Regards Novembre 1998 - Les Idées

Communisme et féminisme, accords et controverses

Par Jackie Viruega


Débat entre Anne-Marie Sohn*, Françoise Thebaud**, Madeleine Vincent***, Serge Wolikow****

L'histoire des relations entre communisme et féminisme est l'objet de recherche de l'association Femmes et communistes (1). Premier état de ses travaux avec un débat sur le birth control.

 
Bien que votre association soit très récente, peut-on faire l'état de vos travaux ? Et de vos sources ?

Françoise Thébaud: Nous avons rassemblé les personnes intéressées, l'originalité de l'association étant de mêler militantes, ex-militantes et chercheurs; et sérié les questions et les pistes de recherche.

Anne Marie Sohn: Nous avons établi une base de données bibliographique qui sera enrichie au gré des découvertes de chacun. Nous mettons au point le questionnaire type de l'enquête orale que nous lançons: l'origine des militantes, l'instruction, le métier, la nature du militantisme, l'accord ou le désaccord avec tel ou tel mot d'ordre. C'est une prosopographie classique, enrichie par l'étude des rapports du militantisme à la vie privée et au travail.

 
Madeleine Vincent : Notre association est en état, après quelques mois d'installation, de commencer le travail. Trois collectifs sont en place: l'un chargé de l'enquête orale; l'autre de la bibliographie de l'histoire des femmes et de celle du PCF. Le troisième collectif examine les textes des directions communistes. La confrontation entre ces derniers et ce que d'autres en ont écrit présentera un vif intérêt.

 
F. T. : L'étude des textes officiels est une de nos orientations de recherche. Tout écrit politique exige un décryptage pour repérer les évolutions de sens à travers les changements de mots et de structures de phrases.

 
A. M. S : L'étude des textes, reflétant ce que le parti a voulu dire à tel moment, est indispensable. Mais bien des décisions n'ont laissé aucune trace écrite. L'enquête orale a pour but de récupérer cette information.

 
F. T. : L'association a aussi pour but de sauver une mémoire. Les archives orales sont précieuses. Elles sont constituées des témoignages de militantes de différentes générations, en premier lieu les plus âgées et celles qui ont exercé des responsabilités.

 
Y avait-il une volonté émancipatrice du PCF à l'égard des femmes dans les domaines social, politique, économique ?

 
A. M. S : Oui. Le mot d'ordre " à travail égal salaire égal " a largement servi de référence.

 
F. T. : Une partie des revendications a porté sur l'égalité dans le travail, une autre a réclamé la protection spécifique des femmes, l'aide à la maternité, la retraite plus précoce, l'interdiction du travail de nuit.

 
Serge Wolikow : Certaines revendications des femmes surgissent lors du Front populaire et font l'objet de négociations syndicales. Surtout les revendications salariales, puisque les salaires des femmes étaient particulièrement bas.

 
M. V. : En mai 1968 bien des propositions communistes ont été satisfaites. Les salaires féminins augmentent de 30% en moyenne, c'est dire s'ils étaient bas. Les salariés obtiennent l'heure syndicale sur le temps de travail, ce qui est un progrès considérable pour les femmes. Elles étaient très attachées à la retraite anticipée. Pendant les négociations sur le volet social du Programme commun de la gauche, j'ai entendu Pierre Mauroy s'écrier: " Je ne rentre pas dans le Nord si je n'ai pas obtenu la retraite anticipée pour les femmes ! " Les communistes proposaient aussi de réduire le temps de travail des femmes avec le but que ce serait ensuite gagné pour tout le monde.

 
A. M. S : Chaque acquis des femmes au travail a bénéficié aux hommes par la suite. Exemple, les aménagements des postes de travail à l'usine ou les vestiaires.

 
M. V. : La bataille pour le droit au travail des femmes est une ligne de conduite communiste. Dès les années 20, le journal l'Ouvrière prend position contre le retour de la femme au foyer, qu'exigeaient certains après la Première Guerre mondiale.

 
N'y a-t-il pas contradiction entre cette volonté d'émancipation féminine et la surdité du PCF, entre les années cinquante et soixante, aux revendications des femmes concernant le contrôle des naissances ?

