Regards Novembre 1998 - Edito

Quand le monde réel frappe à la porte

Par Henri Malberg


Quand le monde réel frappe à la porte, ça décoiffe, ça bouscule les idées toutes faites et les calendriers politiques bien ordonnés.

Peut-être considérera-t-on avec le recul que le moment actuel est un moment charnière. Comme si une nouvelle période s'ouvrait. A bien y regarder, les événements si nombreux posent, d'une façon ou d'une autre, une question essentielle. Quel niveau et quelle qualité de réformes faut-il introduire pour faire face à la crise actuelle et aux demandes sociales et démocratiques de plus en plus pressantes ?

C'est vrai en France et c'est vrai aussi à l'échelle de l'Europe où maintenant treize pays sur quinze sont dirigés par des partis socialistes et sociaux-démocrates.

Ils ont et auront le même problème. En votant à gauche, les peuples d'Europe aspirent à un changement par rapport à la politique de la droite. Les gouvernements doivent justifier l'espoir mis en eux dans un moment où l'idéologie ultralibérale qui a justifié tant de sacrifices est mise en cause.

Ce qui domine évidemment, c'est la crise financière, " la plus grave depuis l'après-guerre", " crise du capitalisme aujourd'hui ", comme l'écrit Francis Wurtz (1).

Comme une secousse sismique, ses effets s'étendent dans toutes les directions et il est illusoire de penser qu'elle soit sans conséquence pour l'Europe et la France.

On voit bien le choc idéologique qu'elle provoque. L'idéologie libérale perd du terrain. Des idées qui fonctionnaient comme des évidences, des tabous quasi intouchables sont sérieusement ébréchées.

Mais aussi des solutions alternatives s'ébauchent. Elles vont de la gestion assagie des flux financiers à la mise en cause de leur légitimité parce que négatifs pour le progrès réel de l'économie et des nations.

 
L'idéologie libérale perd du terrain

Ainsi Jean-Paul Fitoussi constate que: " Des voix s'élèvent dans le monde, au sein même des marchés financiers, pour appeler l'Etat au secours, pour demander un meilleur contrôle de la finance. Les marchés ont salué le projet de nationalisation des banques en faillite au Japon ! Le G7 publie un communiqué pour appeler à mener des politiques expansionnistes. On revient à une hiérarchie normale des pouvoirs: d'abord l'Etat et ensuite les marchés, et pas l'inverse. Si on abandonne les dogmes de la révolution conservatrice, tout redevient possible, même une révolution progressiste."

En fait, les conditions se créent de plus en plus d'un débat à grande échelle sur le diagnostic de la crise, sur ses causes et sur le type de réponses qu'elle appelle: la société peut-elle accepter de laisser libre cours dans le monde, en Europe comme en France, à des mouvements financiers qui ont pour fin leur propre croissance ? D'où l'importance de l'idée de taxation des mouvements de capitaux. Ne faut-il pas prendre des mesures pour que l'argent, la richesse du pays soient utilisés non plus pour gonfler les marchés financiers, mais au service de l'économie réelle et des besoins ? Ne faut-il pas relancer la consommation intérieure par les salaires, les minima sociaux, les retraites, par une croissance élevée et la diminution du chômage ? Au lieu de donner la priorité à la réduction du déficit public, ne faut-il pas contribuer à une expansion, par des mesures sociales, fiscales, budgétaires ?

Porteur de sens, ce qui s'est passé à la SNCF, à la RATP et dans les transports urbains. L'idée de la rentabilité à tout prix qui a gagné le service public, a dégarni de présence humaine les trains et les bus et a ouvert un boulevard à l'insécurité.

Quand les retraités manifestent, c'est aussi la question de fond des réformes qui est posée. Fonds de pension " à l'américaine " ou augmentation du pouvoir d'achat des salaires, des minima sociaux et des retraites pour rendre possible la croissance économique et donc l'emploi ? Et donc les rentrées sociales permettant au système général de protection sociale de s'équilibrer.

 
La preuve par l'AMI

La déclaration de Lionel Jospin en réponse à Robert Hue estimant que le projet d'AMI (Accord multilatéral sur les investissements) n'était pas " réformable " et qu'il " n'est pas sage de voir des intérêts privés mordre à l'excès sur la souveraineté des Etats ", a été considérée par Robert Hue comme "un acte politique majeur pour la gauche plurielle, un des actes les plus importants depuis son arrivée aux affaires". La mobilisation internationale des gens de culture et des forces progressistes a payé.

Que la France donne l'exemple de la résistance à la mondialisation ultralibérale a du sens, au moment même où la crise financière montre la responsabilité des politiques, favorisant la circulation sans contrôle des capitaux spéculatifs et les déréglementations sauvages.

C'est la première fois depuis très, très longtemps qu'un accord international en cours d'acceptation par de nombreux gouvernements est stoppé net dans son élan.

 
Les jeunes dans la rue

C'est peut-être là où on l'attendait le moins qu'est venu l'événement majeur des dernières semaines. Les jeunes des collèges et lycées ont fait irruption dans la vie du pays. 500 000 dans la rue au plus fort du mouvement. Et cela au nom de revendications irréfutables " des profs, des locaux et des droits ", et comme un appel à de nouvelles réponses de société. Ils ont raison de prendre au mot l'espoir suscité par la gauche, a pensé le pays.

Le déferlement de vie, le goût pour l'action collective et l'expérience politique feront profit à cette jeunesse.

Ce genre d'événements porte toujours plus loin qu'il n'y paraît sur le moment. On l'a vu en 1995 avec le mouvement des services publics. C'est bien qu'une génération entre dans la vie sociale par la lutte. Bravo, c'est un acquis démocratique. En l'occurrence, l'exigence d'une politique de gauche " plus audacieuse pour être plus concrète et réelle " est confortée par le mouvement de ces jeunes.

C'est bien le monde réel qui fait jaillir les questions de fond. D'ailleurs, tous comptes faits, les Français savent ce qu'ils veulent. Ils disent du bien du gouvernement et des ministres dans les sondages. Et les mêmes, à 65%, se déclarent mécontents du rythme où sont menées les réformes. Ils estiment que " les choses ne changent pas vraiment ".

Toutes ces manifestations, ces luttes, ces exigences, cette façon de commencer à sortir de l'acceptation et du fatalisme secouent le gouvernement. Le secouent de façon positive. Le pouvoir est pris au mot des espoirs mis en lui. C'est vrai dans tous les domaines.

Ca pose la question d'une politique réellement nouvelle. C'est bon pour la gauche et c'est une forme d'alerte. La situation est loin d'être bloquée.

 


1. Voir article de Francis Wurtz, page 16 de ce numéro.

retour