Regards Novembre 1998 - L'Evénement

Espace
De la politique en apesanteur

Par Alain Gaubert*


Voir aussi Sur Alpha, les liaisons avec la Terre se feront en temps réel

L'activité spatiale, outre des enjeux économiques et financiers, a des implications sur la souveraineté de l'Europe et des Etats qui la composent.

Les ministres européens en charge de l'espace ont décidé de ne pas se rencontrer à Bruxelles à la fin du mois de juin 1998, comme cela avait été initialement envisagé. Leur rencontre pour arrêter la programmation et les orientations de l'Agence spatiale européenne aura lieu dans le courant de l'année prochaine. Les contacts entre cabinets ministériels sont depuis longtemps noués, les agences spatiales européennes, telles le Centre national d'études spatiales (CNES), le Deutsch zentrum für Luft-und Raymfahrt (DLR ) en Allemagne, l'Agence spatiale italienne (l'ASI) prennent part à la préparation. Car, bien évidemment, le Conseil de l'Agence spatiale européenne (ASE), composé des ministres des 14 pays européens, ne sera que l'aboutissement d'une vaste négociation déjà largement engagée. Au-delà des réalisations, au demeurant remarquables, qui conduisent les hommes dans l'espace, deux raisons majeures amènent les Etats à s'intéresser à la technique spatiale. La première est qu'ils l'utilisent pour l'élaboration, l'exercice et le contrôle de leur politique dans les divers champs de leur action: défense et sécurité, agriculture, aménagement du territoire, transport, environnement, etc. La seconde est qu'il entre dans leur rôle de développer des techniques prometteuses et d'assurer l'essor de l'industrie par des efforts de financement de la recherche et du développement ou encore par leur pouvoir de réglementation. Ces deux raisons sont intimement liées.

 
Une information sûre et indépendante comme gage de la souveraineté de l'Europe

Les applications de la technique spatiale sont toutes, sans exception, des applications informationnelles. Or, il existe un lien profond entre le volume des transactions d'informations d'un pays ou d'une région et sa capacité d'agir collectivement qui est l'une des caractéristiques essentielles du développement. Les étapes de l'évolution scientifique et technique ont été jalonnées par l'acquisition de nouvelles technologies de l'information parmi lesquelles, aujourd'hui, celles qui permettent les liaisons par satellite jouent un rôle majeur. Qu'il s'agisse des radiocommunications (télécommunications, télédiffusion, collecte de données, localisation, navigation) ou de l'observation de la Terre, disposer sans contraintes d'une information sûre et indépendante, autorisant le développement économique, est sans nul doute un élément de première importance pour la souveraineté de l'Europe et des pays qui la composent, alors que les Etats-Unis confirment de jour en jour leur hégémonie dans ce domaine.

 
Le rôle de l'Etat dans le financement des activités spatiales

On ne saurait pour autant négliger les effets économiques directs de ces activités: le marché des satellites de télécommunications est évalué à 20 milliards d'euros pour la période 1998-2007, auxquels il faut ajouter 15 milliards d'euros pour le marché des lancements, 90 milliards d'euros pour l'exploitation des satellites et 115 milliards d'euros pour le marché du segment terrien. L'ampleur du marché mondial des services de télécommunications par satellite est considérable: il atteint 290 milliards d'euros pour la même période, et dépend de plus en plus des nouveaux moyens satellitaires. Certes, les forces du marché ont pris, pour certaines applications, le relais des efforts gouvernementaux. Cependant, la maturité économique des différentes applications est variable selon les secteurs. Si, pour les télécommunications, les financements bancaires se sont presque complètement substitués aux financements étatiques, ce n'est pas le cas de l'Observation de la Terre et, pour ce qui concerne la navigation, l'enjeu est sans doute économique, mais il est fondamentalement stratégique. Ajoutons que l'Europe ne jouit pas d'un marché quasi captif comme c'est le cas aux Etats-Unis. Il y a donc bien un rôle à jouer pour les Etats dans le financement des activités spatiales, car ces applications sont à la fois porteuses d'enjeux stratégiques et d'enjeux économiques majeurs dont il convient de mesurer les poids respectifs pour chaque application. Il devient dès lors dangereux d'utiliser un vocable unique, l'Espace, pour désigner sans distinction l'ensemble des activités spatiales. D'autant plus dangereux que l'histoire de cette technique, assimilable à une activité de recherche à ses débuts, fait que les financements étatiques proviennent encore essentiellement des budgets de recherche des gouvernements européens. Cet usage recèle deux risques: conduire à opérer des arbitrages entre des activités qui ne sont pas de même nature et occulter la dimension politique de ces arbitrages.

