Regards Novembre 1998 - L'Evénement

Espace
L'aventure continue...

Par Jean-Claude Oliva


Entretien avec Jean-Jacques Dordain * Andre Lebeau ** et Roger Lesgards ***.

Le 20 novembre, le premier élément de la Station spatiale internationale s'envolera suivi d'un second, le 3 décembre. L'assemblage se poursuivra pendant cinq ans au rythme d'un élément chaque six mois. Quels sont les objectifs de cette nouvelle épopée scénarisée par la NASA ? Jean-Jacques Dordain, de l'Agence spatiale européenne, André Lebeau, ancien président du Centre national d'études spatiales, et Roger Lesgards, directeur de la mission pour la cité de l'Espace de Toulouse échangent leurs points de vue. Vivre et travailler dans l'espace aujourd'hui, témoigne Sergueï Krikalev qui a déjà passé 311 jours sur MIR, et s'envolera en mai 1999 dans la première équipe à occuper la nouvelle station. Objectif Mars demain ? La conquête du système solaire après-demain ? Trente ans après les premiers pas de l'Homme sur la lune, le rêve continue. En attendant, Alain Gaubert, secrétaire général d'Eurospace, s'interroge sur la décision politique et l'avenir de l'Europe dans l'activité spatiale.

 
Comment est venue l'idée de réaliser la Station spatiale internationale (ISS) ?

 
Jean-Jacques Dordain : L'ISS résulte du mariage, en 1993, de la station spatiale de l'Ouest, Freedom, avec celle de l'Est, MIR II, c'est une conséquence directe de la chute du mur. L'ISS symbolise la réconciliation Est-Ouest dans l'espace. Ce programme est devenu une réalité. L'Europe y participe sans jouer un rôle moteur. S'il reste quelques problèmes financiers à régler côté russe, d'un point de vue technique, rendez-vous est pris pour un premier lancement le 20 novembre. Qui sera suivi par le lancement du second élément le 3 décembre. A la fin de l'année, deux éléments seront en orbite, un Russe et un Américain. Les éléments vont se succéder au rythme de un tous les trois à six mois, jusqu'en 2 003. Cet assemblage durera donc cinq ans. Ce complexe de 400 tonnes en orbite sera alors habité en permanence par des équipages de six hommes ou femmes. Mais, dès l'année prochaine, l'ISS sera utilisée sans attendre qu'elle soit au complet.

André Lebeau: En 1993, la station spatiale a été sauvée in extremis. Au départ, elle s'inscrivait dans la confrontation entre l'URSS et les Etats-Unis. La disparition de l'URSS a sapé cette logique politique. Dans un sursaut de dernière heure, la NASA a réussi à l'inscrire dans une autre logique, de coopération, de plan Marshall symbolique au secours de la Russie. Cette cohérence retrouvée laisse ouverte la question de savoir ce qu'on en fait.

 
Roger Lesgards : Derrière la volonté de coopération internationale, affichée très fort, il y avait aussi la perspective de récupérer les technologies russes que les Américains n'avaient pas. En particulier, celles relatives au séjour de longue durée dans l'espace et à certains types de moteurs.

 
A. L. : Les USA avaient lancé la navette spatiale considérant qu'elle écraserait Ariane. Et, aujourd'hui, ils en sont réduits à concurrencer le lanceur européen en commercialisant ce qui était un lanceur soviétique. Il y a l'accord selon lequel les fusées russes Protons sont commercialisées par les Etats-Unis. C'est une situation assez extraordinaire. A une époque récente, il était politiquement impensable d'acheter un lanceur soviétique pour lancer le satellite de télécommunication franco-allemand Symphonie. Et les Américains n'acceptaient de fournir un lanceur que moyennant des conditions extraordinairement restrictives concernant l'usage de ce satellite.

 
J.-J. D. : Encore plus fort: la prochaine génération des lanceurs consommables des Etats-Unis (EELV) utilisés par le Département de la Défense va reposer sur les moteurs russes repris par Loocked Martin. Les Etats-Unis ont versé aux Russes 150 millions de dollars par an pendant quatre ans au titre de la coopération spatiale. Et ils devront encore verser 150 millions de dollars dans les quatre prochaines années. Le maintien des capacités russes (les USA finançant la moitié du budget spatial russe) est la motivation essentielle de l'ISS. Ce calcul s'est avéré fructueux du point de vue américain.

 
R. L. : A partir du moment où il n'y a plus d'affrontement entre les Etats-Unis et l'Union soviétique, on peut se demander quelle logique mène les affaires internationales en matière spatiale. Tout le monde parle de coopération. En fait, il existe une concurrence très vive à l'intérieur de cette coopération internationale organisée sous leadership américain.

