Regards Novembre 1998 - La Cité

Anti-crise
La piste franco-européenne

Par Francis Wurtz *


Voir aussi La crise en chiffres

Le monde, menacé d'une grave dépression, se trouve également confronté à une crise de civilisation de portée planétaire. Dans cette nouvelle phase historique de l'évolution de l'économie mondiale et du système capitaliste, quel rôle la France et l'Europe peuvent-elles jouer pour que les sociétés trouvent une issue positive? Point de vue d'un dirigeant communiste.

Alors que le capitalisme connaît la crise la plus profonde de l'après-guerre, ce n'est que très récemment, au milieu des ruines (voir encadré), que de timides accents autocritiques ont été perceptibles. Jusqu'au président (français) du FMI, Camdessus, qui a évoqué " ce mode de libéralisation que nous avons contribué à créer (où) les banques cherchaient des gains à court terme ". Pour circonscrire aussitôt le champ de sa contestation: " Ce n'est pas la stratégie qui était mauvaise, c'est son application ". Décidément," l'élite de la mondialisation " semble avoir du mal àdésigner la crise actuelle pour ce qu'elle est: " crise du système capitaliste ". Parmi les plus rétifs à reconnaître la nature et la portée du mal, il y a les dirigeants européens. De peur, sans doute, de réveiller le fort esprit critique anticapitaliste neutralisé dans la pensée unique, no- tamment depuis le fiasco du seul "modèle" alternatif existant. Et, par voie de conséquences, par crainte de voir remis en cause le processus ultralibéral en cours: marché unique, libre circulation des capitaux, déréglementation des services publics, monnaie unique et tout l'édifice institutionnel et idéologique y afférent. Telle est la raison de fond des campagnes lancinantes et à courte vue qui se sont succédé, celle sur les " bonnes nouvelles " que représenteraient le reflux des capitaux des pays émergents vers l'Europe, au prix de banqueroutes en chaîne, et la chute des cours des matières premières qui ruinent les pays producteurs. Ou bien la campagne sur le "bouclier de l'euro", au moment où le CAC 40 perdait 31% de sa valeur en l'espace de six semaines et où "les grandes banques européennes (se révélaient) en déroute" (selon la Tribune) parce que, notaient les Echos, " la part accrue des activités de marchés dans les revenus des établissements de l'Euroland menace aujourd'hui leur rentabilité ". Si ces capitaux spéculatifs daignent se réfugier conjoncturellement dans les pays de l'Union européenne, ils arrivent avec leurs exigences de rentabilité et entendent qu'elles soient satisfaites. Les fonds de pension américains viennent de justifier le fait que les investisseurs aient sanctionné Alcatel en se retirant brutalement car, à leurs yeux, ses "managers sont incompétents" pour n'avoir pas annoncé " 35 000 licenciements " !

 
Garder le cap ?

De même, si l'euro intéresse ces brasseurs d'argent facile, c'est parce qu'il s'annonce comme une monnaie de combat, conçue pour la guerre économique et financière. Une monnaie d'autant plus attractive, à leurs yeux, qu'elle est flanquée du véritable pacte de fer antisocial qu'est le " Pacte de stabilité ", et gérée par une Banque centrale européenne à la mission et aux statuts les plus ultra-libéraux de la planète. Ce type de bouclier ne peut protéger les Européens des effets déstabilisateurs de la crise. Dans ces conditions et, à défaut de réformes en profondeur, comme le souligne l'Expansion, " les prévisions de Dominique Strauss-Kahn tiennent plus du volontarisme que du réalisme ! " C'est pourquoi le Parti communiste ne pouvait se satisfaire de la réponse de Lionel Jospin à l'interpellation de Robert Hue, fin août: " Nous gardons le cap. " En effet, alors que la conjoncture internationale est en train de se retourner, il est de plus en plus clair que, sans mesures de fond, la simple poursuite de la politique engagée ne permettra pas de répondre aux attentes, voire d'éviter le retour aux plans d'austérité et la relance du chômage - ce qui est impensable. Dans le même temps, le paysage politique européen connaît des modifications qualitatives. Il y avait déjà eu la Suède, après les élections du 21 septembre, qui ont vu émerger le parti démocratique de gauche, désormais composante de la majorité. Il y a maintenant l'Allemagne.