 
F. T. : Contradiction ? La définition de l'émancipation par un mouvement politique peut être différente de celle qu'en donnent les femmes ou un groupe de femmes. La politique d'un parti envers les femmes est liée à son orientation générale. Les difficultés du PCF à entendre ces revendications s'expliquent d'abord par le natalisme dominant en France et dans les partis marxistes. Les guesdistes de la fin du XIXe siècle s'opposaient au militantisme, inspiré de la mouvance anarchiste, d'ouvriers néomalthusiens qui promouvaient le contrôle des naissances. Ils disaient que ce n'était pas le combat de la classe ouvrière. Le parti communiste a conservé cette tradition, qui s'inscrit plus généralement dans une vision optimiste et productiviste de l'avenir. Cela ne signifie pas que les comportements privés des militants n'aient pas été malthusien, comme l'ensemble des comportement privés français. La France est le premier pays malthusien à la fin du XIXe siècle et dans l'entre-deux-guerres. Dans les années trente, les décès dépassent les naissances. Ensuite la structure du PC n'est pas perméable à ce qui vient de l'extérieur, du moins à ce que le parti ne considère pas comme primordial. Reste à savoir si les militants ont poussé le parti à changer sur cette question.

 
A. M. S : D'une part, le PCF avait une conception économique de l'émancipation féminine. D'autre part, il partageait le consensus nataliste dans une France rivale d'une Allemagne plus peuplée. Il était impossible aux militants de gauche de se dire publiquement favorables à la libéralisation de l'avortement. Les lois de 1920-1923 réprimaient l'information sur la contraception et les pratiques abortives. La gauche avait promis de les abroger. Arrivée au pouvoir en 1936, elle ne l'a pas fait. Dans les années trente, le PCF était ligoté à la fois par le syndrome de la dépopulation qui touche toute la gauche française et par ses liens étroits avec l'URSS dont le code de famille n'est pas du tout progressiste sur ce point. Après-guerre, c'est le baby-boom, les mesures de politique familiale, la présence au gouvernement du MRP aux positions natalistes, si bien que les partis de gauche tiennent encore un discours populationniste, ignorant la mutation progressive de la société sur ce sujet.

 
F. T. : La France a souffert d'obsession démographique parce qu'elle a conservé 40 millions d'habitants entre la fin du XIXe siècle et 1945. Tout homme politique voyait dans cette stagnation de la population un danger face à l'Allemagne. Le consensus nataliste est tel qu'il touche la majorité du mouvement féministe, qui peut être qualifié de populationniste et qui applaudit à la loi de 1920. Les militantes qui s'y opposent sont minoritaires.

 
M. V. : Je pense qu'il y a vraiment une contradiction dans l'attitude du PCF. Depuis 1920 il travaille à l'émancipation des femmes. Lors du congrès de fondation, Marcel Cachin présente une motion sur ce point. Dès 1925, le journal l'Ouvrière s'intéresse aux droits économiques et sociaux des femmes, à leurs droits civiques mais aussi à la propagande anticonceptionnelle. Le parti présente des candidates aux municipales de 1925 bien qu'elles ne soient ni électrices ni éligibles. Il ne cesse de réclamer de droit de vote pour les femmes. Pendant le Front populaire, en plein mouvement social, il tient une conférence nationale sur les problèmes féminins. Une proposition de loi communiste de 1933 réclame l'éducation sexuelle, l'abrogation des lois de 1920 et l'autorisation de la propagande anticonceptionnelle. A la Libération, le parti communiste présente des femmes à la députation. Trente et une d'entre elles sont élues, représentant 72% du groupe féminin de l'Assemblée. Elles ne se cantonnent pas aux revendications sociales; elles demandent une nouvelle législation pour le divorce, le livret de famille pour les mères célibataires, la reconnaissance des droits des enfants naturels, etc. Et en 1956, le PCF, qui organise des campagnes considérables en faveur du droit au travail des femmes, des moyens d'exercer ce droit (la construction de crèches par exemple), de l'égalité salariale, rejette la contraception et l'avortement (il a commencé à corriger sa position vers 1965). Comment expliquer cette contradiction ? Vaste sujet de recherche pour l'association. Les choix stratégiques du PCF de l'époque - qu'on pourrait très schématiquement résumer ainsi: " on change la société, les rapports sociaux et les mentalités suivront " sont en cause, à mon avis. Les questions d'intérêt général priment, oubliant la part privée de la vie. Les changements stratégiques opérés depuis, placent, au contraire, l'individu au coeur de la transformation sociale.