 
N'y a-t-il pas un risque pour l'Europe spatiale de se retrouver de fait " vassale " des USA ?

 
J.-J. D. : L'industrie européenne travaille sous financement européen. Elle n'est pas en position de sous-traitant des Etats-Unis. Chacun développe ses propres éléments. L'Europe fournit un laboratoire dérivé en droite ligne du Spacelab que les Européens avaient développé avec les Américains pour le programme Shuttle et un étage supérieur d'Ariane V, capable d'effectuer des rendez-vous en orbite pour assurer une partie du ravitaillement de la station. Le projet Spacelab remonte à 1973, préparant ainsi les décisions européennes pour une contribution à l'ISS. Spacelab a été développé par l'industrie allemande et italienne. L'industrie française offre le "cerveau" du laboratoire: calculateur de bord et de gestion des données. Le deuxième élément concernant le rendez-vous en orbite constitue une nouvelle avancée pour les capacités de l'Europe, sous maîtrise d'oeuvre de l'industrie française.

 
A. L. : Il y a tout de même une relation financière. La puissance publique en Europe a plafonné le niveau d'investissement pour le secteur spatial. Et, ce que l'on utilise d'un côté, on ne peut l'utiliser de l'autre. La station spatiale consomme une partie de ce crédit sans objectifs bien clairs en dehors de l'acquisition d'une technologie majeure, le rendez-vous orbital. Le risque est de ne pas continuer à l'avenir à faire des choses technologiquement intéressantes. Autre risque: que l'Europe laisse imposer une priorité qu'elle n'a pas elle-même choisie. Si l'ISS est maintenant en voie de réalisation, la question demeure, pour les vingt ou trente ans à venir, en ce qui concerne l'Homme dans l'espace. L'Europe va-t-elle s'investir vraiment dans le vol habité ou continuer à participer pour seulement maintenir sa cohésion interne et une certaine solidarité avec les Etats-Unis ? Selon les propos de Goldin, administrateur général de la NASA, il s'agit d'apprendre à vivre et travailler dans l'espace, avec pour objectif lointain la conquête du système solaire par des hommes et de Mars en première étape. Cet objectif n'a jamais convaincu l'Europe.

 
R. L. : Impossible d'ailleurs de faire sien cet objectif sans faire exploser les budgets. Le budget spatial de la France est aujourd'hui de 12 à 13 milliards de francs, l'Allemagne y consacre 5 milliards, l'Italie 4, la Grande-Bretagne moins d'un milliard. Le budget spatial américain (civil et militaire) est d'environ 180 milliards de francs. C'est l'ordre de grandeur nécessaire au vol habité: le programme Apollo a coûté 600 milliards de francs. L'ISS, en comptant la phase d'exploitation, revient au même coût.

 
J.-J. D. : La priorité établie en Europe est la science et les applications. La preuve c'est que l'Europe n'a jamais rattrapé son retard sur la Russie et les Etats-Unis en ce qui concerne les vols habités. Elle l'a fait dans tous les autres domaines jusqu'à les devancer pour les services de lancement et la science.

 
A. L. : Dans l'objectif de l'exploration planétaire, il faudrait surtout un accès à l'espace qui soit moins archaïque que la navette spatiale, système coûteux et fondé sur le même type de propulsion depuis vingt ans. On n'a pas la technique de base et personne ne travaille à améliorer la propulsion. C'est un véritable goulot d'étranglement. Je ne vois donc pas se mettre en place la phase suivante quand on aura appris à vivre et à travailler dans l'espace. Dans l'immédiat, que va-t-on faire de l'ISS ? Il ne suffit pas de la construire. Il faut la maintenir en opération, ce qui est tout aussi coûteux mais moins attirant pour les industriels.

 
R. L. : Quand l'Europe hésitait à participer aux vols habités, on se disait: il ne devrait rien en sortir, mais sait-on jamais ! Par exemple, la production de nouveaux matériaux en microgravité... sauf que cela conduit plutôt à des engins automatiques. On voit donc bien la logique américaine à court terme, une logique politique... Mais on ne voit pas de logique à long terme et a fortiori on ne voit pas comment l'Europe s'y inscrit.

 
Quel sens donner alors à la participation européenne à l'ISS ?

