Regards Octobre 1998 - La Planète

Alternatives
Communisme et post-communisme en Europe

Par Jacques Dimet


Voir aussi Communistes de Russie, quelle " renaissance " ?

Après la disparition des régimes socialistes d'Europe, on aurait pu croire que la question communiste était subalterne. Pourtant, elle revient avec ses ambiguïtés.

S'il y a eu disparition de partis communistes (à l'Est et à l'Ouest), d'autres se sont maintenus, voire se sont développés. Et surtout la question communiste est (re) devenue dans bien des pays une question centrale de la vie politique et sociale, qu'on agite le communisme comme un épouvantail ou que leur représentation fasse des communistes un élément incontournable de la vie politique. Et, contrairement à ce que prévoyaient certains commentateurs, globalement la social-démocratie ne s'est pas renforcée de ces disparitions ou transformations du communisme (1). La recherche de solutions alternatives se développe, tant à l'Ouest qu'à l'Est du continent.

 
Quelques scores révélateurs des contradictions

Une des preuves vivantes de ces contradictions est bien sûr la Russie: l'URSS s'est dissoute sans que cela n'émeuve personne, mais lors du premier tour de la présidentielle russe, comme lors des législatives de décembre 1995, les candidats communistes obtenaient des scores qui les plaçaient en première position (2). Dans des pays comme la Bulgarie ou l'Albanie, les scores des anciens communistes en ont fait des forces politiques de premier plan. En Hongrie, les anciens communistes (l'ancien Parti socialiste ouvrier devenu Parti socialiste) restaient un des partis dominants . On pourrait interpréter de la même manière les scores, plus restreints cependant, des communistes en Slovaquie et en Tchéquie.

Le cas de l'Allemagne, où le parti du chancelier Kohl, la CDU, plaçait le " danger communiste " au centre de sa thématique pour combattre le SPD, montre que la question communiste ne se pose pas qu'au travers des partis ou organisations communistes au sens traditionnel du terme. La représentation que se font les électeurs de ces partis est tout aussi importante. Quand en Pologne, entre un cinquième et un tiers (suivant les élections) de la population vote pour l'Alliance de la gauche démocratique (et sa principale formation la social-démocratie), elle annonce clairement qu'elle vote pour la gauche et plus prosaïquement pour les " rouges ".

 
Nuances et particularismes du vote communiste

En Italie, les anciens communistes du PDS (parti de la gauche démocratique), issus du PCI, sont membres du gouvernement et sont même les principaux animateurs de la coalition gouvernementale, tandis que Refondation communiste (PRC) apporte un soutien parlementaire sans participation gouvernementale. L'adhésion du PDS à l'Internationale socialiste aurait pu faire croire qu'à Rome aussi la question communiste appartenait au passé. Il n'en a rien été. Le débat qui a notamment éclaté concernant les 35 heures et l'échelle mobile a remis, en position d'arbitre, les communistes du PRC. Les menaces sur la coalition électorale et l'accord qui, finalement, l'a sauvée a montré trois choses :

1.la majorité de centre-gauche ne tient pas sans un soutien de Refondation communiste ;

2.celle-ci a été assez forte pour orienter socialement la coalition ;

3.enfin le débat, - sans mettre la question communiste au centre de la vie politique - a rééquilibré celle-ci, mettant fin à la polarisation autour des néo-fascistes et des partis xénophobes. De même, il serait simpliste de considérer le PDS, pôle rassembleur de la gauche, comme ayant extirpé ses racines communistes.

Les résultats électoraux dans toute l'Europe montrent la persistance d'une revendication et d'une affirmation communistes; même si cette persistance peut s'exprimer de manière floue ou négative. Le vote communiste en Russie, où il se raccroche encore, et pour une bonne part, à la nostalgie du passé, n'a pas le même contenu qu'en France ou en Italie, où il se raccroche à l'espoir d'une transformation sociale.

