Regards Novembre 1998 - La Création

Cinéma
Les acteurs au désir des cinéastes français

Par Luce Vigo


L'Entrepôt et l'espace Saint-Michel à Paris proposent aux spectateurs une " cardiographie du jeune cinéma français ", tandis qu'Arte donne à voir, chaque lundi, le talent des acteurs de ce même cinéma.

Pas moins de 35 films français seront sortis de septembre à décembre. Une majorité de films " jeune cinéma " même si certains réalisateurs n'ont plus à se faire un nom et qu'on ne peut parler à leur sujet de " jeunes " cinéastes quand il s'agit d'Eric Rohmer (Conte d'automne), Robert Guédiguian (A la place du coeur), Danièle Dubroux (l'Examen de minuit), Nicole Garcia (Place Vendôme), Olivier Assayas (Fin août, début septembre), André Téchiné (Alice et Martin), Jeanne Labrune (Si je t'aime... prends garde à toi). D'autres, après un premier long-métrage remarqué, ont à confirmer leur statut naissant de réalisateur, de réalisatrice: Bruno Bontzolakis avec Chacun pour soi (il avait précédemment tourné Familles, je vous hais), Laetitia Masson avec A vendre qui a suivi En avoir (ou pas), Bruno Podalydès avec Dieu seul me voit (on se souvient sans doute de son Versailles, rive gauche). D'autres, enfin, inconnus jusqu'ici comme Florent Emilio Siri dont on vient de découvrir Une minute de silence, ou connus dans le domaine du court-métrage comme Erick Zonca qui défraya la chronique du festival de Cannes avec la Vie rêvée des anges, doublement primé pour ses interprè-tes, Elodie Bouchez et Natacha Régnier.

 
Des personnages qui crèvent l'écran, le film centré sur les acteurs

Tentons de voir, à propos de quelques-uns de ces films, ce qui apparaît comme une constante sans pour autant réduire comme secondaire ce qui fait l'originalité de chaque oeuvre. D'abord, ce prix d'interprétation féminine d'Elodie Bouchez et de Natacha Régnier: les personnages qu'elles incarnent dans la Vie rêvée des anges, deux jeunes femmes que la société a marginalisées et qui cohabitent un temps dans un appartement lillois dont les propriétaires ont été victimes d'un grave accident, ces personnages-là "crèvent" l'écran: la direction d'acteurs d'Erick Zonca et le travail du chef opérateur, Agnès Godard, qui privilégie, comme elle l'avait fait sur le film de Claire Denis, Nénette et Boni, la proximité avec les comédiens, centrent le film sur les acteurs. Une fois planté le décor: une grande ville de province, Lille, le climat social: temps de chômage où tous les petits boulots sont bons pour Isa (Elodie Bouchez): vente de jolies images de son cru dans les rues de Lille, tentative d'embauche dans un atelier de couture sans avoir jamais touché à une machine à coudre, rencontre avec Marie (Natacha Régnier), le film s'attache alors à suivre les deux jeunes femmes dans leurs aventures respectives jusqu'à la mort de l'une et le retour de l'autre dans l'atelier de couture. Le jeu des interprètes, qui n'a rien de numéros d'acteurs, il est sans doute utile de le souligner, par ses vibrations, sa justesse, donne à la Vie des anges toute sa crédibilité. Bruno Bontzolakis a choisi, lui aussi mais pour des raisons très personnelles - " parce que je viens de là " - et politiques, de situer l'action de son film Chacun pour soi dans le Nord de la France, comme il l'avait fait pour Familles, je vous hais. Il a également choisi des comédiens de théâtre avec lesquels il avait déjà travaillé pour interpréter ses personnages, deux garçons issus de familles ouvrières, Nicolas (Alexandre Carrière), Thierry (Nicolas Ducron) qui comptent s'engager dans l'armée, à la fin de leur service militaire, et ainsi échapper au chômage. Mais ils ne sont pas " qualifiés ". S'ouvre devant eux, alors qu'ils se planquent dans un camping à proximité d'une plage balayée par le vent, et qu'ils se lient avec leurs voisines de tentes, Françoise et Annie (Florence Masure, Dominique Baeyens) un avenir plus qu'incertain à Douai où leur amitié de toujours va se perdre. Comme Erick Zonca, mais de manière plus posée, avec son chef-opérateur Miguel Sanchez Martin, Bruno Bontzolakis filme au plus près ses acteurs, souvent de face, caméra immobilisée. " C'est vrai, dit le cinéaste que la direction d'acteurs est, pour moi, au coeur de la pratique du cinéma, ce qui concentre mon attention et me procure le plus de plaisir. " Boulogne-sur-Mer, encore le Nord ! Sandrine Kiberlain, dans En avoir (ou pas) de Laetitia Masson, a d'autres ambitions que d'abîmer ses mains à trier du poisson à l'odeur tenace. D'ailleurs elle est licenciée pour raisons économiques... Dans A vendre, second long-métrage de Laetitia Masson, c'est encore Sandrine Kiberlain qui donne à l'héroïne France Robert, étrange jeune femme en fuite, ses traits fins, ses cheveux blonds en désordre, sa très longue silhouette à la grâce fragile. On imagine sans peine la complicité qui existe entre la jeune cinéaste et son interprète, aux côtés de laquelle vivent d'autres personnages, d'autres comédiens, comme Sergio Castellitto, détective à l'imagination tenace, ou Mireille Périer, qui s'impose le temps de quelques plans.