 
A. L. : J'étais président du CNES quand s'est formellement décidé la participation européenne à l'ISS. J'en étais partisan dans la mesure où un refus aurait signifié une rupture avec l'Allemagne et l'Italie. A cette époque, les Allemands voulaient absolument participer à la station spatiale, il fallait donc y aller à leur côté. Et on ne construit pas un espace européen sans une entente franco-allemande. C'était une logique atlantiste du côté allemand et une logique de solidarité avec le partenaire allemand du côté français. Je pensais qu'on devait quand même vendre notre participation le plus cher possible. Mais la France a été beaucoup plus loin et a redonné la priorité aux vols habités. J'étais en désaccord ouvert avec cette démarche, ce qui m'a conduit à quitter le CNES quelques mois plus tard.

 
R. L. : Sans l'ISS, la stratégie européenne serait claire: développer sur des orbites terrestres toutes sortes de satellites, scientifiques, d'application, civils, militaires... Par ailleurs, on produit de la science avec des sondes automatiques à destination lointaine. L'Europe a voulu aussi faire du vol habité avec Hermès dans l'idée, fausse à mon sens, que la souveraineté spatiale passait par la maîtrise de l'ensemble de la panoplie spatiale. En fait, l'Homme dans l'espace n'est pas un enjeu de souveraineté, contrairement aux télécommunications, à la navigation par satellite ou à l'observation de la Terre. La non-participation de la France à l'ISS aurait-elle vraiment entraîné la rupture de l'Europe spatiale ?

 
A. L. : Une souveraineté française ou allemande dans l'espace est impossible, pour exister il faut s'associer. Et à l'époque, il y aurait eu un drame si on avait dit non.

 
J.-J. D. : Il s'agit pour l'Europe d'éviter les discontinuités dans ses investissements et dans ses équilibres. Il faut tenir compte en effet que les investissements gouvernementaux pendant vingt-cinq ans ont créé des capacités industrielles qui ne sont pas interchangeables. Derrière la continuité, il n'y a pas seulement une ligne politique, mais une capacité industrielle, des expertises qu'on a mis longtemps à acquérir. L'équilibre est grosso modo le même depuis 1973, entre une France focalisée sur l'accès à l'espace et une Allemagne polarisée sur l'infrastructure orbitale.

 
A. L. : On fait ce qu'on sait faire. Cette ligne de solidarité atlantiste se poursuit par inertie industrielle.

 
R. L. : Si l'Europe s'engageait dans de nouveaux programmes importants, il vaudrait mieux que les citoyens soient autrement associés qu'ils ne l'ont été jusqu'à présent. Pour l'ISS, les dirigeants politiques sont en phase avec l'opinion publique qui est massivement favorable à l'envoi des hommes dans l'espace. Pour le rêve. Avec trois millions de chômeurs en France, les hommes politiques ont bien du mal à donner du rêve et, dans le domaine technologique, le nucléaire et la génétique inquiètent, au contraire. L'espace, lui, offre une nouvelle forme d'aventure.

 
Malgré l'engagement dans l'ISS, l'Europe garde-t-elle les moyens de développer ses propres objectifs dans l'espace ?

 
R. L. : Le danger de ce genre de grand programme, c'est le dépassement des budgets. Il n'est pas sûr qu'on évite un gonflement de 15% à 20% des sommes prévues.

 
J.-J. D. : La contribution européenne à l'ISS consiste à construire un laboratoire dérivé du Spacelab - à l'étude depuis dix ans - ainsi qu'un étage supérieur d'Ariane. Les risques de dérapage, par conséquent, sont très réduits. Par ailleurs, tout problème financier du côté russe est entièrement pris en charge par les Américains. En ce qui concerne l'exploitation de la station, les coûts sont partagés entre les copropriétaires, au prorata de leur investissement de départ c'est-à-dire moins de 7% pour l'ESA. La NASA est donc la plus concernée par la maîtrise des coûts d'exploitation. Enfin, la participation à l'ISS représente moins de 15% du budget de l'ESA. Elle ne se fait pas au détriment des priorités: science, applications, accès à l'espace.

 
R. L. : Le problème, c'est que l'ISS n'utilise que des crédits publics. Or, l'équilibre des programmes à l'ESA se fait à 100 millions de francs près. Un dépassement de cet ordre devient dramatique pour une série d'autres programmes.

 


* Jean-Jacques Dordain, directeur faisant fonction Stratégie et Développement de l'ESA.

** André Lebeau a été président du CNES, il vient de publier l'Espace, les enjeux et les mythes aux éditions Hachette Littératures (voir p. 9).

*** Roger Lesgards a été secrétaire général du CNES, président de la Société européenne de propulsion, puis président de la Cité des sciences de la Villette. Il est président de la Ligue française de l'enseignement et de l'éducation permanente vient de publie Conquête spatiale et démocratie aux Presses de Sciences Po (voir p. 9).

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