 
A. M. S : C'est seulement en 1968 qu'on peut affirmer: " le privé est politique ". Pas un parti ne l'envisageait avant. Le PCF était bien français dans son refus de considérer que l'individu est politique. Ce n'était même pas un refus, plutôt un manque d'outil conceptuel. Pour les partis ouvriers, l'économique primait, l'intérêt de classe prévalait sur l'individu. On ne reconnaissait ce dernier que comme victime de l'oppression. Le PCF était comme les autres. Peut-être plus isolé à cause de la guerre froide ?

 
M. V. : L'environnement a joué un rôle sans doute mais je pense que si le parti butait sur la compréhension de besoins sociaux qui concernaient les individus, c'est parce que son mode de pensée, sa stratégie et le poids du modèle soviétique l'empêchaient de le faire.

 
F. T. : Les Européennes de la fin du XXe siècle sont convaincues que la principale révolution dans la vie des femmes est le contrôle des naissances mais, longtemps, ce ne fut pas la première revendication des mouvements de femmes ! Leurs demandes concernaient l'éducation, le travail, le code civil, la protection sociale et médicale de la maternité. Cela dit, comment cela s'est-il passé pour le PCF dans les années 50 ? L'ensemble du parti partageait-il la vision d'une hiérarchie des luttes où le statut des femmes n'était pas prioritaire ? Y a-t-il eu des divergences ?

 
M. V. : Quand une question comme celle-ci se pose, d'autant plus vivement qu'elle s'appuyait sur le développement des sciences et des techniques, il y a forcément débat. Il y a eu débat, à tous les niveaux, j'en témoigne, et singulièrement parmi les femmes communistes. Certaines sont parties. D'autres ont rejoint les groupes femmes. Le PCF argumentait alors contre la contraception et l'avortement, face aux campagnes néomalthusiennes des années 50 qui tendaient à mettre en cause des acquis sociaux et familiaux. Il aurait pu s'expliquer sur ce point sans en faire un prétexte à ne pas écouter ce qu'exprimaient les femmes. C'est une question de démocratie, de fonctionnement interne.

 
F. T. : Le mot " néomalthusien " désigne les petits groupes qui demandent la contraception, à la fin du siècle dernier et entre les deux guerres; puis le Planning familial dès les années 50 - qui s'appelait en 1956 " maternité heureuse " pour ne pas tomber sous le coup de la loi de 1920. Parallèlement, des mouvements politiques de droite voulaient revenir sur certains acquis sociaux. Le PCF a créé un amalgame sur ce mot, assimilant néomalthusianisme, birth control et régression sociale. Ce faisant, il s'interdisait de réfléchir à l'identité des femmes. Quelle priorité établissait-il entre les revendications relatives à la femme, à la travailleuse, à la mère, à la citoyenne ? Dans les années 50, la maternité est déjà bien protégée en France. Les droits de la femme comme individu ne le sont pas, en revanche. Le parti agit pour la travailleuse, pour la citoyenne mais semble considérer la mère comme plus importante...

 
S. W. : Dans les années 50, le scientisme tient une large place au PCF. Pas le scientisme des positivistes qui croyaient la science libératrice par nature. Le discours communiste qualifiant de néomalthusiens les travaux scientifiques qui interrogent les relations entre population et ressources, et parmi eux les travaux de Sauvy (2) sur le tiers monde, doit être replacé dans le cadre de l'opposition entre science bourgeoise et science prolétarienne, " doctrine " venue d'URSS, où Staline consacre les thèses de Lyssenko. Il est dit, en substance, que le bon usage de la science fait croître les ressources et la population à l'infini mais que les savoirs peuvent être détournés vers le néomalthusianisme. Dans cette perspective démographique, la maternité considérée dans sa dimension personnelle fait figure de préoccupation bourgeoise. Ou sans importance. Ce discours à usage interne n'a qu'une efficacité très faible dans la société mais il a fonctionné dans le parti.

 
M. V. : La conception d'un changement global de société faisait passer à l'arrière-plan une forme d'aliénation aussi importante que l'aliénation d'origine sexuelle.

 
A. M. S : Mais cette parole n'était pas légitime dans la société française d'alors. Le PC n'était pas différent des autres.