 
Des scénarios à méandres surprenant le spectateur

Une minute de silence de Florent Emilo Siri, nouveau venu dans le cinéma français de fiction, a été tourné dans le bassin minier lorrain où une grève, durement réprimée en décembre 1995, avait peu ému l'opinion. Fils de mineur d'origine italienne, le cinéaste a demandé à des acteurs comme Benoît Magimel (Marek) et Bruno Putzulu (Mimmo) de se glisser dans la peau de jeunes mineurs, en prenant soin de les ancrer dans un contexte de travail, de vie quotidienne et de luttes tel qu'il existe dans sa mémoire et dans celle de ses copains anciens, mineurs. Hésitant entre la chronique et l'événementiel, voulant tout aborder: les racines, les langues, la fraternité, les fêtes et les sorties rituelles, les conflits syndicaux et sociaux, le film tire sa force de la beauté des personnages, en particulier de ceux campés par Magimel et Putzulu, le fils de l'Italien et le fils du Polonais émigrés, liés par l'amitié et la galère partagées. Il ne faudrait pas croire que les films français se tournent majoritairement dans le Nord et l'Est de la France. Le cinéma passe aussi par la place Vendôme à Paris autour de laquelle Nicole Garcia a imaginé un scénario solide et sombre avec l'accord de Catherine Deneuve qui lui a donné un éclat bouleversant. Ou par le cirque Romanès place de Clichy, dans les Bruits de la ville, film nocturne, triste et poétique de Sophie Comtet dont la caméra suscite ou suit, dès sa sortie de la prison de la Santé, l'errance de Pier, personnage douloureux joué par le vidéaste/ acteur Pierrick Sorin. Fidèle à lui-même, à ceux qui ont toujours partagé son travail, scénariste, acteurs, équipe de production et de techniciens, fidèle à sa ville, Robert Guédiguian n'a pas craint de se mettre en danger en transposant dans le quartier de la Joliette à Marseille un roman de James Baldwin, Si Beale street pouvait parler. Dans A la place du coeur il quitte le ton de la chronique et l'Estaque et raconte une histoire dramatique, l'histoire d'amour d'un très jeune couple sur fond de crise et de racisme, introduisant dans son récit des ruptures de langage: inserts de textes, voix off, séquences tournées à Sarajevo, sans rien perdre de la générosité combative de son regard sur la société ni de l'idée qu'il a et qu'il pratique, du rapport de la caméra aux personnages, aux lieux. C'est pourquoi on aimerait, quelquefois, que la voix off, si douce soit-elle, ne raconte pas ce que l'image, dans sa sensibilité et sa précision, dit sans ambiguïté. Border line, c'était le titre du troisième film de Danièle Dubroux, tourné en 1990-1991. Celui qu'elle vient de terminer s'appelle l'Examen de minuit. Elle a choisi de filmer dans la Drôme comme Eric Rohmer. Mais la lumière qui baigne Conte d'automne ne ressemble en rien à celle qui travaille l'Examen de minuit. S'il y a un peu de folie sage dans Conte d'automne, l'Examen de minuit est une fiction folle, né d'un fait divers, qui permet à des comédiens comme Julie Depardieu, Serge Riaboukine, François Cluzet, Danièle Dubroux elle-même de s'éclater à travers des personnages dont les chemins n'auraient jamais dû se croiser, s'il n'y avait eu ce scénario à méandres propre à surprendre n'importe quel spectateur sur ses gardes.

 
Le désir de cinéma partagé des deux côtés de la caméra

Ainsi, si l'on ne peut, comme à d'autres moments du cinéma français, parler d'une " école ", moins encore d'un mouvement semblable à la Nouvelle Vague, on trouvera facilement entre ces films comme un air de famille. Tous, pour aussi différents qu'ils soient, par le style, le décor, l'approche, sont autant d'états des lieux de notre société. Ils sont, le plus souvent, du côté des moins favorisés, que leurs personnages se battent, espèrent, ou se résignent. Ces personnages sont totalement engagés dans leur histoire parce que les acteurs qui les jouent, proches des cinéastes, sont eux aussi engagés dans le processus de création. C'est peut-être là ce qui explique que, pour aussi " noir " que soit le sujet, se dégage d'eux tous quelque chose comme une jubilation de filmer: le désir de cinéma partagé des deux côtés de la caméra.