 
La réorientation progressiste de l'Europe gagne en crédibilité

Le thème, très médiatisé, selon lequel les socialistes sont ou participent au pouvoir dans treize des quinze pays de l'Union, conforte la crédibilité de notre option de réorientation progressiste de la construction européenne. Non qu'il faille s'illusionner sur la disponibilité spontanée de tous ces partis et gouvernements à mettre en cause les règles de l'Europe libérale. Mais, outre le fait que certaines coopérations positives sont envisageables avec plusieurs d'entre eux, cette insistance sur ce qui a bougé en Europe crée, en elle-même, des conditions plus favorables à l'élargissement et à l'approfondissement du débat comme à la convergence des initiatives.

 
L'EUROPE SOCIALE

Il devient possible de poser avec beaucoup plus de crédibilité la question de la renégociation du Pacte de stabilité dans le sens d'un pacte pour la croissance et l'emploi. Les premiers enseignements de la crise mondiale peuvent également nous conforter dans la demande de remise à plat de certaines directives européennes: celles qui conduisent à pousser encore plus la libéralisation au moment où l'excès de libéralisme étale sa nocivité, comme la directive sur l'électricité, et celles dont tout le monde reconnaît que leur application entraînerait une vague de suppressions d'emplois. Par exemple, la directive tendant à la suppression des duty free (dont toutes les études confirment qu'elle menacerait 140 000 emplois en Europe, dont 15 000 en France, et 3 700 dans la seule ville de Calais, déjà touchée de plein fouet par le chômage).

 
L'EUROPE DEMOCRATIQUE

Une double question se posera peu à peu devant l'opinion. Celle, d'abord, de la mission officiellement confiée à la Banque centrale européenne - qui n'est pas de favoriser l'emploi, mais, au contraire, de peser de tout son poids dans le sens d'une politique monétaire et budgétaire ultra-restrictive. L'autre est le pouvoir exorbitant conféré par le traité de Maastricht à cette institution, non élue et indépendante des gouvernements eux-mêmes. Quant au "conseil de l'euro" - hâtivement baptisé "gouvernement économique " - il ne vise nullement jusqu'ici à limiter l'indépendance de cette super-banque centrale, mais, au contraire, à la protéger contre les pressions des opinions publiques, en lui servant en quelque sorte de paravent. La nouvelle donne politique en Europe prend là toute son importance: si la gauche plurielle en France, et ses alliés de gauche européens - notamment allemands - en expriment clairement la volonté et se donnent les moyens de se faire respecter, la Banque la plus " indépendante " aura du mal à faire la loi ! Sur ce terrain aussi, un espace nouveau reste à investir pour faire sauter des verrous, afin d'avancer réellement vers cette " Europe sociale ".