 
M. V. : Dommage qu'il ne l'ait pas été !

 
S. W. : C'est un manque d'esprit critique...

 
A. M. S : Certains ont critiqué, le PC n'a pas suivi.

 
F. T. : Un parti d'avant-garde n'aime pas les revendications dont il n'a pas l'initiative et qu'il ne contrôle pas.

 
S. W. : Le terme d'aliénation fait l'objet d'un débat violent. Le PCF finit par considérer l'aliénation comme un concept inapte à caractériser ce qu'est l'exploitation de la classe ouvrière. Tout ce qui est du côté de l'imaginaire, des représentations, du symbolique est superfétatoire dans cette vision réifiée - même pas matérialiste - de l'exploitation. La cécité face aux revendications des femmes n'a rien d'étonnant dans ce paysage. Cependant, les courants néomalthusiens du mouvement ouvrier renvoient à une critique sociale des institutions familiales que le parti a partagée pendant les quinze premières années de son existence. Sa position a changé au moment du Front populaire. C'est alors qu'il forge un discours identifiant la femme et la famille, qui s'est développé à la Libération et dans les années 50. Autre chose est le regard du parti sur les militantes qui ont conquis une reconnaissance du rôle politique des femmes. Cela ne change pas la représentation traditionaliste que le parti se fait publiquement de la place de la femme dans la société.

 
M. V. : Et pourtant ! La création de l'Union des jeunes filles de France était une décision féministe en ce qu'elle offrait aux jeunes femmes une possibilité de participer à la vie politique.

 
S. W. : La Résistance - Madeleine le sait d'expérience - permet aux femmes d'accéder à la politique autrement que par le truchement des organisations féminines. Elles jouent alors un rôle politique impensable auparavant. Cela a-t il changé la vision qu'a le PCF de la femme dans la société ? Non. Les militantes qui ont conquis des responsabilités plus élevées que la moyenne des femmes ne sont pas les modèles que les organisations du parti présentent aux autres femmes. Le discours communiste s'adresse à la ménagère, à la travailleuse, à la mère de famille non engagée politiquement. Pourquoi les militantes ont-elles écouté un discours qui s'aveugle sur les revendications des femmes ? Je propose un élément d'explication: l'écart entre la masse des femmes et les militantes qui avaient déjà conquis des positions de pouvoir et des droits.

 
M. V. : Quel écart ? J'ai bataillé pour que des femmes soient élues au comité central et dans les instances fédérales. Il fallait, pour les trouver, ces femmes, se préoccuper de leurs conditions de vie, leur donner la possibilité d'assumer leurs responsabilités. Elles avaient un emploi, des enfants, un mari parfois réticent - qu'il fallait convaincre... Si celles qui, par exemple, avaient un travail épuisant dans les entreprises du Nord et d'ailleurs et des enfants n'étaient pas aidées, on ne les retrouvait plus dans les organismes de direction ! Plus il y avait de cadres féminins, plus il était évident qu'elles avaient les mêmes problèmes que les autres femmes. Maintenant, s'il s'agit de dire que les femmes qui exercent des responsabilités gèrent mieux le quotidien, c'est vrai partout.

 
S. W. : Cela ne conduit-il pas à penser que si on s'en sort en cumulant activités et responsabilités, toutes les femmes y parviendraient ? Et à ne pas entendre les revendications ?

 
F. T. : Et dans un couple de militants ? Qui va aux réunions ? Qui garde les enfants ?

 
M. V. : Celui, mari ou femme, qui avait les responsabilités les plus importantes, militait davantage. Les femmes bénéficiaient d'un effort spécifique des directions pour leur permettre de militer.

 
S. W. : C'était extrêmement moderne et exceptionnel mais pour combien de femmes cela valait-il ? n

 


* Professeur d'histoire contemporaine, université de Rouen.

** Professeur d'histoire contemporaine, université d'Avignon.

*** Ancienne dirigeante du PCF.

**** Professeur d'histoire contemporaine, université de Dijon.

1. " Femmes et communistes, jalons pour une histoire ", association loi 1901 qui veut " contribuer à faire avancer la cause des femmes " a été fondée le 30 janvier 1998 par Marie-George Buffet, ministre de la Jeunesse et des Sports, Madeleine Vincent, ancienne dirigeante du PCF et Brigitte Dionnet, membre du Comité national du PCF. Adhésions, abonnements au bulletin de l'association, soutien financier: 21 rue Barrault, 75013 Paris. Tél. 01 45 89 40 26.

2. Alfred Sauvy, un des fondateurs de la démographie en France.

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