Regards Novembre 1998 - Points de vue

Spécial Salon du Livre de Jeunesse
La poésie pour " rêves grand format "

Par Jean-Pierre Simeon *


Voir aussi La marmite à poèmes

Quand vous demandez à un enfant de CM2: " Qu'est-ce que la poésie ? ", il y a grande possibilité qu'il vous réponde: " Ça rime et c'est joli. " Si vous insistez un peu, il n'est pas moins probable que vous entendiez des choses du genre: " La poésie, c'est doux, ça fait du bien, ça fait rêver, on joue avec les mots, on s'évade... " Or ce vrac de stéréotypes est somme toute assez représentatif de ce que l'opinion moyenne entend par poésie, tous âges confondus. Et c'est à vrai dire consternant. Parce que, outre le fait qu'il y a belle lurette que les poètes ont prouvé que la rime est aussi indispensable au poème qu'à un quidam sa moustache (c'est-à-dire que ce n'est ni bien ni mal, c'est un choix parmi d'autres), les représentations que véhiculent les clichés mentionnés plus haut sont plus que contestables, carrément à côté de ce dont il s'agit.

La poésie, dans la sidérale diversité de formes et d'enjeux qu'elle assume à travers les siècles et les cultures, ce n'est pour ainsi dire jamais cette jolie chose agréable, cette charmante et vénielle distraction qui vous arracherait au poids du réel pour enchanter l'âme. On oserait dire que c'est tout le contraire. Alors pourquoi cette rédaction fadasse dans la tête des enfants ? Parce que l'idée qu'on se fait d'une chose, c'est d'abord à partir de l'expérience qu'on en a. Or, il se trouve que le corpus de textes auquel sont massivement confrontés enfants et adolescents à travers manuels et florilèges en tout genre est extraordinairement restreint et conservateur. Il est fondé, à n'en pas douter, sur un malentendu tenace: rien de plus navrant que la représentation que se font les adultes qui organisent ce corpus, du lectorat qu'il vise. Exit en effet l'obscurité, la complexité, le conflit existentiel, le débat métaphysique et la complication formelle qui subvertit le langage. Bref, exit ce qui fait l'intérêt même de la poésie et son enjeu. Tout se passe comme si un souci " protectionniste " commandait les partis pris alors même que toute poésie est fondamentalement - on voudra bien, n'est-ce pas, donner à la formule une valeur positive - une leçon d'inquiétude. Le pire est bien que les poètes, y compris les plus grands, quand ils s'adressent à l'enfance, entrent souvent dans cette vue des choses.

Il en est par bonheur, poètes, éducateurs, éditeurs, qui, contre vents et marées et contre les représentations dominantes, proposent au jeune public une poésie qui ne les sous-estime pas. Minoritaires mais actifs, ils donnent à lire des textes qui excluent l'indigence thématique, l'appauvrissement lexical et syntaxique, les symboliques stéréotypées, qui, faisant enfin l'économie du sempiternel registre animalier, parlent à l'enfant de l'homme et du monde. Poésie dynamique et problématique qui inclut la contradiction, le doute, le refus et le désir, la possibilité de l'impasse comme le voeu de l'issue. Non pas donc de ces comptines affligeantes comme propose Actes Sud junior, ni des ersatz de Maurice Carême, mais des recueils écrits dans une langue contemporaine qui ne réduisent ni la poésie ni l'enfant.

Citons pour exemple au premier chef la collection de référence en la matière, les Poèmes pour grandir de Cheyne éditeur, dirigée par Martine Mellénette et par exemple le remarquable C'est corbeau de Jean-Pascal Dubost - et Katy Couprie pour l'illustration. A même hauteur d'exigence, on trouvera les deux anthologies parues aux éditions Rue du Monde animées par Alain Serres: la Cour couleurs et Tour de Terre en poésie de Jean-Marie Henry. Plus inégales mais jamais démagogues, les collections le Farfadet bleu (éditions Le Dé bleu) et d'Enfance (éd. Lo Païs) offrent des réussites non négligeables signées Guillevic, Sadeler, J. Helt ou Rousselot. C'est peu mais ce peu est sans doute le levier qu'il faut pour soulever la chape des vieux préjugés. Avant d'enfin la renverser ? n J.-P. S.

 


* Poète, romancier, critique, est professeur à l'IUFM d'Auvergne. Membre du Comité de rédaction de plusieurs revues, directeur de collection et poète associé au Centre dramatique national de Reims, il a obtenu le prix Artaud et le prix Apollinaire. De lui viennent de paraître le Bois de hêtres, poèmes, Cheyne éditions, la Mouche qui lit (pour la jeunesse), éd. Rue du monde.

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La marmite à poèmes


Jean-Pierre Siméon, auteur de la chronique ci-contre, se trouve au coeur du projet culturel du Festival de Rouen 1998, avec comme mot d'ordre " plonger les enfants dans la marmite à poèmes ". Laissons parler la nostalgie: c'est en 1983 que la librairie la Renaissance et l'UL CGT de Rouen osaient, avec Philippe Farge et Jean-Maurice Robert, un festival du livre de jeunesse (le premier en France) dans un espace de 250 mètres carrés, sur une journée; il y eut 240 visiteurs... La version 97 en accueillit 20 000... Les initiateurs, en un temps où cela n'allait pas de soi, ont su miser sur l'ambition culturelle et la recherche tenace du rassemblement des énergies les plus diversifiées, partageant le même objectif d'efficacité dans la rencontre des jeunes et du livre. Outre tous les partenaires institutionnels concernés, vingt-cinq associations collaborent à la construction de l'événement, qui comporte une multitude d'initiatives autour de la création et de la formation. C'est à Rouen. La poésie sur le quai. n B. E.

XVIe Festival de Rouen du livre de jeunesse: 4, 5 et 6 décembre 1998.

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