Et encore, en Russie, même le vote communiste n'a pas partout et pour tous la même valeur: si certains votent communiste par conservatisme, voire par nationalisme, d'autres émettent un véritable vote de gauche, voulant ouvrir une alternative de développement non-capitaliste à la société russe qui reste attachée au progrès social, à la justice, à l'égalité. Ce type d'engagement se retrouve dans les partis communistes des autres anciennes républiques soviétiques. On peut même dire que, dans les républiques d'Asie centrale, les communistes apparaissent comme le rempart contre la montée des fondamentalismes renforcée par la guerre civile afghane.

 
Les sources du vote communiste en Russsie

Dans les anciens pays socialistes, et particulièrement en Russie où la Révolution n'a pas été importée de l'extérieur, l'attachement au communisme a pris plusieurs formes. D'abord, cette construction communiste fait partie de la formation de la nation après la disparition de l'autocratie tsariste, tout comme l'idée républicaine et la laïcité sont les moteurs de la formation moderne de la nation française après la fin de l'ancien régime. Le communisme peut être ressenti comme un acte d'affirmation nationale (d'autant plus qu'il a été créateur d'une citoyenneté soviétique, transcendant les différences nationales); et ce encore plus dans les républiques soviétiques d'Asie centrale qui ont vu la création de leur entité nationale et étatique avec la victoire de la révolution soviétique. La défense de ce communisme, de la forme étatique qu'il avait prise, peut bien sûr avoir des relents conservateurs: on défend ce type de société parce que c'est la société dans laquelle on vit.

Cette défense conservatrice a pu se structurer dans la lutte interne entre ce qui poussait vers l'avant dans cette société (c'est-à-dire vers le communisme: plus de démocratie, recherches sur l'autogestion, dépassement des questions nationales), ce qui poussait vers l'arrière (rétablissement du capitalisme) et ce qui restait stagnant, ne voulant pas dépasser le cadre de la situation d'alors: le socialisme (ce que les communistes italiens, et particulièrement Enrico Berlinguer, avaient compris en disant que la révolution d'Octobre avait perdu sa force propulsive, et ce que Gorbatchev avait appelé les années de stagnation pour désigner cette forme paradoxale de conservatisme communiste que constituait le brejnévisme). Enfin, une grande partie des communistes, et de leurs électeurs, se placent dans une perspective de progrès social, de démocratisation de la société, renouant en cela avec un courant du communisme russe que Staline tenta d'éradiquer. Ces différentes sources du vote communiste en Russie peuvent expliquer les difficultés d'analyse à interpeler le rapport de force dans ce pays.

 
Un vote qui dépasse le contenu idéologique des partis

Cette affirmation communiste (ou post-communiste) prend des formes variées et a des résultats divers. Elle peut parfois se confondre avec l'affirmation d'un vote alternatif ou protestataire (se situant à gauche de la social-démocratie), ou avoir des convergences ou des relais avec des mouvements sociaux ou populaires (tel l'existence au Danemark du Mouvement populaire pour le Non). En allant plus loin, on peut dire que le vote communiste (l'affirmation communiste) dépasse le contenu idéologique et politique des partis qui s'en réclament ou des partis issus de partis communistes. En Italie, l'on ne peut résumer la " question communiste " à Refondation communiste, on doit y inclure la réflexion sur le PDS, sur l'évolution de ce parti qui ne peut se confondre ex abrupto avec le courant socialiste classique qui a éclaté.

 
Questionnement autour de la gauche plurielle en Europe

La formation du gouvernement en France, le questionnement autour de la gauche plurielle, la récente crise politique en Italie, les réflexions sur la gauche en Espagne (et, en particulier, l'expérience de Gauche Unie) ou les interrogations au sein du PC portugais, les alternances dans les pays de l'Est européen ont mis, à un moment donné, la question communiste au coeur de l'actualité politique des pays concernés. Elle est aussi un point d'appui politique pour toute expérience de changement en Europe.

 


1. Dans la plupart des anciens pays socialistes, ce sont les partis issus des anciens partis communistes et ouvriers qui ont intégré (ou incarné) la social-démocratie.On fera attention à l'appellation de ces partis (social-démocratie, par exemple pour la Pologne) qui recouvrent une réalité politique différente de l'Occident.N'oublions pas non plus que la plupart des partis au pouvoir dans les pays socialistes étaient le résultat de fusion entre formations communistes et socialistes de gauche.Les partis sociaux-démocrates, créés ou recréés de toutes pièces, n'ont pas réussi à s'installer durablement comme force politique - à l'exception notable de la République tchèque.

