois autres éditeurs (Médium, Page blanche...), ma singularité tient à ma personne - toute modestie mise à part - libre d'imposer ma vision du monde et d'offrir aux créateurs des espaces de liberté: le plus de liberté possible. Plus de thèmes imposés pour s'introduire en douce dans les classes sous prétexte pédagogique et démagogique. C'est sur la qualité de l'écriture, sur la découverte d'auteurs que se porte mon attention. Il ne s'agit plus, à proprement parler, de "collection", mais d'une succession de livres qu'il faut défendre un à un pour leurs qualités intrinsèques. Fini le public potentiel dont on connaît l'attente et qu'il faut satisfaire. C'est l'écrivain qui est premier et qui va imposer son univers. Plus de modèle d'écriture. Liberté, toute ! C'est ainsi que je peux définir mon attitude au Seuil comme précédemment chez Gallimard (Page blanche). Ces "collections" portent indéniablement ma marque. Je suis comptable de ce que je publie. Peut-il en être autrement lorsqu'il s'agit de création et non plus seulement de production au mètre ? A mes yeux, quels pourraient bien être ma fonction, mon rôle, mon utilité si je n'imposais pas mes choix - discutables, certes - mais cohérents par rapport à l'écrivain et à l'homme que je suis ? Editeur, je suis toujours écrivain, quelque peu en marge d'un moule de conformité où j'estime qu'aucun écrivain ne peut entrer s'il est digne de ce nom. Faire entrer les autres dans son propre univers, c'est la fonction de l'écrivain, voire de l'éditeur. Je relèverai un paradoxe. Des livres aux kilomètres, on n'en parle guère: on les achète. Les livres que j'édite avec quelques confrères - si peu -, une quarantaine de titres par an semblent mettre le feu aux poudres. Tant mieux. Mais je n'offre qu'un tout petit espace de liberté dans la chaîne éditoriale. Il faut le défendre contre la standardisation de la production et rêver qu'un jour l'exception devienne la règle. J'adore rêver. n C. G.
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Distinguer un bon tableau d'un mauvais
Par Nelly Dechery*** Michèle Petit a le talent d'encourager tout en formulant de sévères critiques. Parmi les intentions faussement généreuses à la peau dure, je choisis la suivante: "Il faut avant tout répondre aux besoins des lecteurs ". Une intention annoncée par beaucoup, et auxquelles il suffit de retirer " des lecteurs " pour voir apparaître la liste infinie des publics ciblés possibles. Répondre aux besoins des Ivryens (pourquoi pas), des cheminots (mais si), des enfants (ils sont nombreux), des gens (j'ai le vertige). Or, aucun besoin individuel n'est indépendant du contexte social dans lequel il se construit et, dans bien des cas, c'est particulièrement vrai pour les séries, alors qu'un public croit librement choisir en fonction de ses besoins, il ne fait en réalité qu'obéir au portrait de lui-même qu'une stratégie commerciale est chargée d'élaborer et d'ancrer. Définir une politique d'offres en bibliothèque à partir des besoins exprimés, ou plutôt tels qu'ils peuvent être exprimés immédiatement, est donc illusoire et démagogique. A partir de là, on peut se demander quels sont les textes qui " travaillent " et quels sont ceux qui " mènent à la régression ". A chacun de fonder son jugement, mais pour qu'il ne soit pas subi, une pratique effective de la lecture est indispensable. J'aime bien ce passage de Barbe-Bleue de Kurt Vonnegut: " comment fait-on pour distinguer un bon tableau d'un mauvais ? (...) Il n'y a qu'une chose à faire, ma chère, (...) regarder un bon million de tableaux, après ça, y'a plus moyen de jamais se tromper... " n N. D. |
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* Directrice littéraire à l'Ecole des Loisirs, et plus particulièrement de la collection " Médium ". Auteur de nombreux albums de la série " Olga " et de romans comme Petite (Seuil 1996) et Week-end de chasse à la mère (Seuil 1998). ** Directeur de la collection " Fictions jeunesse " au Seuil. Auteur d'albums et romans, dont Toufdepoil ou Pistolet souvenir (Pocket) et la trilogie consacrée aux persécutions antisémites: la Maison vide, l'Hôtel du retour et Rue de Paris (Gallimard). *** Responsable du service du livre et des bibliothèques au comité central d'entreprise de la SNCF.
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