 
Les grandes applications de l'espace et l'impact des décisions politiques

Proposer un budget pour l'espace est l'expression d'une volonté politique de consacrer une partie des revenus nationaux à l'espace. Cette volonté devrait davantage prendre en compte les objectifs des politiques dans le domaine de la défense, de l'agriculture, des transports, de l'environnement, etc. Il n'est pas logique que des arbitrages entre ces applications soient opérés, à partir d'une enveloppe budgétaire unique définie à l'avance, comme le font la plupart des gouvernements européens: peut-on choisir entre vols habités et télécommunications, c'est-à-dire entre amélioration de la connaissance et participation européenne à la mondialisation des systèmes d'information ? Peut-on arbitrer entre navigation et observation de la Terre, c'est-à-dire entre transports modernes et agriculture ou aménagement du territoire ? Il conviendrait que les ministres européens de la Défense, de l'Agriculture, des Transports, de l'Environnement, et, plus généralement de tous les domaines où le satellite intervient, débattent ensemble de leurs priorités spatiales. Il conviendrait que les enjeux soient débattus par l'ensemble des parlementaires car il s'agit bien d'un choix de société. Resterait ensuite à ajuster le niveau de financement nécessaire à chacune des grandes applications de l'espace. Les décisions programmatiques qui doivent être prises prochainement revêtent en effet une importance particulière dès lors qu'elles engagent la place de l'Europe dans la société mondiale de l'information. A quoi servirait d'inciter nos compatriotes à l'utilisation d'Internet, dont nous allons devenir dépendants, si la maîtrise de ce système nous échappe ? Souhaitons-nous que nos avions soient guidés par un système sur lequel l'Europe n'aurait aucun contrôle ? Est-il acceptable que nous ne disposions pas encore de tous les moyens d'observation autonomes permettant la gestion rationnelle de nos territoires ? On voit là qu'il ne s'agit pas de défendre un intérêt corporatiste. Faute de faire comprendre à nos dirigeants et à la classe politique ce que l'espace apporte à la société moderne - la valeur stratégique de la transaction d'informations qui accompagne le développement de la société moderne et dont le satellite est l'outil -, nous compromettrons gravement l'avenir de l'Europe. L'économie réalisée aujourd'hui se paiera de l'autonomie européenne, de notre rang sur la scène mondiale, de nos emplois, de notre qualité de vie.

 


* Secrétaire général d'Eurospace (Association de l'Industrie spatiale européenne), professeur associé au Conservatoire national des Arts et Métiers.

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Sur Alpha, les liaisons avec la Terre se feront en temps réel


Entretien avec Sergueï Krikalev *

La station spatiale internationale Alpha est-elle beaucoup plus grande que Mir et quel rôle aurez-vous à bord ?

S. K.: Dans sa configuration de départ, Alpha ne sera pas plus grande que Mir. Le rôle de notre équipage, le premier à voler vers la station, consistera à effectuer de nombreux essais et à procéder aux jonctions entre le vaisseau spatial et les modules qui viendront peu à peu s'ajouter. Le premier module est le compartiment-cargo FGP. Il est semblable à Kvant 2 et à Kristall sur la station Mir. C'est un ensemble d'instruments scientifiques pour l'observation de la terre, la recherche biologique, la recherche technologique et l'astrophysique. Il est équipé d'un sas pour les sorties extra-véhiculaires. Le deuxième élément est le module de base, la partie centrale de la station, et le troisième, Naud, est le bloc qui assurera la jonction entre la partie russe et la partie américaine de la station. Cette première configuration d'Alpha sera plus petite que l'actuelle station Mir.

Quelles sont les améliorations intervenues entre Mir et Alpha ?

S. K.: L'amélioration la plus spectaculaire est l'informatique. Les ordinateurs d'Alpha seront beaucoup plus performants que leurs aînés pour les opérations de contrôle et de direction de la station. Le système de liaison avec la Terre se fera en temps réel et, une fois la station définitivement construite, l'alimentation en énergie sera plus importante que celle de la station Mir, ce qui nous permettra de faire beaucoup plus d'expériences.

Comment percevez-vous la présence de la Russie dans cette aventure, compte tenu de ses difficultés économiques?

S. K.: Dans certains domaines, nous sommes en pointe, dans d'autres, un peu en retard, mais en définitive, la coopération sera équilibrée. Car, au regard de ce que nous avons réalisé avant, nous avons de la marge. Les stations spatiales russes, Saliout et Mir, ont beaucoup apporté à la recherche spatiale internationale. Nous avons accumulé de nombreuses expériences dans des domaines scientifiques très divers, notamment en collaboration avec les Français. Beaucoup de stations russes dans l'espace ont existé avant Mir qui représentait une nouvelle génération et se trouvait en orbite depuis dix ans.

Pensez-vous que vous par- tirez un jour plus loin dans l'espace à partir d'Alpha ?

S. K.: Peut-être. Chaque station est une marche vers de nouveaux progrès dans l'exploration de l'espace. J'irai peut-être un jour sur Mars.

* En mai 1999, avec son compatriote Gidzenko et l'astronaute américain Shepherd, il sera l'un des trois premiers hommes à habiter pendant quatre mois la nouvelle station spatiale internationale Alpha (l'ISS). En 1992, il a passé 311 jours à bord de Mir et détient, avec sept sorties, le record du monde du temps passé à l'extérieur d'un engin spatial.

Propos recueillis par Jeanne Llabres

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