2. On pourrait y ajouter les scores de multiples formations communistes ou socialistes de gauche.

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Communistes de Russie, quelle " renaissance " ?


Le retour en force du Parti communiste de la Fédération de Russie (PCFR) s'est produit il y a plusieurs années et son principal dirigeant, Guennadi Ziouganov, est l'un des personnages- clé de la structure politique russe actuelle. Les communistes de Russie ne constituent pas simplement un groupement de " nostalgiques ". Si tel était le cas, ils ne rassembleraient pas 40% du corps électoral (score obtenu par Ziouganov lors de l'élection présidentielle de 1996) et n'auraient pas envoyé, en décembre 1995, 134 députés à la Douma (auxquels s'ajoutent, sans les confondre, les 35 députés agrariens et les 44 autres de Pouvoir au peuple, la formation de l'ancien premier ministre soviétique Nicolas Ryjkov). Pas " nostalgiques " mais représentatifs de différents courants d'opinion qui se retrouvent à la fois pour la justice sociale et le redressement national de la Russie, ce qui peut conduire parfois à des dérives.

Le fond historique de la révolution comme mythe fondateur de la Russie moderne

Le fond historique propre à la Russie, la révolution comme patrimoine collectif, est partagé largement au-delà des communistes du PCFR, jusque dans l'entourage de Boris Eltsine. Ainsi, lors des élections législatives de décembre 1995, plusieurs des partis ou des coalitions cohabitaient: syndicats et industriels de Russie-Union du travail, alliance des entrepreneurs et des syndicats (notamment pour les premiers autour de Arkadi Volski, ancien membre du Comité central du PCUS et, pour les syndicats, de Mikhaïl Chmakov de la Fédération indépendante des syndicats) en lutte pour la sauvegarde des moyens de production; le Parti de l'autogestion des travailleurs de Sviatoslav Fiodorov ou Femmes de Russie, issues du Comité des femmes soviétiques ou encore l'ancienne formation du général Lebed, le Congrès des communautés russes, qui récusait la politique eltsinienne et combattait l'ethnicisme et la xénophobie. Du temps de l'URSS, le parti unique obligeait les différentes conceptions de l'activité politique et sociale à cohabiter sous un même toit. Si des clubs politiques ont commencé à voir le jour auprès du PCUS dès le début de la perestroïka, les législatives russes de 1990 ont permis l'éclatement de la diversité politique.

L'éclatement de la diversité politique après les législatives de 1990

La tentative de putsch de 1991, qui entraînera la dissolution de l'URSS, incite Boris Eltsine à suspendre le PCUS (et sa branche russe, le PCR). Après des péripéties judiciaires, le Parti se reconstitue en février 1993 sous le nom de Parti communiste de la Fédération de Russie. En 1993 encore, peu croient en la possible renaissance, sur le plan électoral et politique, d'une idée communiste. Guennadi Selezniev, alors rédacteur en chef de la Pravda, aujourd'hui président de la Douma, expliquait: " L'idée chrétienne d'égalité sociale exprimée dans le communisme n'a pas dit son dernier mot. Elle devrait renaître sous les effets de la crise économique " (1). Lors des législatives de cette année, le PCFR obtient 12,25% et 45 sièges à la Douma. Deux ans plus tard, il gagne 90 sièges de plus. Le discours qu'il tient est basé sur le coût social que les réformes économiques du FMI ont imposé au pays. Lors du Forum de Davos de 1996, le dirigeant communiste indiquait: " La Russie doit 130 milliards de dollars. Un pays ne s'enrichit pas en s'endettant. Il faut que l'argent prêté par le FMI soit bien employé. Il faut un programme qui relève le niveau de vie de la population " (2).n J. D.

1. Agathe Duparc, l'Evénement du jeudi, 1er au 7 juillet 1993.2. Les Echos, 6 février 1996.

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