 
L4EUROPE SOLIDAIRE

Ce qui se dit aujourd'hui, en liaison avec la crise internationale, sur la nécessité de " refonder la gestion mondiale ", selon l'expression du vice-président de la Banque Mondiale lui-même, fait mûrir, pour l'Europe, les conditions d'un débat sur le rôle que celle-ci dans le monde, et la France comme force d'initiative à cet égard. Nombreux sont, de par le monde - Commission des Nations unies pour le commerce et le développement (CNUCED), Mouvement des non-alignés... - les appels lancés à l'Europe pour qu'elle aide les peuples et les pays du Sud et de l'Est à sortir du face à face avec la superpuissance américaine et avec les marchés financiers. Des idées que le PCF a largement contribué à lancer mûrissent aujourd'hui, comme l'application de la taxe Tobin et la mise en oeuvre d'un ambitieux programme de développement - certains parlent d'un " plan Marshall " d'aujourd'hui - pour ces nations marginalisées, afin de les aider à promouvoir leurs capacités et à devenir des partenaires de pays développés, y compris sur le plan économique. Cela passe par une refonte des institutions internationales au-delà d'une simple "régulation des marchés financiers" telle que suggérée par Lionel Jospin - même si, là encore, tout pas en avant est bon à prendre. Des propositions existent de réforme profonde du FMI, allant par exemple dans le sens du développement d'une " monnaie commune " (non unique !) mondiale. Une telle monnaie existe déjà, mais à l'état presque embryonnaire et fort mal utilisée: les " droits de tirages spéciaux " du Fonds monétaire international (DTS). Conçue autrement et considérablement développée, elle pourrait rendre les pays moins dépendants des marchés financiers pour financer leur développement.

Ce spectacle des convulsions de l'économie mondiale n'est pas sans comporter des risques politiques notamment celui de nourrir le fatalisme. Il n'en est que plus décisif de nourrir un large et intense débat: sur les causes et la nature de cette crise; autour de la montée d'aspirations convergentes, dans toutes les régions du monde, à de vrais changements; et au sujet de l'" effet de levier " que pourraient induire des réformes structurelles en France et un processus de réorientation progressiste de la construction européenne, pour amorcer une politique alternative à celle qui révèle aujourd'hui son incapacité à résoudre les problèmes de notre époque. En même temps que les risques, il faut mesurer, de ce point de vue, les potentialités politiques tout à fait inédites que recèle l'actuelle situation.

 
Un espace pour des potentialités politiques inédites

L'environnement idéologique bouge rapidement. Des idées qui ont pesé sur le mouvement social dans son ensemble et sur la réflexion politique des progressistes en particulier sont en train de voler en éclats. Un espace s'ouvre pour un débat de fond sur des perspectives transformatrices. La situation appelle et permet des interventions politiques à la fois offensives, constructives, et reliant les problèmes quotidiens à de véritables choix de civilisation. L'idée des communistes d'inscrire leur action dans une perspective de dépassement du capitalisme peut gagner en crédibilité. Pour des millions de Françaises et de Français, il devient (ou redevient) plus clair que ce système est à bout de souffle, même si sa crise s'étale dans la durée - les économistes parlent de " krach rampant " - et que des rémissions sont toujours possibles. Aux yeux de l'opinion, parler de la crise du capitalisme financier, du capitalisme d'aujourd'hui, n'a plus rien d'extrémiste .

 


* Député communiste européen, membre du Bureau national du PCF.

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La crise en chiffres


L'Asie a subi en quelques mois un " recul de 20 ans ". Le nombre de personnes condamnées à vivre en dessous du seuil de pauvreté est passé de 40 millions à 80 millions. Le continent compte 10 millions de chômeurs supplémentaires.

Le Japon, premier créancier du monde, se retrouve face à 3 000 milliards de francs - l'équivalent de deux fois le budget de la France - de créances douteuses. Sa situation menace l'équilibre mondial: en un an, son PIB a reculé de plus de 2%, sa production industrielle de 10%.

Le Brésil est asphyxié financièrement. On estime ses besoins financiers à quelque 100 milliards de dollars l'an prochain et à 10 immédiatement !

Quant à la Russie, les informations qui en parviennent sont hallucinantes. Ziouganov parle de "15 millions de gens affamés" et de 20 millions de chômeurs, d'économie paralysée, de finances asséchées.

On ne parle guère de l'Afrique ou du Sud de la Méditerranée, car la misère qui y règne ne date pas de ces derniers mois. Mais l'exacerbation de la crise mondiale ne fait que renforcer la tendance à leur marginalisation.

Les Etats-Unis, tributaires de l'Asie et de l'Amérique latine pour la moitié de leurs exportations, sont touchés: en l'espace d'un trimestre, leur croissance est passée de 5,5 à 1,4%.

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